Evènement

La dame, le covid et la licorne

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
le 6 octobre 2021 Temps de lecture : 6 min.
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À la faveur de travaux dans son musée parisien d’origine, La Dame à la Licorne, la tapisserie médiévale la plus célèbre du monde, sera exposée aux Abattoirs du 30 octobre au 16 janvier. Un événement culturel d’ampleur internationale comme les Toulousains n’osaient plus en rêver, que l’on doit un peu au hasard et beaucoup au Covid.

La Dame à la Licorne est ancrée depuis deux siècles dans l’inconscient collectif. Elle ornait jadis le volume médiéval du Lagarde et Michard, figure de nos jours dans les livres d’Histoire de tous les écoliers, et décore avantageusement la salle commune des Gryffondor dans l’adaptation cinématographique de Harry Potter. En temps normal, les six tapisseries de soie rouge qui la composent sont exposées au Musée national du Moyen Âge de Paris, à l’abri des murailles gothiques de l’hôtel de Cluny. Sa conservatrice, Béatrice de Chancel-Bardelot, rappelle que cette œuvre, au-delà de sa beauté, est une merveille de savoir-faire : « Ces grandes tapisseries étaient faites pour être déplacées. On les pliait pour les transporter d’un lieu à l’autre. C’était un travail très coûteux. Chaque mètre carré de tapisserie représente un mois de travail pour un ouvrier. »

L’ensemble est si précieux, si fragile et si volumineux qu’il n’a quitté que trois fois ses pénates du quartier latin : une première fois en 1973 pour le Metropolitan Museum de New York, une deuxième pour Tokyo en 2013, et une troisième vers Sydney en 2018. Pour ce séjour de 4 mois en Australie, la tenture a voyagé dans six avions différents (un par tapisserie), et nécessité une attention de tous les instants. Offerte au regard des esthètes aussies à l’Art Gallery de Sydney, la Dame y reçut aussi la visite du président Macron venu célébrer aux antipodes… le contrat du siècle sur les sous-marins, et signer un accord militaire bi-latéral. À sa sortie du musée, il tweeta : « La Dame à la licorne achève son périple. Après New York et Tokyo, la voici à Sydney. À travers elle, la culture française rayonne. Son voyage permet d’interpeller d’autres publics, de les amener vers d’autres rivages. » Chef d’œuvre majeur, convoitise mondiale, fragilité extrême, prêts rarissimes, appel vers d’autres rivages… La Dame à la Licorne cochait toutes les cases pour ne jamais atterrir dans un musée toulousain. Mais le hasard et le Covid en ont décidé autrement.

Le vent a commencé à tourner en 2019 avec l’annonce de la dernière tranche de travaux au Musée national du Moyen Âge. Après des années de rénovation, l’hôtel de Cluny programme alors une dernière salve hivernale de travaux pour 2021 avant la réouverture définitive promise pour le printemps. Les aménagements impliquant la fermeture de la salle de La Dame, l’idée d’offrir à la tapisserie un dernier grand voyage dans un musée prestigieux voit le jour. Des rumeurs commencent à circuler. En mars 2020, la presse spécialisée mentionne le Metropolitan Museum de New York. On parle d’un grand partenariat et de la perspective réjouissante d’accueillir en retour des chefs d’œuvre du MET. Seulement voilà, les restrictions sanitaires liées au Covid compliquent considérablement la logistique d’un tel voyage, et les projections des autorités sanitaires laissent peu d’espoir quant à la réouverture des musées aux USA. « Dans ces conditions, un projet international devenait trop compliqué. Nous avons choisi de chercher un musée en France. Quand un musée est fermé, il est naturel qu’il fasse voyager ses œuvres », relate un brin déçue Béatrice de Chancel-Bardelot.

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On aurait aimé écrire qu’une fois limité à l’hexagone le choix s’est porté naturellement sur Toulouse… Mancat. « Je ne vous cache pas que d’autres musées étaient pressentis, mais le partenariat entre Cluny et le musée des Augustins nous a convaincus de choisir Toulouse » confie Béatrice de Chancel-Bardelot. « Ce partenariat est né à l’occasion de la préparation de l’exposition Toulouse au XIVe, complète le directeur des Augustins Axel Hémery. Cette exposition est construite en grande partie autour de nos chefs-d ’œuvres de sculpture de la chapelle de Rieux. Elle sera présentée au musée de Cluny à sa réouverture, puis aux Augustins dans une version enrichie. » On comprend donc que le choix du musée des Abattoirs pour accueillir la Dame à la Licorne et la faire dialoguer avec le rideau de scène de Picasso est, lui aussi, le fait du hasard : « Les Augustins auraient été de toute évidence les destinataires de ce prêt exceptionnel si le musée avait été ouvert » confirme Axel Hémery.

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Une aubaine pour la conservatrice en chef du patrimoine et directrice générale des Abattoirs, Annabelle Ténèze, toute à sa joie d’accueillir un tel chef-d’œuvre : « Il est vrai que tout cela s’est fait assez vite, à cause… ou grâce à la crise sanitaire. Peu importe. C’est une opportunité incroyable de montrer ces tapisseries et de les faire dialoguer avec le rideau de scène. D’autant plus que, s’il est fréquent de montrer du contemporain au milieu de l’ancien, on expose rarement des œuvres médiévales dans les musées d’art contemporain. »

Outre le rideau de scène de Picasso, autre chef d’œuvre à vocation utilitaire, les Abattoirs exposeront autour de La Dame à la Licorne de jeunes artistes français travaillés par les questions historiques et esthétiques du Moyen Âge. La programmation culturelle en marge de l’exposition a été confiée à Clovis Maillet, à la fois artiste, performeur et historien médiéviste. « C’est une façon de nous interroger sur le sens de la présence de cette œuvre aux Abattoirs, de lui offrir un contexte architecuralement différent, intellectuellement différent, et une population différente » analyse encore Anabelle Ténèze.

Arrivée à Toulouse par Covid et installée aux Abattoirs par hasard, La Dame à la Licorne n’en est pas moins parfaitement à sa place. Du fait de la richesse locale en matière d’art et d’architecture médiévales, comme le rappelle Axel Hémery : « Toulouse est une grande ville d’art médiéval. Ses édifices (Jacobins, Saint-Sernin…) ses cloîtres, ses œuvres d’art parlent d’elles-mêmes. Peu de villes peuvent se vanter d’un tel patrimoine. C’est un hommage à Toulouse que d’y présenter ce fleuron de l’art médiéval ». Du fait aussi, sans doute, de la probabilité que les bleus qui ornent les tapisseries soient issus de pastel des teinturiers du Lauragais. À l’époque de sa fabrication (autour de 1500) la Picardie (l’autre pays du pastel) avait quasiment cessé de produire du pastel, laissant au midi toulousain le quasi-monopole de sa production. Il n’est donc pas insensé de considérer que La Dame à la Licorne a du sang bleu toulousain. Le hasard, on vous dit.

La Dame à la Licorne – du 30 octobre 2021 au 16 janvier 2022 aux musée Les Abattoirs.

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