Portrait

Etre une femme

Rédaction : Jean COUDERC,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 6 min.
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Considérant qu’il existe autant de féminismes que de parcours de femmes, Boudu a interrogé trois Toulousaines de générations différentes, aux degrés d’engagement divers, qui ont trouvé chacune leur propre chemin vers l’émancipation.

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@Rémi Benoit

Joan Guilley,
29 ans, comédienne 
J’ai toujours eu conscience des inégalités entre les hommes et les femmes mais j’ai toujours refusé d’en tenir compte. Peut-être parce que j’ai grandi avec des modèles de femmes qui ne se sont jamais privées de décider par elles-mêmes, notamment ma mère qui avait une personnalité très indépendante, presque un peu sauvage.
J’ai donc toujours considéré que je pouvais tout faire de ma vie. Je ne me suis jamais interdit quoique ce soit parce que je suis une femme. Il m’est naturel de faire ce que j’ai décidé sans attendre la permission d’un homme. Pour moi, on est féministe à partir du moment où l’on est pour l’égalité hommes-femmes. Il y a des femmes pour aller au front et c’est parce que je sais que c’est grâce à elles que je peux vivre si librement dans ma vie de tous les jours. C’est un combat qu’il faut mener d’autant qu’il est très souvent remis en cause. On avance mais j’ai l’impression que d’un claquement de doigt, on pourrait revenir en arrière, tout perdre. C’est fragile. Pour autant, je n’ai ni l’âme ni le tempérament d’une militante. Même si par ma façon de vivre, je représente aussi le féminisme aujourd’hui, cette indépendance d’esprit.
Je ne ressens pas vraiment le patriarcat dans ma vie de tous les jours. Peut-être ai-je toujours eu beaucoup de chance ? Peut-être est-ce dû au milieu dans lequel j’évolue ? Toujours est-il que je n’ai jamais ressenti le fardeau d’être une femme, que je me suis toujours considérée l’égale des hommes et je crois avoir toujours été considérée comme tel.
Je ne suis pas du tout dans l’idée que les femmes doivent entrer en guerre avec les hommes. Peut-être parce que j’ai grandi avec un père très respectueux et un frère très doux. C’est en partie grâce aux hommes que j’ai pu avancer en tant qu’artiste, comédienne. L’enjeu n’est pas d’écraser les hommes mais d’avancer tous ensemble. Ce n’est que comme ça qu’on y arrivera. On ne peut pas faire sans eux. Ils sont là, ont leur part à apporter. Leur soutien est plus que nécessaire. Reste que le mouvement #MeToo est une bonne chose : que la parole se libère et que des têtes tombent était nécessaire parce qu’il y a encore trop de prédateurs qui peuvent vivre en toute quiétude. Il est normal que ça change.

 

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@DR

Marlène Coulomb-Gully,
62 ans, professeure émérite à l’université Jean-Jaurès
C’est par le biais de la politique, mon premier travail de recherche, qui m’a amenée à faire le constat de l’exclusion des femmes de ce monde-là, que j’en suis venue à réfléchir à des questions en lien avec le féminisme. J’étais sans doute prédisposée à ce genre de chose parce que j’ai vécu dans une famille où les femmes étaient souvent seules et fortes. Je pense qu’inconsciemment le terrain était prêt. Pendant des décennies, je n’ai pas pu me déclarer féministe. Pas parce que le terme me paraissait infamant ou problématique mais parce que j’avais peur d’usurper une qualité dont je n’étais pas digne. J’ai donc mis très longtemps à assumer cette identité. C’est finalement peut-être d’avantage par le regard que les autres ont posé sur moi en me disant « toi la féministe », que j’ai réussi à intérioriser et accepter cette désignation. Être féministe, c’est un engagement pour l’égalité de tous et de toutes et une égalité inclusive, qui n’exclut pas les hommes. Même si je peux très bien comprendre que certaines femmes ou mouvements, dans certaines circonstances, aient besoin d’exclure les hommes pour permettre l’expression d’une parole plus libre.

