Portrait

Mélissa BillardDéconne sensible

Rédaction : Jean COUDERC,
Photo : Rémi BENOIT,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 7 min.
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Révélée au grand public par les vidéos « Toulousains » dans lesquelles elle s’amuse des clichés locaux avec son compagnon Fred Ménuet, Mélissa Billard est montée pour la première fois seule sur scène en octobre, dans un spectacle aussi drôle qu’émouvant. Boudu est allé à la rencontre de cette comédienne atypique qui n’a sans doute pas fini de nous étonner.

Il a suffi de quelques vidéos (virales) raillant notre manière de parler de poche à la place de sac et de chocolatine au lieu de pain au chocolat pour qu’ils s’imposent comme LE duo en vogue de la place. Et même le couple puisqu’ils sont à la ville comme à la scène. Dans une époque qui a tôt fait de cataloguer les gens, la tentation est grande d’affubler Mélissa et Fred, les comiques du café-théâtre les 3T, du sobriquet d’amuseurs publics n°1 de la Ville rose. Au risque de passer à côté de leur nature profonde, notamment celle de Mélissa Billard, bien qu’elle campe à merveille la parisienne candide fraichement installée à AirbusVille.
Parisienne, la jeune maman l’était d’ailleurs avant de poser ses valises sur les berges de la Garonne il y a une dizaine d’années. Née de l’union d’un Normand et d’une Libanaise, elle grandit dans le Val-d’Oise au sein d’une communauté très marquée par le pays du cèdre : « La guerre venait d’éclater au Liban et une bonne partie de ma famille maternelle nous a rejoint en France. » La jeune fille a beau n’avoir jamais foulé la terre de ses ancêtres, elle parle, mange, rit en libanais.
Le mercredi, par exemple, pour rien au monde elle ne manquerait le déjeuner chez la grand-mère où l’opulence et la variété de la table (feuilles de vigne, kefte, kefta, boulettes…) la comble : « J’adore cette culture méditerranéenne, familiale, d’entraide, de joie, où on est les uns avec les autres et où la table est pleine. J’ai très vite compris que cette double culture était une force. »
Elle comprend aussi très rapidement qu’elle est faite pour jouer la comédie, que ce soit dans des représentations familiales où elle met en scène ses cousins, ou dans des petites vidéos tournées avec le caméscope de son oncle. « Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu envie de faire un autre métier, avoue-t-elle, presque gênée. Mais je crois que c’était assez évident pour tout le monde que ce serait le chemin que j’allais prendre. »

Une carrière à mener
Aussi lorsque, arrivée au lycée, elle s’inscrit aux cours de théâtre, l’adolescente est focalisée sur l’objectif : « Je ne l’appréhendais pas comme un hobby. Dès la seconde, j’étais animée par le désir de ne pas perdre de temps. Car je savais que j’avais une carrière à mener ! » Rassurée par ses premiers pas sur scène qui confirment ses prédispositions de comédienne, elle s’inscrit, après le bac, au cours Florent. Mais à l’étroit dans la prestigieuse école de théâtre où elle a l’impression que l’on veut faire rentrer un peu trop vite les apprentis comédiens dans des cases, elle bifurque avant la fin du cursus pour rejoindre le Sudden Théâtre. Dans cet atelier créé par Raymond Acquaviva, un ancien du cours Florent, elle se sent plus libre d’explorer sa nature profonde. « Au départ, je n’étais pas vraiment fixée. J’étais, par exemple, très attirée par Shakespeare, parce que je trouvais que les personnages vivaient vraiment de grandes émotions et que ça devait être super à jouer. » Sauf que là encore, le comique ressort très vite. Hôtesse de réservation à la Michodière en parallèle pour payer ses études, Mélissa étanche sa soif de théâtre en courant les théâtres et les pièces contemporaines. En sortant du Sudden, elle intègre la troupe du théâtre. L’occasion de faire ses vrais débuts sur scène dans plusieurs pièces classique comme Songe d’une nuit d’été, Les Femmes savantes ou les Fourberies de Scapin qu’elle joue même au festival d’Avignon. Doucement mais sûrement, elle voit s’ouvrir devant elle une carrière professionnelle. Sinon que ça ne va pas assez vite. Elle aspire, à 24 ans, « à ne plus être que comédienne ».

