Interview

Bernard Minier : Affaires glacées

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
le 22 février 2021 Temps de lecture : 5 min.
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De Hanoï à New York et de Montréal à Montréjeau, des millions de lecteurs vibrent depuis 10 ans aux aventures du flic toulousain Martin Servaz. Dans ces polars crépusculaires écrits par le Commingeois Bernard Minier, les Pyrénées haut-garonnaises disputent aux flics et aux voyous le statut de personnage principal. Arrosées de mystère et de sang, ces montagnes si chères aux Toulousains engendrent ce qui fait le sel du thriller littéraire : des paysages allégoriques et des peurs universelles.

Il y a bien longtemps que Bernard Minier ne voit plus le Cagire quand il ouvre les volets. L’ancien fonctionnaire des douanes passé maître dans l’art du thriller vit à l’orée de la forêt de Rambouillet, dans un village taillé pour les écrivains où le téléphone passe mal et le temps lentement.
C’est là que s’écrivent les aventures de Martin Servaz, flic toulousain latiniste, technophobe et misanthrope, qui enquête sur des crimes abominables et des affaires tordues. La série, traduite en 22 langues, a conquis des millions de lecteurs dans le monde avec un héros qui bosse au commissariat de l’Embouchure, boit des canons aux Carmes et sort de l’autoroute à Lannemezan. Le tour de force s’explique en partie par l’atmosphère pyrénéenne crépusculaire de ses romans, nourrie de culture pop, de références littéraires, et de souvenirs de jeunesse : « Il y a dans mes romans quelque chose de mon enfance à Montréjeau. Les hivers y étaient longs et les distractions rares. Un bureau de presse, un cinéma avec une programmation aléatoire… Et toujours la pluie, toujours la neige, toujours la pénombre. Sur le moment on n’y prête pas attention – quand on est enfant on fait de son territoire un royaume, et on est heureux partout – mais j’en ai pris conscience plus tard. Peut-être l’atmosphère de cette ville fabrique-t-elle des auteurs de polar ? » Et Minier de sourire en songeant que Montréjeau, cité d’à peine 2700 âmes, compte parmi ses enfants deux lauréats du prestigieux festival du polar de Cognac, Sire Cédric et lui-même.
De son aveu pourtant, ses personnages pourraient exister ailleurs. Il dit décrire les Pyrénées parce qu’il les aime, et parce qu’écrire sur ce qu’on connaît est le chemin le plus court vers l’universel. Voilà qui explique peut-être l’enthousiasme que suscitent ses romans à l’étranger. Le Daily Mail, deuxième plus grand quotidien de Grande-Bretagne, les disait récemment comparables à ceux de Stephen King « at its best ». Les critiques du Sunday Times ont pour leur part classé Glacé parmi les 50 meilleurs polars publiés dans le monde ces 5 dernières années. Quant à l’Allemagne, où Servaz est très populaire, critiques et lecteurs s’emballent à l’unisson pour ces histoires de flic français cuisinées à la sauce pyrénéenne.
Pas si étonnant que cela, après tout. Le socle culturel mondialisé de la deuxième moitié du XXe siècle permet aux lecteurs de tous les pays de se reconnaître indifféremment dans des polars scandinaves, américains ou commingeois : « On a eu beau grandir au pied des Pyrénées dans les années 1970, on n’en est pas moins baigné comme le reste du monde par la télé, la littérature et le cinéma américains. Je regardais Cosmos 1999, Mission Impossible et les Mystères de l’Ouest, je lisais Lovecraft, Asimov, et j’écoutais du rock… »
Tout universelles qu’elles soient, les vallées pyrénéennes ont une vertu spécifique utile aux auteurs de polars : ce sont des culs-de-sac. « Je me concentre depuis Glacé sur les Pyrénées commingeoises. Ce bout du bout de la Haute-Garonne à quelques kilomètres de Toulouse, mais déjà si loin. Cette idée de finistère montagnard me plaît beaucoup. Elle est sous-jacente dans mes livres ».
Finistère, froid polaires, barrière. Conditions idéales pour placer des personnages le dos au mur. Comme au début de Misery de Stephen King, ou dans les romans de l’Autrichien Thomas Bernard qu’il adore, où le gel fige les esprit, les paysages et les gens.
Dans La Vallée, sorti dans la foulée du premier confinement, Minier isole en été une vallée pyrénéenne à la faveur d’un éboulement : « Je cherchais un lieu clos comme la fusée de Tintin, le Pequod de Moby Dick ou l’île de Shutter Island. Procédé classique. On piège ses personnages, on met le feu en-dessous et on laisse bouillir la marmite.»

