Enquête

La voie du milieu

le 3 février 2021 Temps de lecture : 7 min.
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Depuis 40 ans, le développement des Pyrénées se joue sur fond d’antagonismes économiques et culturels. Tout ski contre rien-du-tout, ours contre berger, urbains contre ruraux, locaux contre touristes, saisonniers contre autochtones, espèces menacées contre maintien de l’activité humaine etc. Mais à la faveur d’un changement qui affecte autant le climat que les aspirations des touristes, une voie du milieu pourrait s’ouvrir enfin, empruntée par des élus et des aménageurs qui ont mis de l’eau dans leur vin chaud.

Des touristes en masse dans des Pyrénées privées de remontées mécaniques. Personne ne l’imaginait, la Covid l’a fait. François Arcangeli, père de la réintroduction de l’ours et élu en septembre à la présidence du Pôle d’Équilibre Territorial Comminges-Pyrénées, y voit un encouragement à changer de logiciel en matière de développement : « Ce que nous avons vécu dans les Pyrénées cet hiver est un tournant ». Un signe, tout du moins, que télésièges, œufs et tire-fesses ne sont pas les seuls atouts du massif : « Même sans remontées mécaniques, la neige, ça marche. On peut interpréter ce succès, au-delà du contexte sanitaire, comme un message clair du consommateur : “Nous, la montagne, on l’aime, on veut y aller et s’émerveiller sans forcément skier !” Cela énonce clairement un nouveau besoin, mais comme souvent en la matière, le politique est à la traîne. Sans la Covid, ce nouveau tourisme pyrénéen se serait installé plus tard, mais son apparition était inéluctable ». Et l’ancien maire d’Arbas de se réjouir en prime du retour à la neige de familles modestes : « Quand j’étais enfant, tout le monde allait au ski, au moins avec l’école. Mais la pratique est devenue onéreuse et élitiste, et les moins fortunés ont déserté. Le contexte Covid particulier a permis à ces familles de retourner dans cette montagne qu’ils pensaient faite pour d’autres qu’eux. » En attendant les chiffres et les études d’opinion qui permettront d’analyser le phénomène, François Arcangeli rêve déjà de voir naître sur cette base une forme de tourisme plus résiliente au changement climatique, et moins gourmande en deniers publics. Un modèle plus lent et contemplatif, complémentaire de celui des canons à neige : « Le temps des remonte-pentes et des canons à gogo, c’est terminé. L’avenir est à l’équilibre » conclut-il.
Certains connaisseurs des Pyrénées, tel Santiago Mendieta, sont moins optimistes. Ancien journaliste à Pyrénées Mag période glorieuse, créateur du magazine Rando Pyrénées, aujourd’hui animateur de sa revues Gibraltar, il ne constate pas au quotidien d’engouement pour les loisirs doux en montagne : « La rando et les pratiques qui ont peu d’impact sur le milieu ne me paraissent pas faire rêver les foules. Surtout les jeunes. Quand je pars en randonnée, je ne vois que des vieux ou des gamins qui accompagnent leurs parents. C’est compliqué, il faut les codes, il faut se lever tôt… Sans compter que ces pratiques contemplatives ne sont pas les plus rentables. On disait il y a quelques années qu’un euro investi dans le ski en rapportait 7. La rando ne peut pas lutter. »

