Récit

Un choc pour l'honneurLa bataille de Toulouse de 1814

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
Photo : Rémi BENOIT,
Illustrateur : Laurent GONZALEZ,
le 4 mai 2021 Temps de lecture : 6 min.
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Des Anglais qui chargent à Saint-Cyp’, des Écossais à l’assaut des Ponts-Jumeaux au son des cornemuses, de la poudre, du sang, des fusées et des centaines de cadavres sur les flancs herbus de Jolimont. C’est le panorama saisissant de la bataille de Toulouse, un choc pour rien entre deux grands stratèges, Soult et Wellington, dont Boudu ravive le souvenir avec la complicité de l’historien toulousain Jean-Paul Escalettes.

Une bataille napoléonienne, dans l’inconscient collectif, se joue forcément au pied des pyramides, aux portes de Moscou ou dans la brume tchèque. L’une d’entre elles s’est pourtant déroulée chez nous, au centre de Toulouse, à l’endroit même où nous attendons le bus, sortons la poubelle ou faisons pisser le chien. Mais l’Histoire a fait le tri. Et le souvenir de ce combat héroïque entre Anglais, Espagnols et Portugais d’un côté et Français de l’autre, reste « une bataille oubliée d’une guerre ignorée », dixit l’historien toulousain Jean-Paul Escalettes.
Cette guerre ignorée, c’est la guerre d’Espagne.
En 1814, la France occupe la péninsule depuis 6 ans. Napoléon a installé sur le trône son frère Joseph qui peine à calmer la révolte de ses sujets. La résistance est acharnée, la répression sans pitié, et les atrocités monnaie courante. Jean-Paul Escalettes estime que la messe était dite depuis longtemps : « Napoléon s’est trompé. On lui a présenté l’Espagne comme un pays arriéré. Il pensait l’occuper sans résistance. Il était pourtant évident que les Espagnols n’accepteraient pas qu’on leur impose un souverain. Le dossier était donc pourri depuis le début. Un de mes confères canadien parle d’“ulcère espagnol de Napoléon”, et je suis bien d’accord avec lui ! »
Pour ne rien arranger, les conditions de vie des troupes sont épouvantables. On passe en quelques jours de la fournaise au verglas, et la soupe est mauvaise, parole d’Escalettes : « En Espagne on ne fait pas de pain. Or, le pain est l’aliment principal du soldat, et son absence pèse sur le moral. Quant au vin, il est si mauvais que des régiments entiers choppent la dysenterie après avoir puisé dans les barriques ». Dans ce contexte désespéré, l’Empire commence à perdre pied. En 1812, les Russes lèvent le blocus continental imposé par Napoléon aux Anglais et poussent une nouvelle fois les Français à la guerre. Pour soutenir ce front à l’Est, on prélève des troupes en Espagne. Les Anglais y voient une opportunité de libérer les Espagnols et de rétablir le commerce avec
la péninsule.

Fume, c’est du Toulousain
À Toulouse, pourtant, le chaos ibérique n’inquiète personne. Au contraire. La cité de 65 000 habitants est la base arrière de l’armée. Elle abrite des casernes, fond des canons à l’emplacement de l’actuel Institut Catholique, fabrique des armes à l’arsenal, et organise le ravitaillement des troupes depuis le Lauragais et le piémont ariégeois. Même le tabac dont les soldats bourrent leurs pipes vient de la manufacture toulousaine (actuelle fac de droit). Bref, Toulouse vit bien de la guerre. La politique passe donc après les affaires, même si la cité n’est pas à l’abri de la discorde : « Une bonne partie des Toulousains, boutiquiers et soldats retraités en tête, est satisfaite de Napoléon. Les notables, les nobles et une part importante de la population restent royalistes. Mais attention ! Royalistes à la toulousaine, c’est-à-dire prudents et pas trop déclarés » sourit Escalettes.
Évidemment, tout change quand les troupes du duc de Wellington (futur tombeur de Napoléon à Waterloo) traversent la frontière au printemps 1814. La France est alors en pleine débâcle à l’Est, et Napoléon sur un trône vacillant. Les Toulousains voient d’un mauvais œil le siège annoncé de leur cité, les maisons pillées par l’ennemi et les semis de printemps piétinés par la cavalerie. Des patrouilles sillonnent les rues arme au poing et ferment les portes de la ville le soir à 20 heures. De l’autre côté de l’enceinte, les soldats occupent les fermes et bivouaquent à Patte-d’Oie, aux Minimes ou à Montaudran. Début avril la bataille paraît donc inévitable. Wellington veut poursuivre les Français jusqu’à Toulouse. Il s’agit de grappiller des territoires en vue des négociations en cas d’abdication de Napoléon. En face, les troupes françaises de Soult veulent ralentir la poussée des Anglais, voire la stopper.

