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AZF : 16 à côtés méconnus

le 4 septembre 2021 Temps de lecture : 10 min.
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L’explosion de l’usine AZF et ses conséquences dramatiques ont légitimement relégué au rang d’anecdote les récits que voici. Pourtant, de 2001 à nos jours, ces petits détails ont contribué à écrire l’histoire complexe de cette catastrophe inouïe. Nous les consignons ici pour mémoire à l’attention des néo-Toulousains et des oublieux. Des histoires de gâteaux basques, de plaques d’immatriculation, de paires de Chausson, de crachat pardonné, de couvreurs au grand cœur et de souris de laboratoire.

2001

Dernières nouvelles du XXe siècle

Boudu n°60 AZF

L’explosion d’AZF fut la dernière catastrophe de l’ère pré-réseaux sociaux et pré-hard-news. Elle survint trois ans avant Facebook, quatre ans avant BFMTV et cinq ans avant Twitter. Le 21 septembre 2001, les Toulousains s’abreuvèrent donc aux sources d’informations traditionnelles du XXe siècle : télés généralistes, radios hertziennes et presse papier. À telle enseigne que certains locaux ne découvrirent les images de l’usine dévastée que dans l’édition spéciale de la Dépêche du Midi. Bouclée en un temps record, 7 heures après le drame, celle-ci fut distribuée dans les kiosques, les rues piétonnes, et aux automobilistes empêtrés dans les bouchons monstres qui paralysaient la ville. À titre de comparaison, 19 ans plus tard, lors de l’explosion de la cuve de nitrate d’ammonium du port de Beyrouth, photos, videos et témoignages tournaient déjà sur les smartphones 30 secondes après la déflagration.

Boudu n°60 AZF

M’ et Mouv’
Dans la foulée de la catastrophe, Radio France monta en trois jours une radio d’urgence baptisée M’Toulouse. Il s’agissait de mettre sur pied un media éphémère qui soit source d’entraide et de dialogue entre les Toulousains. Elle émit une année durant en FM sur 94.8 Mhz, contribua à mille initiatives solidaires et provoqua des rencontres inattendues. Les conditions étaient spartiates. Le studio était installé dans une maison du quartier Saint-Michel prêtée par la mairie et promise à la démolition. La tuyauterie mal entretenue noyait régulièrement le hall d’entrée, si bien que les invités pataugeaient dès leur arrivée. Dirigée par Freddy Thomelin, cofondateur de France Info, M’Toulouse profitait des moyens techniques et humains du Mouv’, étendard national jeune et rock de Radio France installé boulevard Carnot depuis 1998. Délocalisé en 2011 à Paris dans les locaux de la Maison de la Radio, le Mouv’ fut fatalement mué en radio rap. M’ Toulouse, quant à elle, cessa d’émettre le 9 février 2002.

Show-biz à la Halle
Huit jours après l’explosion, le tout-Paris du show-biz était à la Halle aux Grains de Toulouse pour une émission de solidarité en direct sur France 2. Michel Drucker en assura la présentation aux côtés de Patrick Sébastien. Ce dernier, visiblement remué, s’exprima ce soir-là avec un étrange accent toulousain qu’on ne lui a plus connu depuis. L’émission s’ouvrit sur une déchirante interprétation de Toulouse par Nougaro et l’Orchestre national du Capitole dirigé par Michel Plasson, prédécesseur de Tugan Sokhiev. Ému aux larmes, il lança : « Je n’ai pas la chance d’être né à Toulouse, mais quelquefois les naturalisés ont dans leur cœur un amour plus fort. » Deux heures durant, alors que dehors on hésitait entre attentat et accident, soignants, pompiers, enseignants, riverains, étudiants et citoyens, partagèrent avec la France le récit de leur journée du 21. Entre ces témoignages défilèrent in situ ou en duplex Zidane, Johnny, Sardou et une cinquantaine de personnalités, pour des appels aux dons en faveur des sinistrés.

