Vécu

Comment je me suis reconnectée à mon féminin sauvage

Rédaction : Agnès BARBER,
Illustrateur : Laurent GONZALEZ,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 7 min.
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Un cercle de femmes ? C’est quoi, ça ? Une réunion de femmes, mais pourquoi faire ? Moi c’est bon, j’ai des amies, avec qui je peux parler de tout. Ce sont mes premières réactions quand Lalâ a commencé à me parler des cercles de femmes qu’elle anime dans la région. Je connais Lalâ depuis des années, depuis son autre vie, celle où elle s’appelait Léa, et où, journaliste, elle enfilait les mots avec la même ardeur que moi. Elle voulait témoigner. Raconter. Depuis l’école de journalisme de Strasbourg, en passant par la rédaction de presse où l’on s’est rencontrées. Elle a fini par épouser la cause tantrique depuis sa yourte tarnaise. J’ai raccourci le chemin volontairement. Le reste la regarde. Lalâ c’est cette femme qui est allée au bout. Mais je suis en confiance, je sais qu’avec elle, il y aura toujours un pont vers mon monde à moi, celui où l’on continue à manger de la charcut’ et à s’épiler les pattes… Moi, le yin, le yang, tout ça, ça fait des années qu’on me l’explique et que je prends des notes dans ma tête. Et que j’oublie. Scolaire. Les pratiques méditatives, je les avais découvertes en entreprise… pour améliorer la productivité et l’assertivité. Pas convaincue. Lalâ a toujours été patiente avec moi. Sûrement au nom de nos points communs : le rire et l’intuitivité. Et de nos âmes sœurs. Depuis le temps, je fais enfin le choix d’aller de l’autre côté, dans son univers. À une centaine de kilomètres au nord de Toulouse, sur le causse, près de Saint-Antonin-Noble-Val. Autour de moi, j’annonce : je vais participer à un cercle de femmes. Et je récolte : sourires en coin, et quelques clichés sur les féministes sans soutifs et les néo-sorcières. Le thème du cercle, « le plaisir », en inspire plus d’un. « Et oui les gars ! The pleasure, yes ! » Ça émoustille quelques ricaneurs autour de moi. « Et non désolée, frère, tu ne peux pas m’accompagner. C’est que pour les filles… ». Allez, d’accord. Je raconte mais seulement un peu.

Celles qui viennent de loin peuvent dormir sur place. La maison fait gîte et offre une jolie salle lumineuse posée sur la campagne, parée de lumière et de voilages blancs. Disposés en rond dans ce cocon, huit tapis et de gros coussins de yoga, constellés de pétales de roses. Au centre du cercle, des bougies et de petits instruments de musique, « si l’envie nous prend de faire du bruit ». Au pied d’un tableau d’une représentation de la femme sauvage, une tenture rouge dégringole en cascade pour former l’autel, incontournable dans un cercle de femmes. On est priées d’y déposer l’objet que chacune a ramené. Un objet symbole qui évoque pour nous le plaisir. J’avoue m’être un peu creusé la tête.
Mes « sœurs » du jour s’appellent Rose, Odive, Lydia, Anne-Laure, Jacqueline et Alicia. Personne ne se connaît vraiment, personne n’a le même âge, personne ne vient du même « pays ». Et c’est en ça, paraît-il, qu’il va se jouer quelque chose d’inédit. « Toutes les femmes qui font partie du cercle représentent une facette de soi-même », m’avait expliqué Lalâ. C’est ce qui fait que le dispositif est très puissant, avec son effet miroir. Une sorte de catalyseur. « Beaucoup plus rapide et efficace » qu’un psy confiera plus tard Lydia, qui n’en n’est pas à son premier cercle. « Et sans l’effet piégeux du transfert », selon elle. « L’introspection dans la qualité du partage », voilà ce que cette quinquagénaire originaire de région parisienne vient y chercher. Mais pour trouver « ce trésor », selon ses mots, la prise de parole doit se faire d’une certaine façon. Entre quasi inconnues, on est loin de l’enfermement de la bande de copines, où chacune a déjà son rôle, son historique, ses casseroles. C’est ça, aussi, le principe d’un cercle de femmes : le dépaysement.

