Portrait

Hortense RaynalPaysâme

le 5 novembre 2021 Temps de lecture : 5 min.
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À 28 ans, Hortense Raynal vient de publier son premier recueil de poésie : Ruralités. Elle y chante le nord Aveyron avec sa sensibilité de native d’Estaing montée à Normale Sup et redescendue aussi sec. Une artiste révélatrice de ces jeunes talents qui réinvestissent la poésie en la diffusant via de jeunes maisons d’édition, en podcast ou sur Instagram.

Elle précise dans la biographie de son site web qu’elle navigue aujourd’hui entre Paris, la Ciotat et Estaing, mais tout semble la ramener à l’endroit qui l’a vue naître. Pluriel est aussi son profil artistique : Hortense Raynal, 28 ans, est comédienne/performeuse/poétesse. Et c’est avec cette dernière casquette qu’elle raconte le nord Aveyron dans son tout premier recueil baptisé Ruralités, paru cet été aux éditions des Carnets du Dessert de Lune. « J’aurais pu l’écrire au singulier et raconter ma ruralité, celle que j’ai vécue ici, mais au final mon livre n’est pas un livre sur Estaing, explique-t-elle. J’ai croisé ce qui se jouait en moi, mon expérience de la vie et les rencontres que j’ai faites. C’est ma ruralité et celle des autres, telle que j’ai pu l’observer ». Ses textes évoquent les souvenirs de l’enfance entre la Ponsarderie et Fabrègues, deux lieux-dits nichés dans les collines qui surplombent la cité médiévale, où, comme ailleurs, les enfants font construire à proximité de la maison familiale. La langue d’Oc, le berger et l’apiculteur, la brume et les steppes du plateau de l’Aubrac, la corne de vache ou « l’odeur des châtaignes grillées dans la machine du grand-père en plein froid d’hiver » viennent nourrir un récit que l’on a du mal à situer sur la ligne du temps. Ses influences sont, elles, bien identifiées et lui viennent tout droit du cinéma documentaire de Georges Rouquier et de Raymond Depardon. « Lorsque Rouquier filme la ferme, il dit se voir dans chaque scène. Pour moi c’est un peu ça aussi. Il y a une manière de s’approprier tout ça ». Les lieux où elle a grandi, les cartes et la géographie occupent une place centrale dans son travail, que ce soit sur scène ou dans ses poèmes. « On pourrait appeler ça de la “topoésie” » sourit-elle, les yeux plissés. Patrick Verschueren, directeur des Carnets du Dessert de Lune, pointe une écriture singulière et y trouve « un goût de rocaille ». Pour lui, il n’est pas question de nostalgie, plus d’une « double culture ». « Ce qu’il y a d’intéressant c’est ce dilemme entre la nature et la ville, c’est finalement très actuel ».