Glacé


Servaz (Charles Berling) et Ziegler (Julia Piaton), dans l’adaptation de Glacé diffusée sur M6 et Netflix.
@Patrick Robert / Gaumont Télévision / M6

Glacis de Glacé
Pour faire des Pyrénées un personnage prégnant, les souvenirs d’enfance ne suffisent évidemment pas. C’est pourquoi dans le bureau de Minier, les Pyrénées sont partout. Sur les étagères, les murs, les tables. Ici une pile de livres dont l’Ordre de grandeur dans lequel Michel Serres clame son amour du massif et de ses paysans. Là des piles de Dépêche du Midi et de Pyrénées Mag dont il renouvelle chaque année les abonnements et parmi lesquels, on l’espère, s’entasseront bientôt des Boudu (bulletin d’abonnement en page 17). Au mur, des photos. L’écriture visuelle et cinématographique de Minier produit des images autant qu’elle en procède, et a besoin de clichés pour se déployer. Sensible au pouvoir des images, il met un soin particulier au choix des photos qui illustrent ses romans. Sur la couverture de La Vallée, une dizaine de sapins aux allures de spectres embrumés annonce clairement la couleur. Et tant pis si ces conifères n’ont rien de pyrénéen : « La première fois que j’ai vu cette photo, c’était à Prague, lors d’un salon du livre. Elle était en couverture d’un roman suédois. J’ai su tout de suite qu’elle racontait exactement ce que j’avais en tête pour La Vallée. Avec ces sapins, cette atmosphère, on comprend qu’on entre dans un univers à part. Même chose pour la couverture de Nuit avec sa voiture engagée sur une route enneigée. Ce sont des exemples de la puissance narrative des images. Comme les écrivains, les photographes sont des narrateurs, et ce qu’ils racontent m’aide à avancer dans mes histoires comme ils incitent les lecteurs à les lire. »
Entre l’image pyrénéenne punaisée au mur et le point final du roman, Minier construit patiemment ses personnages couche après couche, comme un peintre superpose les glacis : « Je suis un grand passionné de peinture, en particulier de peinture italienne baroque. J’aime superposer. Partir d’une ombre, l’enrichir, l’épaissir, la préciser. » Évoquant la personnalité de Servaz, il révèle comment, à partir d’une simple silhouette esquissée en imaginant la scène d’ouverture de Glacé, il s’est appliqué, lentement, à lui peindre un caractère, un passé, une vie. Tout un tas d’éléments biographiques et psychologiques dont la plupart ne sont pas révélés au lecteur, mais qui constituent cette partie immergée de l’iceberg qui fait les bons personnages de roman.
On retrouve ces détails jusque dans le patronyme Servaz et sa finale en « az » typiquement savoyarde : « Je voulais que son nom porte la marque de ce en quoi consiste son métier de flic : servir. J’ai d’abord pensé à Servet, mais ce n’était pas satisfaisant. Il y avait bien Servat, mais il ne peut pas y avoir deux Servat à Toulouse ! Finalement, j’ai opté pour Servaz. »

Les Pyrénées ariégeoises embrumées, décor de La Chasse, le prochain thriller de Bernard Minier annoncé pour le printemps.

Les Pyrénées ariégeoises embrumées, décor de La Chasse, le prochain thriller de Bernard Minier annoncé pour le printemps. @Sébastien Vaissière

Faux flocons
Il en va de même pour les paysages pyrénéens. D’abord un vague contour, une ambiance. Puis, strate après strate, un décor palpable que Minier prend plaisir à décrire : « J’aime les descriptions. Un polar qu’on me raconte à l’os, ça m’ennuie. J’aime les passages avec des climats qu’on installe, des paysages qu’on décrit. Certains lecteurs les sautent, moi je suis du genre à m’y attarder. »
En 2017, alléchée par le succès des aventures de Servaz, la télévision s’est essayée à l’univers pyrénéen de Minier avec la série Glacé diffusée sur M6. Les droits du roman ayant été cédés très tôt à la Gaumont, et l’auteur ne se sentant pas légitime, l’adaptation s’est faite sans lui. La tâche a d’abord été confiée au metteur en scène Pascal Chaumeil, connu pour avoir assisté Besson sur le tournage du Cinquième Élément, et pour son film l’Arnacœur, avec Romain Duris. Son adaptation fidèle plaisait à Bernard Minier, mais elle fut abandonnée avant le tournage après le décès brutal de Pascal Chaumeil. En prenant le relais, la deuxième équipe a pris des libertés avec le personnage principal, au grand dam de Minier : « Ils se sont trompés sur Servaz. Dès les premières minutes on le voit tirer de la boîte à gants de sa voiture une fiasque de whisky. À 10 heures du matin… c’est pas son genre ! Je ne voulais justement pas tomber dans les clichés du flic alcoolique borderline. Il y a aussi quelques faiblesses et lenteurs de scénario. Mais pour le reste, chapeau ! Les acteurs, rien à dire. Charles Berling et Pascal Greggory, j’adore. Quant à l’atmosphère, les Pyrénées, le décor, c’est bluffant. »
Le tournage entre Luchon et Peyragudes n’a pourtant pas été une partie de plaisir. Outre les séquences périlleuses tournées à 2000 mètres d’altitude, l’absence de neige a considérablement compliqué la tâche du réalisateur. Pour figurer les Pyrénées givrées peintes par Minier, il a donc fallu se tourner vers une boîte parisienne spécialisée dans les effets spéciaux, qui s’est employée à recouvrir de neige tous les plans extérieurs, et à embrumer le panorama. Le résultat, bien qu’impressionnant, manque de naturel. De même que les canons à neige ne satisfont pas les skieurs exigeants, la neige numérique n’a pas la plasticité des flocons véritables. C’est d’autant plus rageant que l’hiver précédant, le Luchonnais croulait sous la neige : « J’y suis monté en février en minibus avec un groupe de journalistes allemands. Ils voulaient découvrir le décor de mes romans. Ils n’ont pas été déçus ! Un mètre de neige et de la glace partout. Ils avaient l’impression de traverser le livre ! » Les Pyrénées, comme le reste, c’est toujours mieux en vrai qu’à la télé.

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