Je peux comprendre le besoin de cet entre soi. Et puis n’oublions pas que souvent les hommes excluent les femmes. Après je suis convaincue que l’égalité se construira avec les hommes. C’est la raison pour laquelle je m’efforce toujours de les rallier à ma cause. Qui doit aussi être la leur. J’ai vécu le féminisme au début par les recherches avant de rejoindre, quand il s’est créé, le groupe de La barbe qui me paraissait en phase avec ma vision des choses, c’est-à-dire l’intrusion dans des lieux occupés essentiellement par des hommes, pour leur faire toucher du doigt le problème. Toujours avec humour et ironie.
Faire avancer l’égalité, c’est un travail au long cours, c’est un long chemin et toutes les actions sont autant de petits cailloux blancs. Je suis absolument ravie de voir combien les jeunes féministes sont actives, créatives. Elles sont force de propositions, font des choses extraordinaires, il y a des quantités d’actions qui m’émerveillent littéralement !
C’est formidable. Je pense que les choses vont évoluer dans le bon sens ! Ce qui est certain c’est que les choses ne se font jamais toutes seules car il n’y a pas de mouvement naturel vers l’égalité. Ce sont toujours les féministes, les militantes, les gens sur le terrain qui font bouger les choses. On sait par ailleurs que chaque avancée suscite des forces de réactions opposées, c’est le principe d’Archimède. Sachant cela, il faut poursuivre sans relache ce travail de conviction.

 

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@Rémi Benoit

Elsa Berger,
73 ans, ancienne directrice du Théâtre du Pavé 
Ma mère étant décédée alors que je n’avais que 14 ans, je suis devenue assez tôt un peu la maîtresse de maison. J’avais naïvement l’impression d’être l’égale d’un homme. Je crois que c’était d’ailleurs le cas. Mais j’ai été vite rattrapée par la réalité lorsque j’ai annoncé à mon père que je démissionnais de l’enseignement pour faire du théâtre et que j’épousais un homme divorcé. Ça a été terrible. On ne s’est pas revu pendant des années. Je n’ai pas l’impression d’avoir dû prouver plus qu’un homme même si théâtralement, on se rend compte assez vite que le répertoire est fait pour les hommes. Mais ayant un mari metteur en scène, j’ai eu des rôles magnifiques, je n’ai pas eu à en souffrir. On a même monté Phèdre qu’avec des femmes. Être féministe, c’est avoir le désir de vivre pleinement, indépendamment de son sexe, sur un pied d’égalité. J’avais 20 ans en 68, on avait l’impression qu’il y avait une prise de conscience générale, il y a eu des avancées énormes, la pilule, le manifeste des 343 salopes. Il faut se souvenir qu’à l’époque, quand on portait un pantalon, c’était scandaleux. Je suis néanmoins inquiète de l’évolution récente qui remet en cause les acquis. J’avais l’impression que l’on était dans la bonne voie mais je m’aperçois que les mentalités ont moins changé que ce que j’imaginais. Quand on voit qu’il y a des voix qui s’élèvent contre l’avortement, c’est préoccupant. Ce qui est positif, en revanche, c’est le réveil des jeunes femmes qui ont compris que les avancées qu’elles trouvaient naturelles n’étaient pas forcément acquises. Et qu’il fallait reprendre la lutte de leurs ainées. Je pense que les hommes ont évolué mais lentement, douloureusement pour eux. Ils ont été éduqués comme ça car c’est aussi aux femmes qui éduquent leurs gamins de faire le travail nécessaire. Je ne blâme donc pas forcément l’homme. Et la virulence anti-mâle m’énerve un peu tout comme cette rivalité homme-femme même si elle a toujours existé. J’ai horreur des réseaux excluant. Entre Deneuve et Haenel, il y a une question de générations. Dans son histoire, Deneuve est née avec la séduction. Mais la séduction a comme contrepartie la main aux fesses. Et moi, personnellement, j’ai toujours été très réticente à la main aux fesses.
Je trouve donc très bien ce qui découle de la vague #MeToo parce qu’il y a eu longtemps une hypocrisie, en particulier quand on disait d’une jeune femme « qu’elle était arrivée parce qu’elle avait couché ». Maintenant, au moins, on dit clairement les choses. Je trouve très bien que des voiles se déchirent, même s’il y a un côté délation qui est un peu dangereux.

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