Boudu n°60 AZF

Le coup du gâteau basque
Fin septembre 2001 et pendant quelques jours, quatre commerçants de Lèguevin et Toulouse se livrèrent à une honteuse arnaque au gâteau basque. Proposant au porte-à-porte des gâteaux dont le produit de la vente était prétendument destiné aux sinistrés, ils empochaient en réalité la totalité des bénéfices, soit 76 francs par gâteau. Le 10 octobre, trois d’entre eux étaient déjà sous les verrous, et le quatrième placé sous contrôle judiciaire.

Satiricaneur
Si l’explosion meurtrit les Toulousains, elle n’entama ni leur sens de l’humour ni leur goût de la dérision. Preuve en est cette blague imprimée dans le Satircon, (sorte de Canard Enchaîné local qui paraissait alors tous les trimestres en kiosque) quelques semaines après la catastrophe : Ce soir au cinéma Le Cratère : La Boum, avec Sophie Morceau.

Couvreurs solidaires
En décembre 2001, une initiative du lycée Dupuy-de-Lôme de Lorient émut les Toulousains. Le 26 septembre Grégory Mazé, Xavier Mercier, Sébastien Moal, Sébastien Put, Sébastien Quinquas et Romain Simon, élèves en terminale couvreur, sollicitèrent l’équipe pédagogique pour venir en aide aux sinistrés. Trois mois plus tard, avec la bénédiction des rectorats de Rennes et de Toulouse, les six élèves quittèrent leur lycée pour prêter main forte, par binôme, à des entrepreneurs toulousains occupés à réparer les toitures arrachées par le blast. Les élèves habitués à travailler l’ardoise bretonne furent d’abord déstabilisés par la tuile, mais apprirent bien vite l’art de manipuler celles du Sud-Ouest.

2002

AZF banni des plaques

Boudu n°60 AZF

En France, avant l’entrée en vigueur du standard européen en 2010, les plaques d’immatriculation présentaient un numéro d’identification à 4 chiffres suivi d’une série de lettres et du code du département (31 pour la Haute-Garonne). La série de lettres respectait l’ordre alphabétique, et chaque immatriculation donnait lieu à une nouvelle combinaison. Or, quelques mois après l’explosion de l’usine AZF, des Toulousains se sont aperçus que la Haute-Garonne s’apprêtait à immatriculer sa première voiture « AZF 31 ». Il s’en émurent auprès de la députée Yvette Benayoun-Nakache (nièce du célèbre champion de natation toulousain Alfred Nakache, qui participa aux Jeux Olympiques de Londres en 1948 après avoir survécu à Auschwitz). Cette dernière sollicita immédiatement le ministre de l’intérieur, Daniel Vaillant, pour que jamais une voiture n’affiche « AZF 31 ». Ainsi, en 2003, le département passa directement AZE 31 à AZG 31.

Bedos en force… 
Guy Bedos fut l’une des premières personnalités à prendre parti et à politiser le 21 septembre. En mars 2002, on l’a vu défiler à Toulouse avec les sinistrés. En mai, quelques semaines après l’élimination de Jospin par Le Pen à la présidentielle, sa sortie sur France 2 dans l’émission de Thierry Ardisson Tout le monde en parle fit grand bruit : « L’explosion de l’usine AZF à Toulouse est le symbole du marché contre l’être Humain (…). Toulouse est une ville qui vote à gauche aux présidentielles, mais Le Pen y a fait un score jamais vu. Pourquoi ? Parce que les gens sont totalement largués. (…) S’il n’y a pas eu de 89 là-bas, c’est que franchement les gens sont fatigués. Je sens une espèce de période pré-insurrectionnelle. Il ne faut pas qu’on les nique, là, les gens. »