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@DR

Comédienne à tout prix
C’est ainsi qu’elle tombe sur l’annonce des 3T qui cherche des comédiens. Sans plus de précisions. Il en faut plus pour décourager Mélissa Billard qui fonce tête baissée : « J’avais envie de jouer tous les jours, d’être payée pour cela », justifie-t-elle. Gérard Pinter, qui vient alors juste de reprendre le café-théâtre toulousain, se souvient de l’audition de la comédienne (Un extrait d’Arrête de pleurer Pénélope, ndlr) : « Je n’ai pas eu besoin de la voir longtemps pour être convaincue parce que c’était une vraie actrice : on sentait chez elle une force, une spontanéité. En plus, elle avait une incroyable faim de créer et d’explorer. »
10 jours à peine après son arrivée à Toulouse, là voilà sur scène dans les Amazones, où elle interprète le rôle d’une quadra un peu émoustillée par un jeune éphèbe : « Vu que j’avais 28 ans, c’était un vrai rôle de composition. Mais j’ai trouvé ça marrant. » Au 3T, elle découvre une méthode de travail et une cadence de représentation aux antipodes de ce qu’elle a connu. Pas forcément évident lorsqu’on se dit pas très à l’aise quand on ne connait pas les gens. Gérard Pinter précise : « C’est vrai qu’elle est pudique mais quand elle monte sur scène, elle se métamorphose, c’est animal, généreux. Et puis elle a cette folie qu’elle maitrise à merveille. »
L’accueil du public toulousain la convainc rapidement qu’elle a fait le bon choix : « Ici, les gens sont vraiment chaleureux. Je me suis sentie tout de suite à l’aise parce qu’on sent que le public cherche à rire. Il est vraiment très réceptif. »
Ce qui ne devait être qu’une pige provinciale de quelques semaines se transforme en véritable romance : Thé à la menthe, t’es citron ? La Sœur du Grec, Mélissa Billard enchaine les succès. Pour le directeur des 3T, la comédienne a tout simplement trouvé le théâtre adapté à ses aspirations : « Elle a tout de suite compris qu’ici elle pourrait vivre le théâtre comme elle voulait, de manière généreuse et boulimique. » Sauf que celle qui a, entretemps, rencontré dans la troupe Fred son compagnon, n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers : « C’est chouette parce je me sens à l’aise, au bon endroit. Mais je me sens aussi dans un certain confort. »

La peur du confort
Aïe, le vilain mot lui a échappé.
Car pour la comédienne, le concept de confort est en effet antinomique de celui de création : « J’ai l’impression que l’on a besoin d’être un peu bancal pour apporter quelque chose de nouveau », avance-t-elle, prudemment. Alors la jeune femme explore de nouvelles pistes, comme celles de la vidéo avec la série « Toulousain ! » diffusée sur YouTube ou du spectacle 1 de perdu, 10 façons de se retrouver, écrit et monté avec Fred.
Mais alors que le duo Mélissa&Fred s’affirme comme une garantie de succès, « un vrai couple de saltimbanques qui n’a pas de limites » selon Gérard Pinter, tant dans les vidéos que dans les spectacles comme Aero malgré lui, satire désopilante sur le monde du travail joué à guichets fermés depuis ses débuts, la comédienne surprend (encore) son monde.
Elle s’aventure dans un seule en scène intimiste, Haut les cœurs !, présenté au public des 3T en octobre dernier. « Comme j’ai toujours besoin et envie d’écrire, essayer un spectacle toute seule, c’était un beau défi. » Pour l’amie et comédienne Aude Gogny Goubert, dite Aude GG, avec laquelle Mélissa a coécrit la pièce (et qui est aussi la metteuse en scène), Haut les cœurs ! constitue plus qu’un simple défi : « Il lui a fallu des années pour arriver à trouver sa place, se convaincre qu’elle a des choses à dire. Le processus de lâcher-prise a été long mais le résultat est au-delà de ce que je pouvais imaginer. En même temps, je n’avais jamais vu quelqu’un capable de tenir 6 heures en répétition sur un seul en scène. C’est vraiment l’apanage des grands comédiens. »
Conscient de la difficulté de l’exercice, Gérard Pinter se montre lui aussi admiratif : « Ce n’est jamais évident de se foutre à poil. Il n’y a rien de gratuit. Il y a très peu de comédiennes qui osent aller aussi loin. Mais Mélissa, c’est un diamant de sensibilité, une déconneuse sensible. Sans parler de la force de son écriture qui est à la fois drôle, tendre, profonde et intelligente. »

La tentation de Paris
Reste désormais à savoir jusqu’où tout cela la conduira. Pour Aude Gogny-Goubert, il ne fait aucun doute qu’il y aura un avant, et un après Haut les cœurs ! « Ce ne sera plus la même comédienne car elle a touché à l’émotion brute. Elle pourrait surfer sur son succès toulousain mais ce n’est pas son tempérament. Maintenant qu’elle a touché à cette adrénaline, elle va présenter des choses différentes, notamment dans l’écriture. Cela ne serait pas étonnant de la voir écrire des séries hors normes parce que des autrices comme elle, en France, il y en a peu. » Une chose est sûre : inutile de compter sur la principale intéressée pour revendiquer quoique ce soit. Tout au plus consent-elle à reconnaître que l’éloignement de Paris la prive peut-être de se voir proposer quelques spectacles. « Mais c’est tellement chouette d’être sur scène tous les soirs ! » s’empresse-t-elle d’ajouter comme si elle craignait d’être prise en flagrant délit d’ambition. Pour mesurer la cote de Mélissa Billard, mieux vaut se tourner vers Gérard Pinter qui connaît bien le microcosme parisien pour y avoir longtemps évolué : « Elle a tous les éléments pour décoller. Elle est à l’apogée de son art. Après, Paris, c’est une autre dimension, la compétition y est plus dure qu’en province. Mais Mélissa est armée pour y arriver car elle sait se faire mal. »
En attendant, la principale intéressée n’aspire qu’à une chose : remonter sur les planches. « Ce qui est très frustrant, c’est de ne pas avoir de lumière au bout du couloir. Mais par rapport à tous les copains qui ne jouent pas depuis un an, je suis vraiment veinarde d’avoir pu jouer mon spectacle. » Et jouer, on l’aura compris, c’est pour l’instant le plus important aux yeux de Mélissa Billard.

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