Portrait

Véronique Magny : la belle et la benne

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
le 20 février 2021 Temps de lecture : 4 min.
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Si entre deux confinements vous partez respirer entre Ariège et Haute-Garonne, dans ce piémont des Pyrénées centrales où les idées et les rêves diffèrent du reste du pays, vous y croiserez peut-être Véronique Magny. Cette ancienne danseuse puise matière à vêtir dans ce que le quidam jette, et crée de l’art porté à partir de déchets. Une fois dans l’œil du photographe Olivier Minh, (lui aussi résident de ces pré-pyrénéens aux penchants alternatifs), ses tenues à la beauté étrange et à visée écolo changent celles qui les portent en créatures de conte de fée.

Véronique Magny vient de l’Ariège et du spectacle vivant. à 17 ans, en pleine vague punk, elle traverse le Mexique et les USA pouce levé et sac au dos à la rencontre de ses semblables, c’est-à-dire de jeunes gens nourrissant des rêves peu en phase avec la société de leur temps. De communautés autarciques hippie en villages autonomes, de grands espaces glacés en grands espaces brûlants, elle finit par retourner dans ses Pyrénées ariégeoises pour s’installer à Massat, terre promise des esprits affranchis. « On était nombreux à l’époque à récupérer des granges à l’écart des routes. Il fallait marcher un moment pour arriver chez nous. On n’avait pas l’eau courante, mais on était heureux », s’émeut-elle dans un souffle.
Ses deux premiers enfants voient le jour dans la grange. Suivent des années de bonheur rythmées par leur éducation, la danse et l’organisation de spectacles. Mais avec l’adolescence des uns et l’arrivée d’un troisième, sonne l’heure de regagner la plaine et Saint-Girons, terminus des rêves assagis. Une nouvelle vie commence. Les heures du jour sont consacrées aux enfants et aux projets culturels locaux. La nuit est passée à créer : « Seule avec trois enfants, on ne peut pas imaginer créer pendant la journée. Je me suis donc mise à sculpter la nuit. »
Le temps passant et les enfants partis, l’implication dans la vie locale s’intensifie dans un espace artistique expérimental, le 52, à Prat-Bonrepaux.
Jusqu’à ce qu’un jour de 2003, une bâche vert pétard dépassant d’une poubelle attire son attention : « J’ai tout de suite été inspirée par sa couleur. Je me suis approchée, j’ai soulevé le couvercle… et je l’ai emportée. Une fois chez moi j’en ai fait une robe. C’est comme ça que tout a commencé. J’ai baptisé cette première crétaion La belle au bois d’ordures.»
Petite-fille de couturière, fille de commerçante en prêt-à-porter, celle qui fut mannequin à ses heures se sent soudain à sa place. Dans la foulée de son geste, c’est toute sa démarche artistique qui prend forme et sens : « Ma vie a toujours été mue par l’envie de vivre différemment, de profiter de la nature préservée de l’Ariège, de vivre au rythme des saisons et à l’écart de la conso frénétique. La prise de conscience relative aux questions du climat, des déchets, des modes de vie modernes a été rapide chez moi. Transformer les déchets en art porté, essayer de produire de la beauté avec des ordures, c’est un coup de gueule d’artiste et une façon de dire que recycler, c’est agir. »
L’engouement est immédiat. Théâtre, mariages, événements de promotion de l’économie circulaire, campagnes de sensibilisation à l’environnement, opéra, installations, ses costumes à la beauté étrange et dont, de loin, on a du mal à distinguer la nature des détritus qui les composent, rencontrent les aspirations de l’époque. Un jour, en marge d’un festival dans un village des environs, elle organise un grand défilé. Dans la foule, le photographe toulousain Olivier Minh, venu en voisin de Mazères-sur-Salat, est ébahi : « Je n’aurais jamais imaginé un tel spectacle dans un endroit pareil. Le podium était immense, les créations magnifiques. J’ai tout de suite pensé aux images qu’on pourrait imaginer à partir de ce travail » jubile-t-il.
Quelques mois plus tard, entre deux confinements, Olivier Minh conduit Véronique Magny et ses modèles dans des recoins sauvages qu’il connaît bien, pour y plonger ses costumes et les immortaliser doublement, en numérique d’abord, qu’il utilise comme un Polaroïd moderne raccordé à un ordinateur portable, lui permettant de peaufiner les éclairages et les cadrages avant de réaliser la photographie définitive à la chambre grand format argentique : « On surnomme ce territoire les Petites Pyrénées. C’est un repli calcaire qui n’a rien à voir avec les Pyrénées et qui présente une succession de petites collines. Un très beau terrain de jeu pour la photographie. »
Dans l’eau glacée du Salat, à l’ombre des forêts ou sous la masse lointaine du Cagire, les costumes en plastique, carton ou filet de pêche révèlent leur beauté tout autant que l’aberration du fait de « jeter » : « Il m’est arrivée de travailler avec Thierry Rajic, qui est un grand photographe de studio. Mais avec ces créations, la nature et l’air libre s’imposaient pour souligner le propos autant que pour produire du beau, assure Véronique Magny. Faire bouger les consciences peut aussi passer par l’exaltation de la beauté féminine et par la joie. Pour une artiste comme moi, qui a vécu le No Future punk, la situation actuelle n’est ni une surprise, ni un motif de désespoir ! »

TRIBALE – « Une amie qui vit au bord de la mer m’a ramené ce filet de pêche. Je l’ai tout de suite trouvé très beau avec sa couleur terre-de-sienne et sa corde bleu turquoise. C’était évident pour moi que ce filet devait composer la tunique d’une femme très féminine, un peu chamane, qui dégagerait une forme de sagesse. » Modèle Maï-Thi Doan Van
@Olivier Minh

 

NYMPHEA – « J’ai récupéré ces fleurs dans la benne d’un cimetière. Leur patine m’attirait. Je me suis demandée si le fait de les utiliser était un manque de respect pour le défunt. J’ai finalement considéré que c’était plutôt une façon de prolonger la vie. » Modèle Kellia
@Olivier Minh

 

GOURMANDE – « Un jour chez le primeur, je vois un tas de sacs plastiques dans la poubelle. Je fouille et récupère une série de sacs roses. Une fois chez moi j’ai tout de suite pensé aux fraises Tagada, et j’ai laissé l’inspiration faire le reste. » Modèle Kadillac
@Olivier Minh

 

LEZARD « J’adore cette matière. C’est une sorte de carton en kraft moulé qui protège les pièces auto que reçoit mon garagiste. C’est très organique. C’est du papier, mais on sent l’arbre qui se cache derrière. Le filet vert, c’est une de ces grilles en plastique souple dont on se sert sur les chantiers pour distinguer les conduites de gaz, d’eau etc. » Modèle Houria Yahi
@Olivier Minh

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