Enquête

Toulouse la féministe

le 4 mars 2021 Temps de lecture : 5 min.
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« Ras le viol !”, « à bas le patriarcat !”, « Féminicide, pas une de plus !”…
Des slogans qui se multiplient dans les manifestations, sur les murs et même sur internet. Face à la domination patriarcale, les femmes s’organisent comme à Toulouse où la lutte est particulièrement multiple et variée.

On dit souvent que Toulouse bouillonne. On y parle de ses hommes qui l’ont bâtie et transformée. Tant et si bien qu’aujourd’hui 98 % de ses rues portent le nom de ces hommes. « En la matière, à Toulouse, on a un siècle à rattraper » reconnait Jean-Michel Lattes, adjoint au maire. Depuis 2014, une commission en collaboration avec des historiens et des associations a été créée pour rétablir un peu de parité dans les artères que nous empruntons tous les jours. Dernièrement, la commission a rendu hommage à l’avocate Gisèle Halimi, qui s’est battue pour la légalisation de l’avortement et pour la reconnaissance du viol en tant que crime. Entoileuses, munitionnettes, les métiers oubliés des petites mains d’antan sont aussi mis à l’honneur. L’oppression masculine se cache aussi dans les petits symboles que certaines s’attachent à changer. Et si un parfum de caractère règne dans la capitale Occitane, ce n’est pas par hasard. « Toulouse est une ville militante où l’on trouve un vrai vivier associatif, avec une ambiance de village qui facilite les liens», explique Léa Dinger, présidente d’Osez le féminisme 31. Un constat partagé par Sylvie Chaperon, professeure d’histoire contemporaine du genre à l’université Jean-Jaurès qui précise qu’« il y a toujours eu des liens très forts entre le mouvement militant et le milieu académique. » De la lutte ouvrière et syndicaliste à celle des étudiants, les voix féministes n’ont pas attendu le XXIe siècle pour faire vibrer les murs de briques.
Si on trouve les premières traces de figures féminines au Moyen-Âge, il faudra attendre 1860 pour que le terme de « féminisme » apparaisse dans le milieu médical afin de désigner les hommes considérés comme efféminés. Ce n’est qu’en 1882, dans la revue La Citoyenne, fondée par la féministe radicale Hubertine Auclaire que l’expression prend son sens militant. « Le mot va ensuite être réutilisé, repris et traduit dans la plupart des langues européennes », explique Sylvie Chaperon tout en rappelant que « le féminisme a toujours été divisé ». La première vague de féminisme se fragmente entre républicain, chrétien, socialiste, radical ou encore modéré. C’est au cours de la deuxième vague, pendant les années 70, que le féminisme émerge véritablement à Toulouse. Avec le Mouvement de Libération des Femmes, la lutte féministe s’ouvre aux batailles du corps comme la lutte pour l’avortement ou la criminalisation des violences sexuelles. Le féminisme toulousain des années 1970 est fortement lié au milieu lesbien, avec la création de lieux culturels d’importance comme la Maison des femmes, le centre de parole la Gavine ou encore le Bagdam café qui redéfinissent les frontières du militantisme. Justine Zeller, docteure en histoire contemporaine à l’université Toulouse Jean-Jaurès explique : « Toulouse continuera de revendiquer le MLF jusque dans les années 80 alors que la majeure partie des autres villes de France s’en détache. » Les lieux historiques du mouvement resteront ouverts jusque dans les années 2000, avant de fermer leurs portes, faute de financement.

Le féminisme toulousain est marqué par son histoire. « Il y a eu des hauts et des bas, mais il y a toujours un combat incessant des femmes pour leurs droits », souligne Françoise Courtiade, figure historique du féminisme toulousain et présidente du collectif Midi Pyrénées pour le droit des femmes. Tout un réseau féministe s’est développé à Toulouse. Des dizaines d’associations accompagnent les femmes contre les violences conjugales, pour l’accès au droit, contre le harcèlement sexuel, pour promouvoir les femmes dans la culture, le sport, ou l’entrepreneuriat, etc. Les antennes locales d’organisations nationales et même internationales sont aussi particulièrement actives, à l’image d’Osez le féminisme, de la Marche mondiale des femmes ou des Colleuses. Emilie Teyssedre, formatrice et consultante en égalité hommes-femmes, raconte d’ailleurs que, lorsqu’elle était militante à OLF, la délégation toulousaine était très importante lors des rassemblements nationaux. Une multitude d’organisations qui brosse ainsi le portrait d’un féminisme aux multiples visages, tant dans les projets défendus que dans les manières de les porter. Qu’elles militent en association ou non, défendent un féminisme spirituel, institutionnel, académique, intersectionnel, écologiste, radical, modéré, politisé ou non, pour Léa Dinger, peu importe, l’essentiel n’est pas là parce qu’« elles sont toutes ouf les nanas qui font ce travail ». Un avis partagé par Marlène Coulomb-Gully, chercheuse en communication sur les représentations du genre dans les médias, pour qui c’est cette « constellation d’actions qui a permis de faire avancer la cause de l’égalité ». D’autant que le féminisme s’est toujours lié aux mouvements sociaux comme Le Mouvement de libération des femmes, issu de mai 68. Le combat des femmes a aujourd’hui acquis une dimension transversale en se joignant aux enjeux actuels tels que les droits LGBT, l’écologie, la notion de genre ou le racisme. « Le féminisme est partout, dans chaque problématique sociale », éclaire Héloïse de l’association Toutes en Grève 31. Au-delà des enjeux actuels, le féminisme est aussi une question de philosophie, d’appartenance à un groupe et à ce que certaines appellent la sororité. « Il y a une notion de solidarité entre femmes. Ensemble, on avance », explique Emilie Teyssedre.

