Enquête

À l’inclus de notre plein gré

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
Photo : Rémi BENOIT,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 5 min.
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Des députés veulent en interdire l’usage dans l’administration, une circulaire du gouvernement Philippe la déconseille aux agents de l’État, et l’Académie française y voit un péril mortel. Pourtant, à Toulouse comme ailleurs, collectivités et universités la pratiquent et ne reviendront probablement pas en arrière. Contradiction qui n’est qu’apparente, puisque dans le fond tout le monde est déjà d’accord et se soumet de bonne grâce à l’inclusif… quand il n’est pas intrusif.

L’écriture inclusive est le combat idéal pour qui veut se donner une contenance. Militez pour et vous gagnerez à peu de frais vos galons féministes. Luttez contre et vous passerez pour un défenseur de la France éternelle. Mais quel que soit votre camp, gardez-vous de trop réfléchir : vous risqueriez de vous apercevoir qu’à l’exception des franges militantes, tout le monde est déjà d’accord.
Car si l’on s’en tient aux recommandations de la grammaire inclusive (voir encadré), on constate que le Général de Gaulle en usait déjà à la fin des années 1950. Le « Françaises, Français » ouvrant ses allocutions n’est rien d’autre que du langage inclusif. Idem pour Mitterrand qui, en septembre 1981 déjà, déclarait en inaugurant un salon industriel : « Celles et ceux qui tiennent les stands, celles et ceux qui organisent les visites, celles et ceux qui ont conçu, organisé, ont droit à la reconnaissance du pays ». De nos jours, la féminisation du langage est effective. La féminisation des grades et des noms de métiers est promue par l’Académie depuis 2019, les personnalités publiques généralisent l’usage de la double flexion (les Toulousaines et les Toulousains), on parle de plus en plus de Droits humains plutôt que de Droits de l’Homme… Si bien qu’en réalité, les seules formes d’écriture inclusive qui fâchent sont celles qui compliquent la graphie : le point médian, les pronoms neutres du genre « iels » (il+elle), et les formulations recommandées par la grammaire inclusive jusqu’au-boutiste qui débouchent sur ce genre d’énoncés à la Pierre Repp : « Lia collaborateurice de l’émission était intéressant·e » ou « Iel a eu la visite de saon cousin·e » (sic).
Quant à la rège « le masculin l’emporte au pluriel », tout montre que ses jours sont comptés. Les historiens sont d’accord pour dire que son apparition au XVIIe siècle visait à hiérarchiser les sexes plutôt qu’à simplifier la syntaxe, ce qui la rend indéfendable de nos jours. L’académicien français Michel Serres souhaitait d’ailleurs son abandon. Dans un texte rédigé pour l’Académie en 2018, l’Immortel occitan s’interrogeait : « Peut-être serait-il intéressant parfois d’utiliser l’accord selon le nombre ou la proximité. Un million de femmes et un homme sont-ils rassemblés ? Mieux vaudrait sans doute dire qu’elles sont rassemblées. Ou bien l’accord de proximité : si l’on dit Jeanne et Pierre, on accordera avec le masculin et si l’on dit Pierre et Jeanne, on accordera avec le féminin. »
En résumé, la féminisation du langage est inéluctable, et elle prendra les chemins les plus courts et les moins intrusifs pour parvenir à son but. Voilà qui éclaire sous un jour nouveau la démarche de François Jolivet, député LREM de l’Indre, commissaire aux Finances et rapporteur du budget, qui a déposé le 17 février une proposition de loi soutenue par une soixantaine de parlementaires, prônant la fin de l’écriture inclusive dans l’administration et les services publics. Le texte demande que soient prohibées « les pratiques rédactionnelles et typographiques visant à substituer à l’emploi du masculin générique une graphie faisant ressortir l’existence d’une forme féminine ». Le tout en soulignant le caractère illisible de ces pratiques pour les dyslexiques, disphasiques et dyspraxiques, et en se prononçant pour la féminisation des noms de métier et l’usage de la double flexion.