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Assises en cercle sur nos tapis, Lalâ se déplace autour de nous et frappe sur son tambour de chamane. C’est ainsi qu’elle ouvre symboliquement le cercle, et inaugure un temps de centrage et de méditation. Pour l’accompagner, l’action « purifiante » d’un rameau de sauge brûlé. La jolie voix d’Odive se mêle spontanément au tambour de Lalâ : je découvre que certaines connaissent déjà les codes. Bien sûr, pour cette journée hors du temps, on a laissé portables et préoccupations derrière la lourde porte de bois, tout comme la quiche de midi. Je suis réceptive au tambour. Ça marche : je me détends un peu, mais l’excitation est là. Mes yeux sont touts ronds alors qu’ils devraient être « méditativement » plissés. Lalâ explique : « Ici on ne parle pas. La parole est déposée. ». Je comprends que quand on dépose une parole, cela veut dire qu’on réfléchit bien à l’intention qu’on lui donne, et qu’on décide d’y accorder de la valeur. C’est le bâton de parole qui invite les membres du cercle à parler. Chacune livre une part d’elle-même. Ou pas. Rien d’obligatoire.
Quand vient mon tour, je préviens, l’air faussement grave : « C’est la première fois. Et j’ai cette mauvaise habitude de me mettre à rire dans toute situation que je trouve incongrue, ou trop solennelle. C’est nerveux ». Voilà, ça c’est dit, au cas où. J’explique ensuite que je suis là à double-titre : ma curiosité personnelle et journalistique. J’attends, anxieuse. Sourire encourageant de l’assemblée. Je ne suis pas exclue du cercle : ouf ! Pour le reste de ma parole déposée, c’est confidentiel. Car tout ce qui est échangé est gardé secret, le cercle étant totalement « étanche ». Lalâ est la gardienne de cette confidentialité. Tout comme elle veille à ce que la parole ne soit pas le classique ping-pong conversationnel. Rien à voir avec mes turbulentes soirées entre copines où l’on parle, on réagit, on commente, on se donne des conseils, et c’est souvent la plus enflammée qui l’emporte et arrache la parole.
Ici pas de conseil, pas de jugement.
Ni de soi-même, ni des autres. Selon Lalâ, les femmes ont été habituées à un système qui encourage la rivalité entre elles : « Il n’y a eu que peu de modèles d’entraide et de sororité dans nos contes d’enfance. On a été abreuvées de modèles fictionnels de femmes chipies, séductrices, manipulatrices, championnes des coups tordus et trahisons en tous genres. » Je vois très bien. J’ai subi ce type de comportements au cours de mon parcours professionnel. L’idée de tendre vers la sororité me plaît bien. Je commence à ressentir les effets de cet espace de repos relationnel où l’on s’applique à développer l’écoute bienveillante. À contre-courant du flot de commentaires qu’impliquent nos existences numériques sur les réseaux sociaux. Un hors du temps, pour dire ses blessures de femme et ses tourments. Pour « réparer ». Ou pas. Ou, à minima, « transformer ». « On n’est pas là pour s’apitoyer sur son sort », rappelle Lalâ : « Il est bon de se débarrasser de cette posture de victime. » Un élan dans la lignée du mouvement #MeToo, libérant la parole et favorisant l’empowerment, grâce à l’amitié entre femmes et à la force du lien. Lalâ me confiera plus tard : « J’ai pensé faire une pause dans l’organisation car dans le coin ça commençait à parler : ces cercles de femmes, ça secoue le patriarcat local. Une femme qui a une meilleure estime d’elle-même ne se laisse plus abuser psychologiquement et physiquement. Forcément, ça peut gêner et faire bouger les lignes. Les hommes ont toujours eu des lieux de fraternité extérieurs : la chasse, la pétanque… » Certains ne voient pas d’un très bon œil ces regroupements de femmes, « ces sorcières ». Des « sorcières » qui sont avant tout des femmes venues « découvrir et développer leur intuition, leur conscience, leur douceur, leur puissance. En quelque sorte leurs qualités féminines », évoque Lalâ en citant la psychanalyste Clarissa PinKola Estes : « Dans son ouvrage Femmes qui courent avec les loups, elle parle même de féminin sauvage en référence à ce qui n’a pas été apprivoisé ou conditionné. » Réapprendre à faire confiance à son intuition, accepter ses émotions et se « reconnecter avec ses cycles et rythmes physiologiques », bref avec son corps et ses ressentis. Car dans ce cercle de femmes, « on parle », oui, mais on apprend à ressentir : massages, yoga, chants et danses, expériences autour du sensoriel et prise de conscience anatomique, (menée dans un contexte plus favorable que la rééducation post-natale !). Lalâ qui parle aussi le langage de l’énergétique chinoise, défend le rééquilibrage des énergies, le dialogue entre le yin et le yang, la réconciliation entre le féminin et le masculin, et même… avec le féminin des hommes ! Si si. Donc un cercle de femmes, n’est pas une collusion anti-hommes, messieurs. Et surtout, comme le promettait le thème de cette journée, un cercle de femmes c’est aussi la réhabilitation du plaisir, dont les sources se sont grandement taries depuis la crise sanitaire. Une bonne façon de mettre un coup de genou dans la culpabilité intériorisée depuis des siècles par les femmes. Et sur la question du plaisir Lalâ est bien sûr partageuse et encline à révéler quelques secrets tantriques. Le cercle se ferme symboliquement sur l’évocation tour à tour des « pépites » découvertes lors de cette journée. Stop. Vous n’en saurez pas plus. Ça reste dans l’espace sacré.

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