Portrait

Cat-sitter : la vie à rebrousse-poil

Rédaction : Agnès BARBER,
Photo : Rémi BENOIT,
le 8 juillet 2021 Temps de lecture : 7 min.
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L’été, pendant que le Toulousain fuit sur la côte basque ou à Gruissan, il en est une qui ne quitte pas sa Côte Pavée : Stéphanie Laguerre, cat-sitter, garde les chats dans la torpeur de son quartier vidé par les congés payés. Rencontre avec cette nounou pour félins qui fredonne des chants sacrés à l’oreille de ses protégés.

« Cat-Sitter ? » Je répète après elle : je ne suis pas sûre de bien comprendre. Il y a un gros carton de déménagement entre nous, qui brouille la réponse à mon peu inspiré « Tu fais quoi dans la vie ? » d’un samedi un peu trop matinal. On dépose notre chargement au milieu du salon, joyeux capharnaüm de notre amie commune et je vois le beau sourire de ma coporteuse de carton me préciser : « Cat-sitter. Nounou pour chat : je m’occupe des chats quand les gens partent en vacances ou en week-end ». Désarçonnée par l’assurance et la force tranquille de cette quadra (ou quinqua ?), je ne risque aucune blague. Je comprends vite que tout ça est très sérieux, qu’on va parler chats, mais qu’il s’agira aussi d’autre chose.
Donc oui, cat-sitter, c’est un vrai métier. Une activité professionnelle. Un truc qu’on fait sérieusement. Même passionnément. Comme c’est le cas pour Stéphanie Laguerre. Un truc qui permet « d’en vivre », même si elle s’empresse de préciser : « Je n’ai pas de gros besoins. Je vis très simplement. » Un travail donc. Avec un agenda, des rendez-vous, des clients, mais « pas de vendredi qui tire en longueur au bureau, ni d’angoisse du dimanche soir qui annonce l’entrée de la semaine-tunnel ». Un autre mode de vie, à contre-courant des départs en vacances, et à rebrousse-poil de la carrière de commerciale qu’a abandonnée Stéphanie quelques années plus tôt : « Il y a sept ans, j’en ai eu ras-le-bol de la pression, des managers, des réunions », soupire l’ancienne cadre, curieuse et investie, qui est passée de l’informatique au « béton et graviers », en passant par l’immobilier. Je veux voir ça. Cette femme décidée, aux antipodes de la mémé à chats, qui a préféré le duo poils et croquettes au combo ordinateur et tablette. Je sais que ça va sentir la litière et le ron-ron mais je suis prête. J’en ai vu d’autres. Le rendez-vous est donc pris avec celle qui ne part jamais en vacances en juillet-août. Ni à Noël.
Quelques semaines plus tard, c’est chez Lilou que j’accompagne Stéphanie. Lilou c’est un chat. Un chat européen de 14 ans qui perd tranquillement ses poils dans l’appartement immaculé de sa maîtresse, au dernier étage d’une coquette résidence de la Côte Pavée, le biotope de Stéphanie. Je pose fatalement la question, cédant volontairement à la caricature : « Le quartier des cadres sup’ voguant d’une résidence secondaire à l’autre ne constitue-t-il pas un formidable marché pour une cat-sitter ? » Mais je ne décèle aucun opportunisme commercial dans la démarche de Stéphanie. Plutôt une volonté de se relier naturellement à son entourage. Stéphanie vit ici. Stéphanie travaille ici. En adepte du local, de la proximité et du jardin partagé. Voilà, c’est bien de ça dont il est question. Une histoire de partage et de liens entre les âmes, humaines ou animales, en dehors du nombre de zéros qu’on aligne à la fin du mois. « C’est vrai qu’ici, beaucoup de gens n’ont pas de problèmes à s’offrir ce type de service. Mais il y a aussi un changement de mentalité général : depuis quelques années, les Français sont davantage sensibilisés au bien-être animal. Et même s’ils n’ont pas de gros moyens, ils vont consacrer 90 euros dans leur budget vacances pour partir une semaine, l’esprit tranquille. C’est l’assurance que leur chat sera bien gardé. » Et la maison aussi. Car Stéphanie Laguerre, au passage, vole au secours d’une plante assoiffée, vérifie portes et fenêtres, et relève le courrier. Bien mieux que le voisin étourdi ou le copain qui habite loin.

