Récit

La prise femelle du Vignemale

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
Illustrateur : Laurent GONZALEZ,
le 3 février 2021 Temps de lecture : 5 min.
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Au panthéon des gloires pyrénéennes, on avait oublié Ann Lister. Mais en 2020, à la faveur du succès mondial de Gentleman Jack, la série produite par la BBC et HBO inspirée de son journal intime, Pyrénéens et Britanniques ont découvert son histoire inouïe. Cette Anglaise fut à la fois la première lesbienne moderne assumée, et la première à conquérir le Vignemale au nez et à la barbe du fils aîné d’un maréchal d’Empire. C’est dire si notre époque est propice au juste retour en grâce de ce personnage étonnant.

S’il vous prend un de ces jours l’envie de gravir le Vignemale, vous le ferez sans doute en empruntant la voie dite « de la Moskowa ». Un nom qui renvoie immanquablement au Maréchal Ney, héros de la Révolution et de l’Empire, que Napoléon surnommait « le brave des braves » parce qu’il était brave, et ses camarades « le rouquin » parce qu’il était roux. Le titre de prince de la Moskowa lui fut accordé par l’Empereur en remerciement de sa conduite héroïque au cours de la campagne de Russie, et en compensation de la balle qu’il y reçut dans le cou.
Ce n’est pourtant pas son souvenir qu’entretient la voie du Vignemale mais celui de son fils aîné Joseph. Ce grand amateur de courses en montagne triompha du sommet le 11 août 1838. Ce jour-là, perché à 3298 mètres d’altitude, on l’a vu célébrer son exploit avec ses guides, parmi lesquels Henri Cazaux. Si Ney avait été plus attentif au sourire de Cazaux, il y aurait sans doute décelé le rictus inquiet des faux-culs. Car le 7 août, à cette même place, ce dernier fêtait la véritable première conquête du Vignemale avec une Anglaise issue de la bonne société du Yorkshire. Mais tout à sa joie, Ney n’y vit que du feu, et Cazaux se garda bien de révéler l’imposture. D’une part pour toucher la juste rémunération de ses services, d’autre part parce qu’annoncer au fils d’un maréchal d’Empire qui a mené la charge à Waterloo, qu’il a été doublé par un Anglais (pire par une Anglaise) ce sont des choses qui ne se font pas.

@Pierre Meyer

@Pierre Meyer

L’Anglaise en question, c’est Ann Lister, dame d’Halifax tout ce qu’il y a de plus victorien en apparence, dont le statut de fille de petit propriétaire terrien destinait à tout sauf à gravir les montagnes pyrénéennes. Seulement voilà, Ann Lister, née en 1791, ne faisait rien comme tout le monde. Au grand dam de ses proches et parents, elle réclamait le droit de conduire elle-même, et avec autorité, les affaires de la propriété familiale de Shibden Hall, d’agir et de se vêtir comme un homme, et de mener sa vie amoureuse comme elle l’entendait, c’est-à-dire ardemment et avec des femmes.

Cette liberté de ton et de mœurs fit évidemment désordre dans l’Angleterre géorgienne qui, bien que travaillée par de timides revendications féministes, n’était pas très à l’aise avec ce fourbi lesbien. Malgré les brimades et les coups fourrés, elle parvint à mener l’existence à laquelle elle aspirait, allant jusqu’à contracter avec sa riche voisine Ann Walker un mariage d’amour et d’argent clandestin. Cette union, scellée religieusement et en loucedé à la Trinity Church de York en 1834, est commémorée depuis 2018 sur les murs de l’église par une plaque bleu marine cerclée des couleurs du drapeau gay.
Grâce à ce simili mariage avec la riche Ann Walker et à son sens des affaires qui fit croître les revenus des terres familiales, Ann Lister accéda à l’âge de 40 ans à une fortune confortable. Elle put ainsi s’adonner aux loisirs et aux voyages, occupations de rigueur pour la bourgeoisie d’alors. C’est dans ce cadre qu’elle fit son premier périple pyrénéen en 1830, et réalisa la première féminine du Mont-Perdu.
Si l’on connaît tout de l’histoire et des états d’âme d’Ann Lister, c’est qu’inspirée par les élans autobiographiques rousseauistes de son temps, elle tint un journal intime tout au long de son existence. 7500 pages et 5,5 millions de mots gribouillés au kilomètre, et brouillés en partie par un code chiffré, mélange d’algèbre, de grec ancien, de signes du zodiaque, de ponctuation et de signes mathématiques. Code secret appliqué à tous les passages que la morale réprouvait. Sous le sceau du secret permis par le code, elle relatait ainsi sa vie amoureuse avec force détails, et consignait les insultes dont elle faisait l’objet, elle qu’on surnommait ironiquement « Gentleman Jack », et à qui on lançait : « Votre bite se dresse-t-elle ? » quand elle passait.


