Interview

Nicolas Bourgeois« Un nationalisme gentil »

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
le 9 février 2021 Temps de lecture : 5 min.
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Pour parler pyrénéisme, nous cherchions un interlocuteur qui soit à la fois non natif du massif pour ne pas être soupçonné de chauvinisme, sportif pour ne pas être soupçonné de tout intellectualiser, intellectuel pour ne pas être suspect de mépris pour l’esprit, et impliqué dans le rayonnement des Pyrénées. Nous avons trouvé ce mouton à cinq pattes à 2877 mètres d’altitude, à l’Observatoire du Pic du Midi, où cet alpiniste docteur en géographie et porteur du projet de réserve de ciel étoilé, occupe la fonction de directeur général adjoint.

Vous avez grandi loin des Pyrénées. Comment les avez-vous découvertes ?
J’ai quitté le nord de la France par attrait pour les vagues et le surf. Mais une fois arrivé à Pau pour mon master, et à force de voir les montagnes, mon amour pour les Pyrénées n’a plus cessé de croître. J’ai aimé d’emblée l’esprit singulier du pyrénéisme, ce nationalisme gentil.

Le pyrénéisme est une identité davantage qu’une pratique ?
Si l’acte de naissance du pyrénéisme remonte au XIXe siècle et aux écrits de Béraldi, son histoire est avant tout celle de la construction d’une identité. Et une identité, ça se construit sur ce qui vous distingue des autres. Le pyrénéisme, à l’époque, c’est de l’alpinisme auquel on ajoute deux éléments : la connaissance et le romantisme. La connaissance parce qu’on les parcourt pour faire avancer la connaissance et la science. Le romantisme parce qu’on y inaugure une esthétisation du rapport à la montagne. Elle cesse d’être cette terra incognita austère et effrayante des siècles passés, pour devenir un site propice à l’élévation des esprits.

Est-ce le relief pyrénéen qui engendre le pyrénéisme, ou bien ceux qui l’explorent ?
Les deux sont liés. Le massif pyrénéen est plus humble, plus débonnaire et plus sauvage. Ce qui lui donne un caractère plus paysager. Les vallées, les torrents, les animaux, les arbres, sont vite devenus des sujets pour les artistes. La différence avec les Alpes, c’est la distance. Le Mont-Blanc, c’est loin, alors que les Pyrénées se laissaient facilement approcher par les artistes. Les Alpins se distinguaient par leurs exploits sportifs. Les Pyrénéens, eux, y développaient une sorte de sophistication de dandy.

Existe-t-il, au-delà du pyrénéisme du XIXe, un pyrénéisme contemporain ?
Je me garderai de donner une définition parce qu’elle serait faussement objective. Ce que je peux dire, c’est que le pyrénéisme existe, et qu’il est un héritage, une continuité au sein de laquelle chaque génération a ses propres références. Certains insisteront sur Béraldi, d’autres sur les frères Ravier… Aujourd’hui la référence des jeunes c’est Serge Casteran. Dès qu’on ouvre une ligne, on attend son approbation. Un grand personnage dont les prouesses et les solos fous comptent parmi les plus grands exploits pyrénéens. Ou encore Rémi Thivel, pyrénéiste absolutiste, qui chérit le côté sauvage des Pyrénées. Mais l’incontestable socle contemporain a été bâti par les frères Ravier. Ils ont créé un nouveau moule avec leurs exploits incroyables. Répéter leurs courses, ça reste énorme. Mais surtout, ils incarnent l’humilité des pyrénéistes, par analogie à la modestie du massif.

Le pyrénéisme est donc un alpinisme humble ?
C’est un alpinisme discret. Les pyrénéistes sont d’ailleurs considérés par les alpinistes comme des gens discrets qui évitent la lumière. Qui sont tous les week-ends en montagne, et rarement dans les magazines spécialisés.

Et vous ? Vous sentez-vous alpiniste ou pyrénéiste  ?
J’ai approché le pyrénéisme par l’aspect géographique. Son incarnation, c’est l’observatoire du Pic du Midi, représentatif du possibilisme pyrénéen analysé par  Xavier Arnauld de Sartre (lire page 22). Le possibilisme, c’est le fait de rendre possible des choses qui ne l’étaient pas. Ce qu’on rend possible ici, au Pic du Midi, c’est d’élever les connaissances, les savoirs, la dimension humaine, dans un observatoire de haute montage qui a 140 ans. Donc, oui, je suis pyrénéiste. Mais je me considère aussi alpiniste, parce que j’ai une pratique ascensionniste de la montagne, et que cela correspond à sa définition.

Ce qui rassemble pyrénéistes et alpinistes est-il plus important que ce qui les sépare ?
Bien sûr, ils ont un socle de valeurs communes. L’alpinisme est devenu un nom commun qui définit une pratique ascensionniste. Mais ce qui distingue l’alpinisme de l’escalade, ou du ski de rando, c’est la notion d’engagement et d’aventure. Quand vous partez faire de l’alpinisme, vous partez vers un univers qui n’est pas aseptisé, qui requiert les qualités physiques et psychologiques du montagnard. Passer un obstacle, créer une belle ligne, c’est à la fois une aventure et une démarche artistique. Et ça, ce n’est pas plus l’apanage du pyrénéiste que de l’alpiniste : c’est celui du montagnard.

Qui peut se prévaloir du titre de montagnard ?
Celui ou celle qui ne considère pas la montagne comme un hobby mais comme une identité. Être montagnard, c’est partager un ensemble de valeurs, de compétences, de pratiques qui créent quelque chose de complexe. C’est aussi un engagement, une passion qui dévore…  À tel point qu’il est difficile d’être en couple avec quelqu’un qui n’est pas montagnard ! C’est rechercher ce que le géographe Xavier Piolle appelait « un ailleurs compensatoire ». C’est se donner un supplément d’âme. Là-haut, loin de l’univers aseptisé des villes s’ouvre le monde absolu de l’absence d’humain. Un monde où le danger est tellement important qu’il en devient repoussant pour la plupart des gens.

D’où cet entre-soi qu’on reproche parfois aux montagnards ?
Ce n’est pas grave, l’entre-soi. Dans le Sud-Ouest par exemple, l’entre-soi est partout dans le rugby. On ne peut pas reprocher l’entre-soi à des gens dont les émotions liées à la pratique peuvent difficilement se partager avec des mots. Que puis-je dire sur ce que j’ai vécu le week-end dernier à Gavarnie ? Ce que j’y ai vu à 3H du matin, toutes ces choses terrifiantes et euphorisantes à la fois. Comment l’exprimer ? Difficile. Au début, on essaie, pourtant. On essaie de se distinguer, de s’autoréciter. Mais on s’aperçoit vite que ça ne sert à rien, et l’on entre vite dans la connivence silencieuse, à laquelle on reconnaît le montagnard abouti.

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