Portrait

Frédéric Lisak20 ans et toutes ses plumes

Rédaction : Agnès BARBER,
Photo : Rémi BENOIT,
le 9 décembre 2021 Temps de lecture : 8 min.
Partager : TwitterFacebookMail

Pour les 20 ans de l’éditeur toulousain Plume de Carotte, Boudu est allé à la rencontre de son fondateur, Frédéric Lisak remonter le fil de l’histoire de cette maison d’édition qui a fait du lien entre l’homme et la nature, son sillon éditorial.

Que la maison d’édition toulousaine Plume de carotte soit située impasse des Bons-Amis n’est pas un hasard tant l’importance des réseaux d’amitié de son fondateur Frédéric Lisak joue dans son histoire. Authentique comme la tapisserie vintage aux murs de cette maison-bureau qui n’a pas bougé depuis les années 1970, Frédéric Lisak et sa tête de bon copain à l’écoute, lunettes sur le nez et fumeur invétéré, nous accueille sans chichi sur la toile cirée de la cuisine, ce qui a l’avantage de nous projeter tout droit chez mémé. Parfait pour un petit retour en arrière.
Tout est parti d’une petite graine. Ou plutôt d’un sachet entier de graines, pelotonné au côté du premier livre-guide Mon jardin de poche. Ce livre-coffret de jardinage pour les enfants fait du journaliste et auteur nature Frédéric Lisak un éditeur. Heureux forcément. C’était il y a 20 ans. La greffe prend instantanément. Mon jardin de poche s’écoule à 4000 exemplaires la première année dans les librairies indépendantes comme dans des points de vente inhabituels : jardineries, associations d’éducation à l’environnement. L’inspiration était la bonne : la première pierre de la maison d’édition est posée, mais tout en légèreté, en mode « cabane » : l’éditeur prend le nom de Plume de carotte : « carotte pour la botanique et plume pour la zoologie et l’écriture. Beaucoup disent poil de carotte » s’amuse Frédéric Lisak. Qu’on confonde poil et plume ne le trouble pas, car le quinqua amoureux des plantes n’est pas du genre à prendre de haut ceux qui n’ont jamais fait pousser un radis. La vulgarisation est son terrain et l’homme n’est pas bêcheur. Plutôt conteur : « Une plante ne m’intéresse que parce qu’elle raconte une histoire ». Une histoire de liens avec les Hommes. On appelle ça, en langage savant l’ethnobotanique. Le sillon éditorial originel de Plume de carotte. Autant dire une niche, (enfin un nichoir), pour celui qui se positionnait à ses débuts comme un éditeur de garage : « On a fait un travail artisanal, pro mais à l’instinct, sans aucune stratégie marketing. »
L’intention de départ était donc simplement de faire exister une idée. Une idée qui a pris forme avec le concours d’amis, notamment graphiste et illustrateur, et qu’il lui a fallu emballer lui-même et expédier depuis son garage. Une idée qui a fait mouche au tournant du XXIe siècle, dans ces années où les lycéens séchaient les cours pour boire des panachés plutôt que pour battre le pavé pour négocier les degrés du réchauffement climatique.
Le premier pas de « l’éditeur de garage » s’est donc fait au jardin : « L’éducation à la nature ne peut se faire qu’en proximité, en observant au jour le jour ce qui se passe autour de nous. Ça commence par le jardin, ou même, par un balcon ». À cette époque, au début des années 2000, peu de gens savent que les lasagnes peuvent aussi être un mode de culture potagère et la binette ne fait pas encore partie du must have de l’équipement bobo. « C’était les années Tapie » précise l’éditeur. On comprend que l’air du temps est plutôt au fric et à la conso, même si la prise de conscience environnementale est frémissante : « Les enseignes bio commencent à se développer, tout comme la curiosité du public pour les plantes médicinales… », se souvient-il. C’était le moment de prendre un enfant par la main, mais cette fois, pour faire un potager.