Jusqu’au milieu des années 1960, personne ne connaissait l’existence de ce manuscrit conservé dans les réserves de la bibliothèque municipale d’Halifax. C’est une thésarde en Histoire, Vivien Ingham, qui en fit la découverte, et n’eut de cesse jusqu’à sa mort de révéler au monde la figure et les écrits d’Ann Lister. Sa première publication fut le récit de l’ascension du Vignemale, paru dans l’Alpine Journal en novembre 1968, et publié intégralement en France en 2000 par les éditions Cairn. Le code conçu par Lister est si complexe qu’à ce jour tous les passages cryptés n’ont pas été transcrits.
Dès lors, quand il s’est agi de créer pour la BBC et HBO une série inspirée de la vie de Gentleman Jack, l’auteure et productrice Sally Wainwright a longuement consulté la version numérisée du manuscrit, et fait traduire des passages jusqu’alors inexplorés. L’actrice Surane Jones, qui incarne Ann Lister, s’est rendue quant à elle à Halifax, pour s’y imprégner de l’étrange manuscrit.
En accédant aux plateformes de streaming en 2019 et 2020, la figure d’Ann Lister a donc brusquement franchi les frontières. Élevée au rang d’icône queer par un public qui n’a peur ni des approximations ni des anachronismes, notre inconnue du Vignemale est enfin sortie de l’anonymat. Autant dire que ça sent le roussi pour le prince de la Moskowa ! Car l’intérêt manifesté pour Ann Lister guide immanquablement au pied des Pyrénées les fans de la série et les journalistes en quête de vérité historique. Quelques semaines avant le premier confinement, une équipe de reporters du Financial Times entrainée et équipée, s’est employée à gravir le Vignemale sur les traces de l’héroïne de Gentleman Jack, pour encourager les lecteurs du quotidien à effectuer ce pèlerinage pyrénéen.

L’exploit, il est vrai, mérite l’hommage. Avaler les 3298 mètres du point culminant des Pyrénées françaises dans les conditions de l’époque, est loin de la promenade de santé : « Je pris mon manteau tartan Mac Lean, écrit Lister dans son journal, la pèlerine que Charles m’avait fournie et ma jacquette ; je mis dans mon sac de voyage une chemise de nuit et une de jour, une paire de bas de laine gris ; dans l’un d’entre eux, je plaçai cent francs en pièces de cinq francs ; j’ajoutai deux paires de gants, un mouchoir de poche et une brosse à dents, du savon, un peigne, des aiguilles, du fil et un stylet ; j’emballai le tout dans une grande feuille (…) Je n’avais rien de plus, sauf ce que je portais sur moi, c’est-à-dire ma robe de laine mérinos, deux jupons blancs et une paire de solides chaussures neuves de Saint-Sauveur, des chaussettes de coton et des bas de soie noire sur les jambes, un bonnet de nuit dans une poche ainsi qu’une paire de chaussettes, un mouchoir de poche et un autre de soie mélangée et une feuille de papier cachés dans mon chapeau. » En guise de provisions, en lieu et place des barres énergétiques, des soupes déshydratées, des fruits secs et de l’eau de source des montagnards d’aujourd’hui, l’Anglaise embarquait simplement deux biscuits, deux œufs durs et une bouteille de brandy qui s’ajoutaient au fromage et au vin blanc des guides.

Image extraite de la série Gentleman Jack, inspirée de la vie d’Ann Lister. © 2019 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO ®

Ainsi équipés, Lister et ses guides menés par Cazaux parvinrent au sommet le 7 août. Ce n’est qu’une semaine plus tard, à Gèdre, qu’elle apprendra que son guide Cazaux, monté trois jours auparavant au Vignemale avec le prince de la Moscova, s’est permis de raconter des fariboles à son client, et de lui assurer que, prise d’un malaise sur le glacier, Lister avait renoncé à atteindre le sommet. Vexée, la pyrénéiste d’Halifax fonce à cheval dans la campagne bigourdane à la rencontre d’une paire d’avocats lourdais. Après avoir envisagé un procès en France, un autre en Angleterre, la chose se règle à l’amiable le 17 août.

Cazaux, sans reconnaître son mensonge, signe une lettre dans laquelle il déclare sur l’honneur être parvenu au sommet avec Ann Lister le 7 août : « En preuve d’ascension, il a été dressé une espèce de colonne en pierres dans le milieu de laquelle nous avons mis une bouteille renfermant un paquet que madame Lister a écrit à la date du sept août, ses noms et les noms de ses guides ; cette preuve matérielle durera longtemps si quelques autres voyageurs aussi intrépides que madame Lister, ne va détruire ce petit monument » peut-on lire au bas de la lettre.

Une fois assurée que son honneur était sauf, Ann Lister repartit courir le monde avec sa compagne, jusqu’en Russie où elle mourut deux ans plus tard. Dans l’intervalle, le prince de la Moskowa mis par Cazaux devant le fait accompli, consigna le récit de son ascension, comme le veut la tradition pyrénéiste, sans toutefois mentionner le précédent de sa rivale britannique. La voie prit alors le nom de Moskowa, et Ann Lister ne donna le sien qu’à un col débouchant sur le glacier d’Ossoue. De nos jours, les mêmes noms désignent encore les mêmes lieux. Mais 183 ans après les faits, et à la faveur d’une série à succès dont le tournage de la deuxième saison vient de démarrer à Halifax, les choses pourraient bientôt changer. Certains, désormais, ne donnent pas cher de la postérité de Joseph Ney, convaincus qu’il est temps de rendre à Lister ce qui lui appartient.

Gentleman Jack – disponible en streaming –

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