Boudu n°60 AZF

… Bedos en douce
Le 21 septembre 2002 au matin, en marge des commémorations de l’anniversaire de la catastrophe, RTL diffusait une émission spéciale en direct du Capitole. Les invités défilèrent sur le plateau : le maire Philippe Douste-Blazy, le patron de la Dépêche Jean-Michel Baylet, le préfet de Région Hubert Fournier… Vint alors le tour de Jean-Louis Chauzy, président de la Chambre de Commerce. Le journaliste parisien Jérôme Godefroy, qui animait l’émission, n’avait jamais vu ce notable local. Pourtant, de loin, son visage lui parût étrangement familier. Jérôme Godefroy raconte la suite dans un billet posté sur le réseau social Medium en mai 2020, au lendemain de la mort de Guy Bedos : « Et puis je veux passer la parole à ce monsieur Chauzy, de la Chambre de Commerce. Il me répond : « Je ne suis pas monsieur Chauzy, je suis Guy Bedos ! » La ressemblance que j’avais remarquée était donc beaucoup plus qu’une ressemblance. Et Bedos poursuit : « Je suis président d’honneur de l’association des victimes d’AZF !» (…) Il se lance dans une brillante et violente diatribe contre la direction de l’usine et contre les pouvoirs publics, locaux et nationaux (…) Ça dure environ cinq minutes, c’est plein de colère mais c’est impeccable. Et puis Bedos se lève, pose le micro sur la table et disparaît. »

Boudu n°60 AZF

Aux forts ceps
Réitérant l’opération organisée un an auparavant place du Capitole, les vignerons de Fronton firent constituer en septembre 2002, sous la Tour Eiffel, un cœur fuchsia composé de 5000 ceps peints. Ces derniers furent vendus 30€ pièce aux Parisiens au profit du Secours Populaire et des sinistrés de Toulouse. La chose s’était décidée en janvier lors de la visite d’une délégation de vignerons venus faire déguster du fronton à un proche de Bertrand Delanoë, alors maire de la capitale.

2005

Barthez tout craché
En septembre 2001, l’actuel consultant des gardiens de but du TFC, l’Ariégeois Fabien Barthez, était au sommet de sa gloire. Champion du monde 1998 et champion d’Europe 2000 avec les Bleus, il faisait depuis un an des étincelles chez les Red Devils de Manchester United. On le voyait partout dans les journaux people. Les paparazzi se régalaient des frasques de celui qu’on surnommait affectueusement « le divin chauve ». Son idylle avec la top model canadienne Linda Evangelista était une source inépuisable de potins, et tous les soirs à 20 heures, les Guignols de l’info, la très influente émission satirique de Canal+, le mettait gentiment en boîte. Après l’explosion d’AZF, Barthez envisagea donc de mettre sa notoriété au service des sinistrés.

Boudu n°60 AZF

©Rémi BENOIT

L’idée de l’ancien joueur du Tèf (1986-1992) : organiser à Toulouse un match caritatif TFC-France98. Las, les embûches (Stadium inexploitable du fait de l’explosion), et des questions d’emploi du temps (les joueurs de France 98 étaient éparpillés dans les grands championnats européens) lui compliquèrent la tâche. Il y parvint tout de même… 4 ans plus tard. Mais une fois les conditions réunies, Barthez (qui jouait alors à l’OM) était interdit de match officiel, suspendu par la commission de discipline de la FFF pour avoir craché sur un arbitre. Cas unique dans l’histoire du foot français, la peine fut assouplie pour permettre à Barthez de participer à la rencontre. Le match eut lieu au Stadium en mai 2005 devant 36 000 spectateurs. Score final 2-1. Buts de Psaume et Emmana pour Toulouse. But de Pires pour France98. Barthez termina le match au poste d’avant-centre, face au portier du Tèf Christophe Revault, dont la maison avait été soufflée par l’explosion. Barthez raccrocha les crampons deux ans plus tard, et on oublia cette histoire de crachat pardonné.

2006

De mal en psy
En septembre 2006, le Comité de suivi épidémiologique AZF rendait les conclusions de ses travaux relatifs aux conséquences sanitaires de la catastrophe. C’était la première fois, en France, qu’un tel dispositif était mis en place au lendemain d’un événement de ce type. Présidé par le professeur Lang de l’Institut de Veille Sanitaire, le comité révéla des données impressionnantes sur l’état psychologique des Toulousains. Pendant les six semaines consécutives à l’explosion, outre la recrudescence de symptômes respiratoires et oculaires (bronchites, conjonctivites), 5 600 Toulousains ont consulté un médecin pour stress aigu. Début octobre 2001, on comptait plus de 600 prescriptions de psychotropes chaque jour à des patients n’en ayant jamais pris auparavant, soit 6 fois plus que la moyenne nationale. Dix huit mois plus tard, 21 % des résidents de la zone proche de l’usine étaient toujours sous traitement. Les enfants, quant à eux, était plus de 50 % en mars 2002 à se montrer craintifs et à éprouver des difficultés d’endormissement. Seize mois après l’explosion, 21 % des élèves de sixième de la zone proche ont déclaré des symptômes dépressifs.