Toulouse Féminisme

Action place Saint-Etienne à Toulouse lors de la manifestation du 8 mars 2012.
@Rémi Benoit

Des idées aux actions
Avancer ensemble, n’est pas forcément facile.
La pluralité des pensées féministes a fini par faire émerger des divergences. Entre la méthode d’action, la radicalité et les débats autour de l’abolition de la prostitution et de la pornographie, les différents groupes défendent des visions diverses du féminisme.
La question de l’abolitionnisme est par exemple, à Toulouse, un sujet qui divise. D’un côté, celles qui militent pour faire disparaitre la prostitution et la pornographie, y voyant un facteur d’abus sexuel et de domination masculine. De l’autre, celles qui préfèrent encadrer un fait de société existant, afin de protéger au mieux les travailleurs et les travailleuses du sexe.
Des oppositions qui prouvent que « le mouvement à Toulouse est vivant. S’il y a des discussions et des tensions, c’est qu’il y a des choses à discuter et partager » observe Céline Astrié, actrice, metteuse en scène et cofondatrice du festival écoféministe Les Sauvageonnes.
Il existe autant de féminismes que de raisons de l’être. Le passage des idées aux actions est propre à chaque militante. Un imbroglio d’expériences de vie, comme pour Marie-Therèse Martinelli de la Marche mondiale des femmes. « Je me suis rendue compte que mon mal-être n’était pas à cause de moi, mais à cause de la société. Ça m’a libéré d’un sentiment de culpabilité, de responsabilité. » D’autres ont été sensibilisées à la question par le prisme de la représentativité. C’est le cas d’Emilie Teyssedre qui a découvert l’effet Matilda en s’intéressant aux femmes dans les milieux scientifiques. Un terme conceptualisé par Margaret Rossier qui désigne la tendance des chercheuses à se faire « voler » leurs découvertes par des hommes. « C’est un phénomène mondial qui s’observe encore aujourd’hui, en particulier chez les lauréats des prix Nobel. » Et puis il y a bien sûr toutes celles qui ont vécu et vivent encore les oppressions, les agressions, les violences conjugales ou sexuelles. Il y a des raisons infinies de devenir féministe. Pour autant, si beaucoup de femmes se considèrent comme telles, toutes ne se lancent pas dans le militantisme. Et quand les femmes décident d’agir, on les taxe souvent d’extrémistes ou d’utopistes, « mais il faut être utopiste pour que ça bouge » assure Françoise Courtiade.

De l’avis de toutes, c’est bien l’extrémisme et l’utopisme de #MeToo qui a permis de faire bouger les choses. Une démarche facilitée par l’apparition d’Internet et des réseaux sociaux, qui ont redéfini les moyens d’actions. Cette digitalisation a vraisemblablement fait basculer le féminisme dans une nouvelle ère, que certaines qualifient de troisième vague « qui reprend beaucoup de la stratégie et de l’humour choquants de la deuxième vague », compare Sylvie Chaperon. « Mais elle s’en distingue aussi par sa conception de la théorie du genre. » Pour Emmanuelle Durand Rodriguez, responsable de la commission Femmes et médias du Club de la presse Occitanie, « la libération de la parole a été rendue possible d’abord par un ras-le-bol, une nécessité de changer, mais aussi par des modes d’expression qui sont beaucoup plus faciles ». Mais comme le rappelle Marlène Coulomb-Gully, « chaque médaille a son revers » et avec ce revers, le « backlash, les femmes injuriées sur les réseaux », le harcèlement… Le féminisme a été redéfini de nombreuses fois, le rendant difficile à cerner. Mais il continue de progresser et de faire avancer les droits des femmes, ceux dont se réjouit Françoise Courtiade. « On en a fait du chemin depuis les suffragettes et les femmes de la Commune. Mais là, on sent vraiment que le patriarcat tremble. »

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