Interview

Jane DieulafoyEquality Jane

Rédaction : Yannick AMOROS,
Illustrateur : Laurent GONZALEZ,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 4 min.
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Dans une biographie parue au printemps dernier, Audrey Marty rappelle à notre souvenir l’existence extraordinaire de Jane Dieulafoy, Toulousaine hors normes qui vécut à cheval sur les XIXe et XXe siècles une vie d’aventure et de liberté. Portant pantalons pour obtenir le droit de s’engager dans l’armée, visitant les pays musulmans travestie en homme, cette romancière primée par l’Académie française et récipiendaire de la Légion d’Honneur fit au Moyen-Orient, avec son mari Marcel, des découvertes archéologiques majeures aujourd’hui exposées au Louvre. Une figure inspirante pour les femmes d’aujourd’hui.

Jane Dieulafoy était-elle féministe ?
Elle s’intéressait beaucoup au sort des femmes. Elle avait conservé des coupures de journaux de la première femme élève à l’université russe, et de la première femme médecin en Angleterre. Elle n’était pourtant pas toujours d’accord avec les féministes de son époque. Elle était contre le divorce, bien mariée, et catholique. Elle avait des principes qu’il lui était difficile d’oublier ! La Fronde, le premier journal écrit par des femmes pour des femmes, critiquait son choix de porter un pantalon, considérant que cela revenait à renier sa féminité. Jane a donné de l’espoir aux femmes et montré qu’elles pouvaient réaliser leurs rêves et vivre libres.

Comment cette Toulousaine est-elle devenue une figure de son temps ?
Rien ne la prédestinait à faire ce qu’elle a réalisé. Sa rencontre avec Marcel Dieulafoy, ingénieur des Ponts et Chaussées, a tout déclenché. Ils ont vécu ensemble harmonieusement et égalitairement. Quand on voyait Marcel, on disait « Voici le mari de Jane ». Et pour Jane, « Voilà la femme de Marcel ». L’histoire des Dieulafoy est un cas particulier dans l’Europe du XIXe siècle. Jane n’était pas simplement l’intendante, elle dirigeait une équipe de fouilles durant leurs expéditions. À Rabat, au Maroc, Marcel lui a confié la direction du chantier de la mosquée Hassan.

Son origine sociale la prédisposait-elle à cette vie mouvementée ?
Jane Dieulafoy est née Jeanne Magre. Son père possédait un atelier de textile au centre de Toulouse et des terres cultivables à Pompertuzat. Dans les années 1860, ses parents ont acheté un château médiéval aujourd’hui transformé en hôtel de luxe. Sa famille n’a jamais été en difficultés financières, Jane a eu plus de libertés que les autres petites filles.

A-t-elle inspiré les femmes de l’époque ?
Les petites filles de l’époque ont vibré à la lecture de son journal de bord sur l’archéologie et la société persane, qui paraissait dans la revue Le Tour du monde. Des femmes de lettres comme la Comtesse de Pange, née quarante ans après Jane Dieulafoy, ou Lady Vita Sacqueville, revendiquaient leur admiration pour elle. Dans les journaux de son époque, elle était très populaire. On la plébiscitait pour entrer au Panthéon ! Pourtant, elle est aujourd’hui méconnue y compris à Toulouse, sa ville natale.

Comment a-t-on pu l’oublier ?
Jane dérangeait. On la soupçonnait d’être lesbienne. À ne pas savoir où la placer, la société a fini par l’oublier. Il y a beaucoup de gens fabuleux oubliés par l’Histoire, surtout des femmes.

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Gravure représentant Jane et Marcel Dieulafoy.
@DR

Il reste tout de même les découvertes archéologiques du couple !
Effectivement, l’Histoire retient leurs missions en Perse entre 1881 et 1886. Ils se sont aventurés à Suse, ancienne capitale Perse à l’époque des Achéménides, pour y entreprendre des fouilles. L’une de leurs plus grandes découvertes a été la rampe de l’escalier du palais d’Artaxerxès où ils ont exhumé la frise des Lions. Ils ont aussi ramené en France des frises représentant des archers et des chapiteaux à tête de taureau. Ils ne possédaient que leurs barques et leurs mules pour les transporter. Un travail titanesque. Grâce à ces découvertes, le Louvre a créé le Département des antiquités orientales, et donné le nom de Dieulafoy à deux salles du musée en 1886. C’est à cette occasion que Jane a reçu la Légion d’Honneur.

Une décoration qui récompensait aussi son engagement pour la France ?
Jane s’est mariée en janvier 1870 et la guerre a éclaté en août. Marcel n’était pas mobilisable mais il a choisi de partir au front. Jane n’a pas voulu se séparer de lui et l’a suivi, habillée en franc-tireur. Ensemble, ils ont parcouru des kilomètres à cheval, dormi dans la neige. En 1914, le couple était plus âgé mais Marcel s’est engagé quand même et rejoint Lyautey au Maroc. Pendant ce temps, Jane s’occupait des soldats blessés et des autochtones dans les dispensaires. Elle a participé à la création de crèches, de maternités au Maroc. Elle y est tombée malade et a dû être rapatriée en France. Elle est morte quelques mois après. J’ai pu lire son journal, à la fin de ses jours Marcel reprend la plume pour expliquer qu’elle n’avait plus la force d’écrire. Elle est morte en 1916 en chuchotant à son mari : « J’espère que la France va s’en sortir ».

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