@Rémi Benoit

Le chat et « son humain »
La prestation de la cat-sitter, commence toujours par une visite d’une heure pour rencontrer le chat « et son humain », selon l’expression malicieusement formulée par Stéphanie. « En général, j’y passe plus de temps. En parlant de leur chat, les clients me parlent d’eux… » Il y a alors ce « hors-forfait », qui n’a pas de prix, qui s’installe au fil du temps avec les fidèles : les petits messages, les nouvelles demandées en cas de pépin de santé, ou les photos du matou envoyées. « Ma première cliente était une vieille dame hospitalisée. Je lui avais fait développer des photos de son chat. En fait, ma première idée, quand j’ai lancé mon activité d’indépendante il y a quatre ans, était de m’occuper des personnes âgées à travers le lien avec leur animal de compagnie et plus particulièrement le chat » se souvient celle qui s’est occupée à temps plein de proches malades et âgés pendant deux ans. La vieillesse, la maladie, elle connaît. C’est cette posture d’aidant, cette force qui irradiait au milieu des cartons, que j’avais perçue le jour du déménagement. Et une façon d’être exactement à la bonne place, au bon moment. Ancrée et reliée généreusement au monde. Droite, sensible, célébrant les petites choses du quotidien et capable de fédérer le vivant autour de soi. Une forme d’autorité douce et simple que pourraient lui envier de nombreux « managers ». Signe des temps, ce sont les chats et « leurs humains » qui en bénéficient. On comprend pourquoi les mésanges se sont installées sur le balcon de son petit appartement et n’en sont plus jamais reparties. Pourquoi sa chatte Violette de 18 ans bat des records de longévité. Pourquoi tout ce que cette chineuse touche se transforme en or, comme les bijoux faits de plumes et de brindilles ramassées lors de ses balades dans la nature. Et pourquoi elle a autant de clés de maison. C’est le propre de ceux qui inspirent confiance.
En accord avec sa vision de la bien-traitance animale, Stéphanie Laguerre ne s’engage qu’avec les clients souhaitant une visite quotidienne : « Tous les deux jours, c’est trop espacé pour un chat. Certains clients me demandent de venir deux fois : le matin et le soir, pour que le chat ne passe pas la nuit dehors. La plupart du temps, le chat m’a entendue arriver et se trouve derrière la porte. D’abord, il faut toujours dire bonjour, c’est hyper-important », souligne en souriant Stéphanie, la bavarde, qui s’adresse autant aux chats qu’aux humains. En parlant, elle se baisse et ferme son poing pour laisser venir Lilou la tigrée, qui lui donne des petits coups de museau. Connexion. Ronronnement. Câlins. Puis, rapide manutention : croquettes, eau, litière : « Je fais ça très vite et comme je viens tous les jours, c’est très propre » Je confirme. Ensuite, vient l’instant crucial : le jeu. Le game quoi. « On croit que les chats ne jouent plus en vieillissant, c’est faux ! Souvent, je dois leur fabriquer de petits jouets car ils n’en n’ont pas chez eux », commente Stéphanie en agitant un joli lacet rose. Lilou la retraitée électrisée semble avoir pris un bain de jouvence et se met à bondir aux quatre coins de l’appartement. Je pense alors avec culpabilité à mon chat à qui je n’ai pas jeté le catalogue Gifi froissé en boule depuis sa plus tendre enfance. Mais l’horloge tourne. La cat-sitter, si elle est connectée au félin, est aussi connectée à la réalité. Elle attire donc Lilou sur le canapé, pour une petite séance de retour au calme. Le défi de notre cat-sitteuse de choc ? Donner suffisamment en une demi-heure pour « nourrir le chat » dans tous les sens du terme. 17 visites à effectuer chaque jour ! « L’été, je commence très tôt et je finis tard, 7 jours sur 7. Les apéros en terrasse n’existent plus. Il faut vraiment aimer les chats passionnément. Cette année, mon planning était complet au mois de mai. J’ai été obligée de refuser du monde. Certaines personnes s’y prennent très tôt et me disent : si ça n’est pas vous qui venez je ne pars pas en vacances ! »

@Rémi Benoit

Quand elle a trop de demandes, Stéphanie les renvoie vers des collègues en qui elle a confiance. « Nous sommes une trentaine sur Toulouse, la profession est en pleine expansion ! Tout comme l’adoption des animaux de compagnie, surtout depuis la pandémie », explique la nounou qui a complété sa formation de comportementaliste, par l’obtention du Certificat de capacité, obligatoire, pour pouvoir exercer en tant que pet-sitter. « Dans ces stages, on parle surtout du chien, mais ça n’est pas mon truc : il y a beaucoup de maltraitance passive vis-à-vis des chiens. Je n’aurais pas supporté et je suis plus sensible au chat. » La faute au tempérament indépendant, à la subtilité du lien. Une présence discrète mais intense. Une communication fine. Et pour parler chat, Stéphanie a la meilleur des recettes : les chants sacrés qu’elle leur fredonne à l’oreille avant de leur dire au revoir. Elle m’en avait parlé, mais c’est une chose de le vivre en direct. Sa jolie voix-chamane est hypnotique. Lilou n’y résiste pas et se met à ronronner. Moi aussi.

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