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L’envie d’écrire sur son territoire naît il y a quatre ans. Plus qu’une envie, c’est un « besoin ». 2017, après une prépa à Nîmes, l’estagnole est loin d’ici, à Paris depuis deux ans et élève à l’ENS, dont elle sortira diplômée en 2019. Tout en triturant nerveusement sa créole dorée, elle raconte la genèse de son recueil : « À Normale sup, y’a ce truc qui fait qu’au bout d’un moment, on saisit bien que les origines sociales ne sont pas les mêmes, et notamment celles du monde agricole et ouvrier. » Elle admire Brassens, sur qui elle a travaillé lors d’un séminaire à l’ENS, mais s’aperçoit que la lecture et le théâtre lui sont venus plus tardivement qu’aux autres élèves. « Il y a tout un système de reproduction sociale et de violence symbolique qui renvoie toujours aux origines », déplore cette fille d’instit’ et d’un moniteur d’auto-école. On lui fait remarquer son accent, en bonne transfuge et aveyronnaise « montée » à Paris. « Je me suis demandé : ” est-ce que j’ai envie de le perdre ? Est-ce que je suis déjà en train de le perdre ? Comment le conserver ? ” ». Entre deux eaux, elle s’interroge. Quelle légitimité il y a à raconter la ruralité depuis la rue d’Ulm ? Ce malaise, elle le décrit dans « Je sais mal les champs », où elle évoque la difficulté de parler d’un monde qu’elle ne connaît, en grande partie, qu’à travers sa nostalgie. « Au final je me dis que je ne suis pas totalement étrangère à cela ».
Il y a enfin un deuil, celui de sa grand-mère paysanne. « Marguerite Yourcenar disait que l’endroit d’où l’on vient c’est pas forcément celui où l’on naît, mais celui que l’on questionne pour la première fois. Moi j’ai plus interrogé l’endroit où vivait ma grand mère que celui où j’ai vécu. C’est seulement à Paris que je me suis questionnée sur ça. »
Son diplôme en poche, il est temps de rentrer, quitter la vie rapide et le 12e arrondissement, les rencontres qu’elle juge futiles et le bouillonnement de la capitale, retrouver le grand air. Dans Austerlitz-Rodez, elle énumère les gares que traverse son Intercités et écrit: « Et Paris qui semble dire, reviens, entre à nouveau ni vu/ni connu dans la caverne de mes charmes, l’anonymat/des grandes villes. Au secours ».
Un temps prof de français, elle souhaite désormais se consacrer pleinement à la création. Elle s’oriente d’abord vers la scène, puis reprend ses notes. Se faire poétesse en 2020 ? À l’heure où les recueils de poèmes atteignent à peine 0,5 % des ventes ? « J’écris, point barre », tranche-t-elle.

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Et elle n’est pas la seule à se lancer, ces dernières années ont vu émerger une flopée d’éditeurs et de jeunes auteurs. En France, où la poésie reste moins exposée qu’aux Etats-Unis, la romancière clermontoise Cécile Coulon ou Simon Joahnnin incarnent, parmi d’autres, cette poésie contemporaine, accessible et en phase avec l’époque. Les textes sont diffusés sur Instagram et Facebook, supports privilégiés par nombre d’auteurs de cette nouvelle génération. « Nulle en com », la presque trentenaire est peu à l’aise avec les réseaux sociaux et ce qu’ils impliquent comme investissement. « J’ai supprimé mon compte Instagram récemment. J’ai un rapport un peu ambivalent avec ça. C’est très bien que cela existe, cela vulgarise la poésie, mais moi je n’y arrive pas ». Pas technophobe pour autant, elle a réfléchi à la façon de livrer la poésie aujourd’hui et lancé il y a deux ans un podcast, Poésie à voix haute, sur la plateforme de streaming Spotify. Des bouts de ficelles, un Tascam et c’est parti. Pour celle qui vient du théâtre, ce format lui permet d’associer oralité et vers libre, c’est-à-dire sans strophe ni rimes. « Cela donne plus de puissance au texte, et me permet d’atteindre un autre public ». Sans trop qu’elle s’en occupe, le podcast rassemble aujourd’hui une centaine d’abonnés. En parallèle, ses performances, qu’elle filme et poste sur sa page Youtube, sont encore une autre façon de faire vivre ses textes.
« La poésie, cela peut être très simple et très libre, mais finalement c’est quelque chose de très sérieux. C’est presque un acte de résistance », prône-t-elle. Un jour, elle verrait bien une investiture de Christiane Taubira ponctuée d’un poème récité depuis un pupitre à l’image d’Amanda Gorman aux Etats-Unis. Loin de tendre vers un idéal fait de vers et d’eau fraîche, la jeune femme reste lucide. « C’est très dur de vivre poétiquement, ça peut être lourd à porter de voir le monde comme ça, alors qu’il n’est pas du tout comme ça. C’est une hypersensibilité, et les gens n’ont pas le temps pour ça ». Elle, en revanche, n’en perd pas. Artiste protéiforme, la jeune poétesse a plusieurs projets en cours, dont un intitulé Nous sommes des marécages, ou comment j’ai arrêté Google Maps. Le but : remplacer les lieux de consommations répertoriés dans l’application (stations essence, restaurants etc.) par des musées, « des lieux bizarres et des aventures poétiques ». L’itinéraire semble tracé, alors bon camin !

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