Boudu-magazine-63-frederic-lisak

Le deuxième pas de Plume de carotte s’est fait au grenier. En direction des adultes. « Une amie m’avait offert les planches d’un herbier retrouvé au fond du grenier familial » : 127 planches dans un état de conservation remarquable que Fred Lisak a eu envie de partager. Car sous la poussière et les toiles d’araignées, il y avait aussi une belle histoire à raconter : « On a enquêté et retrouvé la trace du compagnon de vieillesse de l’arrière-grand-mère, Henri Sauveur, un pharmacien qui avait passionnément réalisé cet herbier minutieux dans les années 1930 » raconte l’éditeur. L’herbier oublié paraît en 2003, au rayon des beaux livres. Érudit, mais accessible. Joli succès : depuis le livre s’est écoulé à 76 000 exemplaires. L’homme qui pensait faire des livres quand il avait le temps et s’il avait de l’argent, devient éditeur à plein temps : « Je me suis dit qu’on pouvait vivre de l’édition, et peut être gagner de l’argent ». Il rectifie en riant « en tous cas ne pas en perdre ». Et arrêter de mettre soi-même les livres dans les colis. L’éditeur trouve alors un diffuseur-distributeur pour prospecter et expédier les livres sur le territoire, monte une équipe et se met à penser « catalogue ». Aux herbiers oubliés, (puis parfumés ou voyageurs) viendront s’ajouter les bestiaires disparus, des histoires de vergers, de cueillettes gourmandes, de plantes porte-bonheurs, de créatures fantastiques, d’enquêtes dans les réserves de muséums, de témoignages d’explorateurs passionnés de nature comme Jean-Louis Etienne, Vincent Munier ou Laurent Ballesta et de beaux paysages d’Occitanie : au total, plus de 300 ouvrages pour adultes et enfants composent désormais le catalogue de Plume de carotte, 20 ans après sa naissance.


Pragmatique, le premier poste salarié (il y en a 4 aujourd’hui) est dédié à l’administratif : de quoi ménager un espace de cerveau disponible afin que les nouvelles idées puissent germer.
« Avec l’herbier oublié, on a réussi à rendre attractifs des trucs pointus. Dans un salon du livre, un visiteur m’a dit : j’aime pas la botanique, mais j’ai envie d’acheter votre bouquin !» Banco. Pour Frédéric Lisak, c’est gagné, le « déclic », a eu lieu : « C’est, grâce au livre, un déclic d’éveil et d’émerveillement qui permet de tisser ou de retisser des liens avec la nature ». Ce déclic livresque, le jeune Lisak l’a connu lui-même en sixième, lorsque son prof de sciences nat’ lui a fait découvrir un magazine, La Hulotte, dont la signature parle d’elle-même : Le journal le plus lu dans les terriers. À l’âge des premières passions, celle de Frédéric pour la nature est d’abord intellectuelle : « Ce magazine, c’est un bijou, il est réalisé depuis 1972, par Pierre Déom, un ancien instituteur. C’est une référence en terme d’érudition et d’humour ». Les tirages à 160 000 exemplaires de cette publication légendaire chez les naturalistes feraient pâlir d’envie de nombreux patrons de presse.