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L’historien Jean-Paul Escalettes dans son bureau, un portrait de Wellington sous le bras. Au mur, le maréchal Soult.

Opposition de style
C’est donc un choc Soult-Wellington qui s’annonce à Toulouse. Plus qu’une bataille de stratèges, une opposition de style : « Wellington c’est un besogneux. Il est prudent, réfléchi. Soult a davantage de panache et joue la gagne, commente Jean-Paul Escalettes dans un registre à la Roger Couderc avant un France-Angleterre. Il n’est pas parfait, mais c’est lui qui a mené la manœuvre victorieuse à Austerlitz. Leurs origines aussi, les séparent. Wellington, c’est un aristocrate. Il a acheté ses grades comme tous les hauts gradés de l’Ancien Régime. Soult, c’est un fils de notaire pauvre. Il a gravi au mérite les échelons de l’armée ». Les troupes non plus ne sont pas animées par le même état d’esprit. L’armée britannique est une armée royale sous les ordres de son souverain, comme l’était l’armée française avant 1789. Le fossé entre officiers et sous-officiers y est immense. « L’armée impériale, à l’inverse, poursuit Escalettes, est le fruit de la Révolution. Elle agglomère des anciens de l’armée royale et des bataillons de conscrits. Tout ce beau monde se mélange et s’instruit. S’il est bon, un soldat de base peut arriver au sommet de la hiérarchie. C’est le cas de Soult. »
Tel est donc le contexte en ce 10 avril 1814, au moment où soleil et vent d’autan se lèvent sur les 40 000 soldats français répartis dans Toulouse, prêts à subir l’assaut des 50 000 coalisés dont 13 000 Espagnols revanchards. Ironie du sort, le sang qui coulera sera versé pour rien : « La bataille de Toulouse est livrée pour soutenir Napoléon et l’aider dans sa lutte contre le coalition. Or Napoléon a abdiqué depuis 4 jours et un gouvernement provisoire a été mis en place ». Dans cet empire sans Twitter ni téloche, la nouvelle de l’abdication n’arrivera à Toulouse que le 12 à midi, deux jours après la bataille et quelques heures avant que Napoléon ne tente de se suicider.

Forbes et Hugo
La bataille commence à 6 heures avec trois coups de canon tirés depuis Croix-Daurade, d’où les Anglais fondent sur Jolimont. Les Français attendent les assaillants de pied ferme. Parmi eux, Louis Joseph Hugo, dont le neveu Victor, future star des Lettres françaises, n’a alors que 12 ans. Des bataillons anglais quittent Purpan en direction de Saint-Cyprien. Les combats y sont rudes devant le mur d’enceinte, à l’angle de la rue Varsi et des allées Charles-de-Fitte. Il faut imaginer les assaillants massés devant l’actuel musée des Abattoirs, canardant les Français perchés sur les redoutes et le mur d’enceinte. Il faut se figurer les riflemen, tireurs d’élite redoutables, grimpant sur les toits des maisons et dans les arbres des jardins de Saint-Cyp’ pour tirer sur les Français.

Et songer à ces artificiers manipulant d’étranges fusées qui font plus de bruit que de mal : « Ces fusées anglaises dites Congrève (du nom de leur inventeur) n’étaient pas du goût de Wellington. Ceux qui les tiraient s’en méfiaient aussi parce qu’une sur trois leur revenait dessus ! Elles ressemblaient à des fusées d’artifice comme celles que font péter les gosses. Mais au lieu de mesurer 2 cm, elles en font 20. Ça ne fait pas beaucoup de dégâts mais ça effraie les chevaux et les soldats sans expérience. Avec ces fusées, les Anglais ont fait fuir des régiments entiers de conscrits à Saint-Cyprien et surtout à l’emplacement de la Cité de l’Espace, où se dresse aujourd’hui la reproduction de la fusée Ariane ! » détaille Jean-Paul Escalettes.