Loin de constituer une opposition de principe sur la féminisation du langage, le débat se réduit donc à la question de l’usage du point médian dans les institutions, les universités et les administrations. À Toulouse, le Département, la Région et l’université Jean-Jaurès l’utilisent, et l’assument. Chargée de mission égalité et lutte contre les discriminations de genre et le harcèlement sexuel à l’université Jean-Jaurès, Marie-Agnès Palaisi y voit une façon de peser sur la société : « L’usage influence la loi. Une langue c’est vivant, ça évolue. On peut donc espérer que la loi évolue. » En 2018, l’université a édité à l’attention du personnel un guide des bonnes pratiques pour une communication non sexiste. Parmi ces recommandations, l’usage du point médian en a crispé quelques-un.e.s : « Il y a une grosse résistance au point médian, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Mais depuis que nous avons une présidente qui l’utilise dans ses courriers, les choses changent » se réjouit-elle. Ainsi le point médian se généralise-t-il à l’UT2… jusqu’à nouvel ordre : « Aucune loi ne nous interdit son usage dans les communications internes ou externes. Pour les documents officiels, ce n’est pas permis, on est coincés » regrette Marie-Agnès Palaisi.
Au Conseil départemental, le discours est à peu près identique. L’égalité femme-homme est un cheval de bataille du Président Méric, et l’écriture inclusive un moyen d’y parvenir : « Les inégalités entre les femmes et les hommes sont ancrées dans les esprits et dans des rapports de domination intériorisés, souvent de manière inconsciente. Or le langage constitue un levier solide pour faire progresser les mentalités. L’écriture dite inclusive se veut une réponse à ce déséquilibre. Le Conseil départemental a donc décidé de l’employer, aussi bien dans ses documents internes que dans ses supports de communication, en s’inspirant notamment des préconisations formulées dans le guide pratique Pour une communication publique sans stéréotype de sexe édité par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes » nous explique-t-on au service communication du CD31. Une façon de s’asseoir sur la circulaire gouvernementale Philippe de 2017 déconseillant l’usage du point médian dans l’administration, tout en se réclamant du HCE, organisme d’État créé par François Hollande. Le point médian, toutefois, pose problème : « Les crispations sur l’écriture inclusive se concentrent principalement sur l’utilisation du point médian, auquel le Département privilégie l’utilisation, plus lisible, de la double flexion et l’emploi de mots épicènes (non genrés). » À la Région, le point médian, sans être la règle absolue, est largement pratiqué. Il est encouragé depuis 2017 dans son Guide pratique de l’égalité femmes-hommes dans la communication. Même chose dans le Plan d’actions régional en faveur de l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, dont l’une des 15 mesures promeut « la prise en compte de la dimension égalité femmes-hommes dans la communication interne, externe et par les partenaires régionaux ». Tout en se montrant attachée à ces pratiques, la vice-présidente du CR Nadia Pellefigue considère que le combat est ailleurs : « Mon objectif n’est pas l’acte militant de l’écriture inclusive mais d’accroître la visibilité du féminin. Peu importe le moyen. Quand je peux, j’utilise d’ailleurs le trait d’union plutôt que le point médian. Le trait d’union unit alors que le point arrête ! » Et tout en reconnaissant n’avoir découvert que très récemment l’existence de la circulaire Philippe, l’ancienne femme candidate à la mairie de Toulouse en 2020 résume ainsi sa pensée : « À l’oral comme à l’écrit, il faut faire très attention à la visibilité du féminin, mais il faut rester très souple et tolérant sur la façon de le faire. »
Souplesse et légalisme, c’est un peu le choix qu’on fait les institutions les plus mesurées de Toulouse. Le service communication de la Ville nous explique que Jean-Luc Moudenc a donné depuis deux ans des consignes claires pour que la marque du féminin soit systématisée dans les communiqués, les annonces et surtout les offres d’emploi. Le tout en restant dans le cadre des recommandations gouvernementales et de l’Académie, c’est-à-dire sans point médian. Ainsi, pendant que la Région embauche « un.e chargé.e de mission », la Mairie recrute « un chargé ou une chargée de projet jeunesse ». Idem à l’Université Paul-Sabatier : « Ici, nous respectons les préconisations d’Édouard Philippe. Une note de service recommande à tous les membres du personnel de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les actes officiels. Pour les autres communications, la mention systématique du féminin est la règle par tous les moyens… sauf le point médian. Nous l’avons expérimenté, mais vite abandonné pour des raisons pratiques » détaille Olivier Mendieta, responsable de la communication de l’UT3.
Une fois les querelles tues, une fois les courroux apaisés, une fois les projets de loi déposés, la langue évoluera donc certainement comme elle l’a toujours fait, toute seule, au diapason des mentalités et à son rythme, c’est-à-dire en père peinard. Et en mère peinard.

 

Les 4 grands principes de l’écriture inclusive :

Mentionner le masculin et le féminin pour désigner un groupe
Soit avec le point médian (Toulousain.e.s), soit en usant de formules comme « Les Toulousaines et les Toulousains », soit en utilisant des mots neutres (parlementaires à la place de député(e)s).

Féminiser systématiquement les noms de métier, de grade, de fonction :
présidente, bouchère, cheffe d’entreprise, avocate.

Supprimer la règle d’accord « le masculin l’emporte au pluriel »
Soit en usant de l’accord de proximité « Un hommes et cent femmes sont rassemblées » soit par le point médian « rassemblé.e.s ».

Faire disparaître l’emploi du substantif Homme pour désigner le genre humain, et parler de Droits humains plutôt que de droits de l’Homme.

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