Ensuite, de La Hulotte à L’Écrevisse il n’y a qu’un pas. L’Écrevisse, c’est ce club nature que Fredéric Lisak intègre dans sa ville de Limoges. Il y réalise que ce qu’il lit dans La Hulotte, « ça existe en vrai ». Le frisson intellectuel se déploie alors à l’échelle du réel, auprès d’aînés exaltés. Quelques nichoirs et boutons d’acné plus tard, il deviendra lui-même président de l’Écrevisse où il expérimente « la nature comme lieu d’ouverture et de liens avec les autres ». C’est ce même moteur qui le pousse ensuite à s’engager activement dans les réseaux associatifs d’éducation à l’environnement. Puis, plus tard, à devenir journaliste et auteur nature, réalisant un pas de côté avec le métier de vétérinaire auquel il se destinait. Au milieu des années 1980, l’étudiant en véto multiplie ainsi les échappées, sautant dans un train pour Paris chaque mardi afin de présenter le lendemain en direct des Buttes-Chaumont une chronique nature dans l’émission pour enfant Vitamines sur TF1. L’année suivante, on le verra fugacement tenir une rubrique dessinée avec Cabu dans l’émission Récré A2. Journaliste pour les magazines Wapiti et Pyrénées Magazine, il achève clairement de renoncer à une carrière vétérinaire, en devenant à la fin des années 1990, rédacteur en chef du magazine de jardinage pour enfants Tournesol et adopte ainsi pour de bon une activité de passeur, passionné par la vulgarisation et convaincu que « l’espèce humaine a un besoin viscéral de contact avec la nature ».
Pourtant, à l’origine, il n’y a eu aucune transmission familiale : « Mes grands-parents étaient agriculteurs mais ils ont subi cette vie. Mes parents sont de cette première génération partie à la ville. Le retour à la ferme se faisait le week-end mais sous le mode de la contrainte. Pour aider, sans passion. »
L’héritage familial est plutôt à aller chercher du côté de la fête de l’Huma, « avant que mon père ne rende sa carte du parti » précise Frédéric. Il en aura sûrement gardé le goût des autres et le sens de la fête : sa maison, située dans le quartier des Sept-Deniers à côté de Plume de carotte est « toujours ouverte » selon sa voisine (et amie) Marie-France Delord, qui s’amuse de l’époque où elle ouvrait ses volets le matin et apercevait Fred Lisak avec les équipe de France 3, enregistrant une chronique nature dans son jardin. « C’est un homme qui est sur mille projets mais qui a toujours le temps de s’arrêter pour bavarder. Il est désarmant. Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de quelqu’un. Il est ouvert à toutes les propositions : il m’a laissé creuser un trou dans le jardin de Plume de carotte pour créer une mare pour mes enfants ! »
« Avec Cathy, sa femme, explique Isabelle Gaudon, responsable fabrication de la maison d’édition, ils ont lancé l’idée du jardin des vignes dans leur maison des Corbières et je suis fière d’être la marraine d’un des cépages oubliés ». Lisak, grand amateur de vin, invite les amis à faire les vendanges pour célébrer le raisin. Le raisin mais aussi les olives, en fonction de la saison : on notera que l’éditeur a consacré à chacun de ces fruits un livre de sa collection Terra Curiosa lancée en 2011. Audrey Calvo, sa plus fidèle collaboratrice, éditrice à ses côtés depuis 16 ans, revient ainsi tout juste d’un week-end de récolte dans la maison de campagne de l’éditeur. « Fred est convivial, dans la vie comme au travail » confie-t-elle, « les gens l’aiment tout de suite parce qu’il n’est pas dans la séduction. Il est toujours le même, que ce soit avec le banquier, le facteur ou Pierre Rabhi. » (NDLR : le livre Pierre Rabhi, l’enfant du désert paru en 2017 est le titre le plus vendu de son catalogue jeunesse).