L’évasion sans la cohue
Sur le papier, l’idée d’un tourisme cousu d’activités complémentaires n’est pas nouvelle. Elle infuse même la plupart des politiques de développement des stations dites « 4 saisons », comme Le Puigmal dans les P.O., ou plus près de nous Superbagnères, Bourg d’Oueil et le Mourtis. Cette mutation est la préoccupation du moment de Georges Méric, président du Conseil départemental de la Haute-Garonne : « Il faut trouver un autre modèle financier qui diversifie l’accès à la montagne, et en faire un véritable espace de liberté qui ne se limite pas au sportif et à la glisse. La glisse pour une partie de la population, bien sûr, mais aussi une possibilité d’évasion pour les autres, le tout pour le plus grand nombre… sans que ce soit la cohue. C’est tout le problème ! Il y a un juste milieu à trouver entre le tourisme de masse et la vitrification. Il faut cogiter pour diversifier sur des valeurs qui n’amènent pas une foule de consommateurs purs.»
Ne plus prendre les touristes pour des consommateurs. Ne plus prendre les Pyrénées pour un simple terrain de jeu. Et ne pas considérer les Pyrénéens comme quantité négligeable. Vaste chantier de développement ! D’ailleurs faut-il encore parler de développement ? Michel Kaluzinsky, créateur du mouvement citoyen Le Bien Commun réfute le terme :
« Le terme de développement est erroné, il faut parler de maintien. On est dans une problématique de maintien du territoire face à la fuite des jeunes. Dans ce cadre, le tourisme est une perfusion au maintien d’emplois, pas un modèle de développement. La perfusion n’est pas infinie vu que le nombre de jours de neige diminue structurellement. Il y a un problème d’équilibre sociétal. »
Ces dernières années, certaines vallées du massif sont pourtant parvenues à maintenir voire attirer des populations d’actifs grâce à la manne du tourisme. C’est le cas de la vallée du Louron. En trois décennies, ce petit morceau de Hautes-Pyrénées est devenu un exemple de développement réussi, mêlant ski, loisirs 4 saisons et maintien du pastoralisme.
Le tout sous la houlette du tout puissant Michel Pélieu, premier adjoint au maire de Loudenvielle (maire de 77 à 2011) et président du Conseil Départemental 65. Dès la fin des années 1980, ce dernier annonçait sa volonté de faire de la vallée une « petite Suisse ». Centre balnéo, station de ski familiale de Val Louron, station de ski plus « toulousaine » de Peyragudes reliée à la vallée par une télécabine, campings, hôtels, ouverture au tourisme du barrage de Génos-Loudenvielle… Bref, la vallée vit grâce, par et pour le tourisme. Et comme les équipements, commerces et services sont au diapason, la vallée gagne des habitants. Parmi eux, Jean Puchaux, directeur artistique toulousain, quinquagénaire et débonnaire, arrivé en 2009 dans un hameau perché au-dessus de la vallée, où ses parents avait acheté une petite grange 15 ans auparavant. Depuis la terrasse de son chalet bâti de ses mains et ouvert sur un panorama époustouflant, il ne boude pas son plaisir : « Je suis venu me réfugier ici, pour fuir l’hyper-centre de Toulouse et sa foule oppressante. Ici, au début des années 1990, la route était deux fois plus étroite. On montait à ses risques et périls. 7 personnes vivaient au hameau et le tourisme était un phénomène saisonnier. Aujourd’hui nous sommes 14, il y a un parking pour les randonneurs avec des toilettes à disposition, et il n’y a plus de morte saison. »

Place de l’apéro
Et Jean Puchaux d’énumérer les routes refaites à chaque passage du Tour de France, c’est-à-dire pratiquement chaque année, la 4G et la fibre qui lui permettent de bosser comme s’il était dans un bureau de Compans-Caffarelli, les commerçants en bas, dans la vallée, les artisans, la supérette, le libraire, le médecin, la pharmacie… : « Comme j’avais confiance dans l’organisation et les équipements de la vallée, je me suis même permis de faire un infarctus en pleine nuit dans mon hameau perché à 1300 mètres d’altitude. 20 minutes plus tard j’étais pris en charge. Peut-être plus vite que si j’avais été dans mon ancien appart toulousain d’Arnaud-Bernard ! » s’amuse-t-il. Mais pour tous les actifs qui s’installent comme lui dans la vallée, il y a un petit revers à la médaille : « Ce que le tourisme offre, il le fait payer. Il y a les cyclistes qui déboulent de tous les côtés à toutes berzingues, la circulation incessante dans la vallée… et le bruit ! L’été, les avions de tourisme venus de l’aérodrome de Peyragudes bronzinent toute la journée comme les tondeuses à gazon le samedi à Tournefeuille… Et puis le flot de touristes est impressionnant, qui charrie son lot de sans-gêne et d’insultes ». Les relations entre locaux et touristes restent malgré tout bon enfant. Francis, le voisin à moustaches qui élève des brebis, se régale de bavarder avec les gens qui s’arrêtent hilares devant les panneaux « Ici vit un retraité heureux » et « Place de l’apéro » qui encadrent son portail.
Capter les touristes, maintenir les habitants et en attirer de nouveaux, c’est le but poursuivi tout au long de la chaîne. Parfois maladroitement si l’on en croit Marc Maillet, président de la Fédération pour les espaces naturels et l’environnement 66, membre de l’association France Nature Environnement, du Conseil national de la montagne, et du comité de massif des Pyrénées : « Tous les élus veulent attirer des populations nouvelles pour atteindre le même niveau qu’avant la guerre de 14. Mais la société n’est plus rurale, même dans ces zones, puisqu’on a urbanisé à outrance. Ils ont tué l’économie de montagne en imitant les grandes villes, notamment en y implantant des grandes surfaces. Résultat ? C’est presque impossible de vivre en montagne sans voiture. Si les élus ne remettent pas de moyens de transport, ne rouvrent pas les commerces, ne ferment pas les grandes surfaces, rien ne sera possible. »
Pour oublier ce modèle, François Arcangeli veut « sortir du binaire “social contre économie”. Cette forme de pensée est datée. On est dans un monde complexe et la société est mûre pour le comprendre. Il me semble que la modernité, c’est la conciliation des enjeux. Le temps où l’on opposait les réflexes est révolu. On peut être pour l’ours et pour le pastoralisme, pour le développement économique et pour le durable. L’ours est un bon exemple de chantier gagnant/gagnant. Il a mobilisé les financements, fait évoluer les pratiques pastorales, augmenté le nombre de bergers, de cabanes…» Au-delà même des bergers, tout le monde n’est pas convaincu du caractère gagnant/gagnant de la chose : « C’est un dossier qui crée la passion et la discorde parce qu’il y a une contradiction entre les gens de la montagne qui élèvent des brebis et les gens de la ville qui veulent absolument que le prédateur suprême soit réintroduit dans les Pyrénées. Il y a une incompréhension. Je n’ai toujours pas vraiment compris le sens de la démarche des pro-ours. Ce n’est pas le problème crucial du devenir des Pyrénées » analyse Georges Méric.