Médoc anti-traumas
Au milieu des années 1990, le professeur toulousain Pascal Roullet fit une découverte inattendue en testant le propranolol sur des souris de laboratoire : après avoir été soumises à des expériences désagréables, elles réagissaient différemment selon qu’elles avaient reçu ou non ce médicament hypotenseur. Alors que les souris sous placebo se terraient dans leur coin, les souris sous propranolol continuaient d’explorer leur environnement comme si de rien n’était. C’est ainsi qu’on découvrit la capacité de ce médicament à effacer les traumas. En 2006, la molécule fut testée avec succès sur 8 victimes de l’explosion d’AZF. Leurs symptômes de stress post-traumatique diminuèrent plus rapidement que ceux des patients sous placebo. Explication du phénomène : les bêtabloquants de ce type bloqueraient le « processus de reconsolidation des souvenirs traumatisants ».

2008

Réplique
9 septembre 2008 à 8H15. Quelques heures à peine avant l’inauguration du nouveau lycée Gallieni détruit par l’explosion d’AZF sept ans plus tôt, une déflagration déchira le silence. Dans les quartiers voisins de l’ancienne usine, les murs et les vitres tremblèrent. Comme en 2001, les riverains se retrouvèrent dans la rue, nez en l’air, à la recherche de l’origine de la déflagration. Il s’agissait du franchissement du mur du son par un Rafale.

2019

Expertise de la catastrophe
Les expériences toulousaines dramatiques de ces dernières années (explosion d’AZF en 2001, attentats islamistes en 2012) ont permis au CHU de Toulouse et au SAMU 31 d’acquérir une expérience précieuse en matière de gestion de crise et de médecine de catastrophe. D’où la création à Toulouse en 2019 du Centre de Réponse à la Catastrophe (CRC). Cette structure unique sur le Vieux continent fait de Toulouse le pivot européen d’une association de professionnels internationaux dont le centre américain est installé à la faculté de médecine de Harvard.

2020

La première manif de BigFlo & Oli

Boudu n°60 AZF

Le 21 décembre 2020, BigFlo & Oli postaient sur Instagram une photo qui allait faire le tour des réseaux sociaux et porter la catastrophe d’AZF à la connaissance des plus jeunes. On y découvrit les deux musiciens alors âgés de 5 et 8 ans perchés sur les épaules de leurs parents, et brandissant des pancartes « Plus jamais ça » au cours d’une des nombreuses manifestations consécutives à la catastrophe.

2021

Le retour du Chausson

Boudu n°60 AZF

©DR

Dans les années 1960 circulaient à Toulouse des autobus de la marque Chausson, avec une cabine pour le receveur à l’arrière et deux petits phares ronds à l’avant. Ils portaient les couleurs vert et crème de la régie des transports locaux, et ballotaient les Toulousains d’un bout à l’autre de la ville à la force de leur moteur Panhard. L’un d’entre eux eut même les honneurs du cinéma. On le voit déposer des passagers devant la basilique Saint-Sernin au début de la comédie de Jean-Pierre Mocky avec Fernandel et Jean Carmet La bourse et la vie, sortie en 1969. Le denier exemplaire de ce bus était conservé au dépôt de la Semvat qui jouxtait l’usine AZF. Le 21 septembre 2001, il fut pulvérisé par le blast. Longtemps les membres de l’association de sauvegarde de Tisséo, qui veillent sur les vieux bus toulousains, ont pensé qu’ils n’en reverraient jamais plus. Mais il y a quelques mois, au début du printemps 2021, un authentique Chausson de la même ligne, qui dormait chez un particulier dans un jardin du Comminges, fut livré au dépôt de Langlade pour y être retapé et conservé.

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