Portrait

Lili EyesDans les yeux d’Émilie

Rédaction : Orane BENOIT,
Photo : Rémi BENOIT,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 5 min.
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Dans son studio bigourdan, la photographe Émilie Pradier, alias Lili Eyes, réconcilie avec leurs corps des femmes abîmées par la vie ou la maladie. Et reçoit en retour de quoi panser ses propres plaies.

En arrivant à Bagnères-de-Bigorre, les Pyrénées se dévoilent à travers la brume. Émilie Pradier vit dans cette petite cité tranquille, sous un toit d’ardoise. À 34 ans, celle qui répond sur le web au pseudo de Lili Eyes utilise la photographie pour changer le regard que ses modèles portent sur leur corps. Parmi elles, Camille Saint-Aubin. À 20 ans, malgré 10 ans de thérapie, cette jeune femme ne parvient pas à soulager le mal-être qui s’est installé en elle après plusieurs agressions sexuelles. En découvrant sur internet la démarche de Lili Eyes, elle sent qu’elle peut y puiser un début de guérison.

 

L’investissement a beau être conséquent pour son budget d’étudiante, elle économise et pousse la porte de la photographe en juillet dernier. Dès le début de la séance, la jeune femme est bouleversée. Comme les autres modèles qui se laissent aller à cette expérience, bercées par de la folk douce et la voix suave de Lili Eyes, Camille se libère de ses émotions. « Je pose les mains sur elles comme une mère. Je les rassure, je les apaise » tente d’expliquer Émilie. Certaines pleurent dès le premier regard, d’autres se laissent aller plus tard pendant la séance. « Je ne photographie pas leur anatomie ! Je me sers du corps comme un moyen d’exprimer des émotions. » Face à l’objectif, loin des tourments du quotidien, Camille éprouve ce dont elle ne se croyait plus capable : le lâcher-prise. Comme nombre des modèles de Lili Eyes, elle se soulage d’un poids, guidée par le contexte si particulier, la nudité, le maquillage, et la lingerie de luxe parce qu’« il n’y a pas que les femmes sur les podiums qui peuvent porter de la belle lingerie ».

Portrait Lili Eyes

Portrait de Camille @LiliEyes

Le corps est au cœur du travail d’Émilie Pradier. Surtout depuis que son hypnothérapeute lui a fait toucher du doigt qu’elle avait sans doute négligé le sien. « Lorsqu’elle m’a demandé si je le regardais, si je l’aimais, je me suis mise à pleurer », se souvient-elle. Elle estime que c’est à son tour de guider les femmes sur le même chemin : « Les corps que je vois me réconcilient avec mon image, reconnaît-elle. C’est aussi ma thérapie de croiser toutes ces femmes dont il m’arrive d’oublier les prénoms. Mais jamais les physiques, ni les histoires. »
Parmi les antiquités qui habillent son salon haussmannien, Émilie raconte son parcours d’autodidacte. Ce directeur de collège qui détecte sa fibre artistique et l’oriente vers une école de photographie. Établissement où, loin d’assouvir sa passion pour l’image, elle se heurte à un milieu dans lequel elle ne se sent pas à sa place. « Des pseudo-artistes. Ça se la jouait un peu trop à mon goût. » résume-t-elle. Exit l’école de photo. Émilie se lance seule et sans bagage, avec la bénédiction de ses parents : « J’ai eu la chance qu’ils me suivent même s’ils ne savaient plus quoi faire de moi. »

LiliEyes, portrait

@LiliEyes

À ses débuts, les shootings se font entre amies. Puis, au fil des rencontres, ce sont des femmes aux « soucis de vie » qui se présentent devant l’objectif. Son regard se précise, mais elle est encore jeune et pas armée pour recevoir ces témoignages douloureux. Elle se forme alors au Reiki (art énergétique japonais) et apprend à digérer le mal-être d’autrui. Peu à peu, consciente du bien qu’elle peut faire en photographiant les autres, elle se spécialise dans ce qu’elle qualifie de thérapie par l’image. Une précurseure ? « Je n’ai pas la prétention de dire que je l’ai inventé », tempère-t-elle tout en se réjouissant que sa démarche « ait pu ouvrir des portes ». Depuis quelques années, de plus en plus de personnes se tournent en effet vers ces méthodes de soins alternatives, considérées comme une branche de l’art-thérapie, en plein essor. « Je ne sais pas si je suis une artiste, en tout cas, je suis un être humain qui adore les émotions des gens et les siennes. »

Portrait Lili Eyes

@LiliEyes

Viol. Boulimie. Anorexie. Violences conjugales. Cancer. Les maux dont souffrent les femmes qui sollicitent son aide sont souvent graves. Au cours de certaines séances, elle a cette boule à la gorge et les larmes aux yeux. Pourtant, elle refuse toujours de se laisser aller devant les femmes. Pas question pour celle qui ne se définit pas comme une thérapeute de prétendre remplacer un accompagnement psychologique classique. Pour surmonter ses propres souffrances, Émilie Pradier est d’ailleurs suivie par différents thérapeutes, « son équipe de foot » comme elle s’amuse à les définir. Et chaque jour de repos entre deux shootings est une respiration indispensable : « Je ne suis pas un super-héros. Quand je ressens le besoin de prendre du recul, je le dis à mon compagnon et je fais quelque chose pour moi, pour me faire du bien. » Lorsque certains de ses modèles ressentent le besoin de la rappeler dans des moments difficiles, Émilie ne fuit pas : « Je ne les lâche jamais. J’adore ce lien ! Ce n’est pas malsain, elles n’empiètent pas sur mon temps de vie ». Logique puisqu’elle avoue sans peine que la thérapie par l’image l’habite jour et nuit : « Ma raison d’être sera, je l’espère, de continuer à écouter les femmes et qui sait certains hommes, s’ils se sentent capables de franchir le pas. ».

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