Boudu-magazine-63-frederic-lisak
« Son enthousiasme est communicatif », raconte Florence Thinard, fidèle autrice de Plume de carotte. « Avec lui, rien n’est compliqué, tout est toujours simple. Un jour, il débarque dans ma vie avec une idée géniale de livre sur les grands explorateurs de la botanique. Nous voilà au Museum d’histoire naturelle de Londres. J’ai réalisé 70 monographies d’explorateurs. Cela a représenté un an et huit mois de ma vie : une masse de boulot considérable. C’est comme si j’étais entrée dans les ordres » se souvient celle que le sacerdoce n’a pas refroidie. Une aventure éditoriale prémonitoire : « Plus tard, il est revenu me voir et m’a demandé : Tu crois en Dieu ? » Rebelotte. Florence Thinard se retrouve à écrire une somme sur les plantes de la Bible. Elle avoue que l’éditeur et l’auteur peuvent parfois « s’attraper », mais sans que cela ne vienne abîmer la relation. « Fred sait faire confiance aux gens qui travaillent avec lui. Et si les échanges sont parfois animés, ils sont toujours fructueux : il sait se mettre au service du projet commun, et surtout avec lui, il n’y a pas de souci d’ego ».
Passionnée par les volcans, Isabelle Gaudon parcourt la planète, au gré des caprices éruptifs, du Vanuatu en passant par l’Islande : « Je ne peux pas revenir de voyage sans lui ramener un petit quelque chose : une plume, une graine, de la cendre, une bombinette… La dernière fois, j’ai failli me foutre en l’air en haut d’une falaise pour lui rapporter une coquille d’œuf » rit la fabricante, en décrivant : « Chez lui, il a des étagères de 4 mètres sur 10, bourrées de collections de graines, de la plus minuscule à l’énorme coco fesse, quelques animaux empaillés, des nids, des appeaux, des mâchoires, des vertèbres… un vrai petit musée ! » Cette collectionnite aigüe, cette habileté à dénicher les bizarreries livrées par la nature, Frédéric Lisak en a fait un moteur éditorial, pour inventer des livres dans l’esprit « cabinet de curiosités » comme cette série de boîtes à trésors pour les enfants, publiée à partir de 2009. Des coffrets où roman et livret d’activités côtoient « une vraie surprise » sous forme de fossile ou de pomme de pin, encourageant les enfants à réaliser leur propre collection de trouvailles naturelles. Isabelle Gaudon raconte cette chasse aux trésors : « Fred ne lâche rien : je l’ai vu passer des week-ends entiers pour trouver 5 000 bois rongés par les dents de castors ou bien tout autant de capsules d’œufs de raies ». Un acharné de la graine, capable de se lancer dans des projets colossaux comme cette somme, publiée en octobre 2020 : Graines, tous les savoirs, toutes les histoires, tous les pouvoirs, tous les espoirs. « Ce livre, je l’ai voulu holistique, c’est un travail pharaonique, il a fallu faire plus de 1 400 photos » confesse l’éditeur que le projet n’a pas eu l’air de fatiguer pour autant. Normal pour un hyperactif qui enchaîne régulièrement des sorties de 70 km à vélo dans les Corbières.
Autre projet titanesque : le beau livre qui l’a amené à mettre en valeur le jardin des Bras en Aveyron, ou 300 variétés de plantes savoureuses viennent inspirer la cuisine des chefs. « Quand on est petit, on a l’obligation d’être exploreur et pas suiveur » explique celui qui a fait figure de défricheur sur les thématiques écolos. Un sujet qu’il aborde avec humour : « Je déteste les injonctions, il n’y a rien de plus contre-productif qu’un discours pour sauver la planète. » En témoignent les titres de la collection Poil aux plumes : Comment recycler les oiseaux mazoutés ? et Comment louper son jardin ? (où il apparaît lui-même en couverture) ; ainsi que le festival Rebrousse-poil qu’il a lancé dans l’Aude, pour aborder la nature avec humour et dérision.
« La seule fois où j’ai vu Fred perdre le sourire, c’est lors de la crise qu’a connue Plume de carotte après 2008 », explique Florence Thinard. Fred Lisak se retrouve obligé de licencier et d’ouvrir le capital. « Avec les herbiers, j’ai un peu épuisé le filon éditorial », concède-t-il. « Il a mis toutes ses forces et au-delà pour sauver Plume de carotte, il est allé frapper à toutes les portes » témoigne Isabelle Gaudon. Il a fini par trouver l’actionnaire providentiel, Bernard Chevilliat. Une période difficile à encaisser pour l’éditeur. Mais qui a rebondi en nouant des partenariats avec d’autres éditeurs comme Terre vivante. « Je suis persuadé qu’on est plus forts à plusieurs, commercialement certes, mais aussi intellectuellement », avance Fred Lisak qui a pris récemment la tête des éditeurs indépendants d’Occitanie. Il estime que sa maison d’édition est à la bonne taille, qu’elle a grandi sans être « trop grosse » : une quinzaine de personnes dans l’équipe proche et un réseau d’une centaine de contributeurs : auteurs, illustrateurs, photographes et partenaires bienveillants… Tous animés par la même passion pour la nature et par l’attachement à cet éditeur inspiré. Toujours une histoire d’Hommes et de rhizomes.

Le 11 décembre librairie éphémère organisée par les éditions Plume de carotte au 28, impasse des Bons-Amis.

À lire aussi dans ce numéro

Portrait -

Ilka Vierkant : Poupée de pire

De sa rencontre fortuite avec un rescapé toulousain des camps de la mort, la comédienne allemande Ilka Vierkant a tiré une pièce expiatoire...

> Lire l'article <
Ilka Vierkant
Tribu -

Les riverains-nez de Ginestous

Aux Sept-Deniers, entre périph’ et Ernest-Wallon, l’usine de dépollution des eaux usées de Ginestous a consacré ces deux dernières années 10 millions d’euros de travaux à la réduction des nuisances...

> Lire l'article <
Boudu-magazine-63
Air du temps -

Commerces écoresponsables : le vert à moitié plein

Tels des saules, les commerces écoresponsables poussent à tout va dans la Ville rose, parsemant le paysage urbain de notes de vert...

> Lire l'article <
Boudu-magazine-63-commerces-ecoresponsables