@Rémi Benoit

@Rémi Benoit

Sauvage mais pas trop
Si l’ours n’est pas le problème crucial des Pyrénées, la question environnementale est en revanche au cœur du sujet. Y compris la préservation, voire la reconquête de zones sauvages. Au début des années 2010, certains environnementalistes parlaient de rewilding, ou ensauvagement, concept radical né aux États-Unis, qui semblait anachronique et peu approprié dans les Pyrénées. D’où l’habitude prise par les élus de balayer la question du revers de la main : « Il faut être sérieux. C’est un discours de citadin trop facile. La montagne, ça s’entretient, les forêts, les prairies, les sentiers, avec le pastoralisme. Il ne faut pas se l’imaginer comme quelque chose de vierge. Parce que la jungle, on n’y rentre pas ! Si certains veulent revenir à quelque chose de plus nature, qu’ils viennent aux Angles nettoyer la forêt, ils auront de quoi faire ! » suggère Michel Poudade, le maire des Angles, dans les P.O.
À écouter le naturaliste Stephan Carbonnaux, les choses sont un peu plus nuancées : « Pour les Pyrénées, je n’emploie plus le terme de rewilding. C’est un concept qu’il faut comprendre comme un héritage américain. Outre-Atlantique ils imaginent le rewilding comme un espace naturel vide d’homme. Rien à voir avec les Pyrénées. Je préfère parler de cohabitation, de réensauvagement ». Depuis les années 2010, Stephan Carbonnaux travaille au dialogue entre milieu sauvage, bergers et habitants en Ariège dans le cadre de son association « Innovation Nature » et parfois aux côtés du Parc Naturel Régional des Pyrénées Ariégeoises. Pour lui, les réticences pastorales à la réintroduction de l’animal ne sont pas dues à la chose elle-même, mais à la maladresse de l’État : « Quand il a conçu le programme de l’ours, il a fait une grosse erreur diplomatique. 25 ans après on paie ces erreurs. Le milieu pastoral est devenu réfractaire aux nouvelles initiatives. La clef, c’est qu’il faut directement travailler avec les paysans et écouter toutes leurs revendications, ils doivent être des acteurs du réensauvagement ». Avec l’association Agir pour le Vivant et les Espèces Sauvages, il a amorcé un processus de dialogue entre les géographes et le milieu pastoral, qui pourrait déboucher sur un compromis et un plan de réensauvagement des Pyrénées. La deuxième phase est en cours, qui consiste à écouter les propositions du milieu pastoral. Et cette fois il ne s’agit pas de grands animaux sauvages, mais d’un résensauvagement plus vaste et qui affecte moins l’activité humaine : « Le réensauvagement des Pyrénées c’est un projet de société dans lequel le sauvage et l’homme sont intimement liés ».  La voie du milieu, on vous dit !

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