Malgré les poussées anglaises, les Français tiennent bon. Les Espagnols sont repoussés à Matabiau. Même topo au Canal de Brienne : les Écossais qui attaquent les Ponts-Jumeaux au son des cornemuses se cassent cinq fois les dents sur les défenses françaises. Au milieu des soldats, sur le pré aujourd’hui recouvert par le périph’ et le skatepark de l’Embouchure, tombe le lieutenant écossais Thomas Forbes, l’aïeul du fondateur du magazine économique du même nom qui publie chaque année le palmarès des grandes fortunes. Après la bataille, ses camarades l’enterrent non loin de là, dans les jardins du château du Petit-Gragnague. Dans les années 1960, on déplacera ses restes pour faire de la place au Stade Toulousain tennis. Il repose depuis au cimetière de Terre-Cabade.
Pour les Anglais, les choses s’arrangent en fin de matinée avec l’assaut de la colline de Jolimont. Profitant d’un excès de confiance français, ils prennent la redoute au pied de la colline. Les combats se concentreront autour de la butte dans l’après-midi. À la tombée du jour le feu cesse. On comptera 1000 morts (322 français et 653 coalisés) et 6500 blessés.
Soult fait alors évacuer la butte. Replis stratégique qui ne dégage pas vraiment de vainqueur. C’est le début d’une controverse qui a traversé les siècles, les deux parties revendiquant la victoire : « C’est un point sensible qui divise encore de nos jours. Il m’a fallu un chapitre entier dans un livre pour expliquer mon point de vue. J’ai tout simplement utilisé les règles du jeu de guerre en définissant les objectifs de chacun. J’ai trouvé 12 objectifs au total, et Wellington en a atteint plus que Soult. Les historiens ne sont pas tous d’accord. Les maires non plus d’ailleurs. À part Baudis, qui était passionné d’Histoire, les maires de Toulouse ont toujours parlé de victoire. »

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Quelques balles de la bataille de Toulouse

Good game
Dans la nuit du 11 au 12, Soult et ses troupes quittent Toulouse. Wellington, fidèle à sa prudence légendaire, ne s’y aventure qu’en fin de matinée. Il est reçu en grande pompe au Capitole où il prononce un long discours. « Un épisode cocasse et pas très flatteur pour les Toulousains, avertit Jean-Paul Escalettes. Pour accueillir Wellington, l’assistance a mis la cocarde blanche au chapeau et la fleur de lys à la boutonnière. Mais quand dans son discours le Britannique évoque l’incertitude quant au régime qui sera mis en place en France dans les jours qui suivent, insinuant que le retour du roi n’est pas encore acquis, les Toulousains, prudents, remisent discrètement les cocardes dans les poches. La chose est avérée, rapportée dans une lettre par un chef d’état major de Wellington, et racontée par des Toulousains présents ! »
Quant à la rivalité Soult-Wellington, elle s’achève de façon tout aussi cocasse 24 ans plus tard, le 28 juin 1838. Ce jour-là, on célèbre à Westminster le couronnement de la reine Victoria. Wellington fait bien entendu partie des invités. Le maréchal Soult est présent, lui aussi, chargé par le roi Louis-Philippe de représenter la France. Quelques jours auparavant, le chef du protocole avait demandé à Wellington où placer Soult à table. Sa réponse : « Je l’ai eu suffisamment face à moi. Mettez-le à côté ». À son arrivée à la cérémonie, Wellington est acclamé par la foule. Normal. Le bourreau de Napoléon à Waterloo a toujours la cote. Étrangement, Soult est lui aussi chaleureusement applaudi, ce qui, dit-on l’émeut aux larmes. Les Anglais pratiquent à merveille le fair-play. Surtout quand ils gagnent.

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