Interview

L'Écluse Saint-Pierre : une leçon d’abnégation

Rédaction : Jean COUDERC,
Photo : Rémi BENOIT,
le 6 avril 2022 Temps de lecture : 4 min.
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Au terme de huit longues années parsemées d’embûches et de remises en question, Rémi Sanchez, ancien musicien de Zebda, a réalisé son rêve en ouvrant le 9 mars dernier, avec son pote Laurent Nassiet, un lieu culturel, l’Écluse Saint-Pierre, en plein cœur de Toulouse.

Le grand public vous connait comme musicien du groupe Zebda ou comme ingé son de Camélia Jordana, Juliette Armanet, Trust etc. Pourquoi vous retrouve-t-on aujourd’hui à la tête d’une salle de concert ?
Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une salle de concert mais d’un lieu culturel pensé comme un tiers-lieu. L’idée a sans doute germé dans ma tête lorsque je tournais avec Zebda. On se baladait un peu partout dans le monde, et cela m’a permis de découvrir des lieux culturels très différents. Je crois aussi que de la même manière qu’Hakim et Mouss ou Magyd ont eu besoin et envie de s’émanciper du collectif, j’ai eu besoin de porter mon propre projet. Ce lieu, c’est un peu mon triple album solo !

C’est donc en vous produisant sur scène que l’envie vous est venue ?
Je me souviens avoir été particulièrement impressionné par la Rote Fabrik à Zurich ou par les clubs berlinois que l’on trouvait, après la chute du mur, autour de la Rosenthal Strasse, où cohabitaient dans un même lieu 4 univers musicaux différents. Ça me faisait vraiment délirer ! Idem à New-York où j’ai été marqué par ces lieux éphémères qui poussaient comme des champignons, toujours très arty, avec beaucoup de mélanges de genres et d’envie d’ouvrir les frontières. à chaque retour à Toulouse, je retrouvais mon pote de 30 ans Laurent (Nassiet, ancien patron du bar musical le Griot ndlr) et on se disait que ce serait super de monter ce type de lieu ici.

Quel a été le déclic ?
À force d’en parler et de constater qu’il n’existait pas à Toulouse, on s’est mis à penser sérieusement. C’était il y a 10 ans. On aspirait à créer ce que l’on appelle aujourd’hui un tiers-lieu. Un endroit mixé, mélangé. On a ouvert une « boîte à conneries » dans laquelle on mettait tout ce qui nous passait par la tête, sans se fixer de limites. Puis on s’est mis en quête d’un local.

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Quel type de lieu cherchiez-vous ?
On voulait pouvoir y installer une scène, manger, boire des coups et que ce soit en ville pour participer à la vie de la cité. On avait repéré la maison éclusière Saint-Pierre à l’occasion du Printemps de septembre mais elle venait d’être gagnée en appel à projets par Cécile Nougaro pour y installer un musée en hommage à son père. On a donc visité d’autres lieux, un cinéma à Bonnefoy, une bonneterie, on avait aussi pensé à créer un chapiteau, type Magic Mirror sur l’île du Ramier que Pierre Cohen (ancien maire de Toulouse, ndlr) voulait aménager. Mais chaque fois, quelque chose clochait.

Jusqu’à ce que la maison éclusière de Saint-Pierre refasse surface ?
Exactement. On apprend que le projet de Cécile Nougaro ne se fait pas, et que les Voies Navigables de France, propriétaires du lieu, lancent un nouvel appel à projets. Sans hésiter, on se met à gratter comme des fous un dossier que Laurent va déposer en scooter un quart d’heure avant l’heure limite de dépôt !

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Y-avait-il un cahier des charges précis ?
L’objectif premier était que la rénovation permette de sauver le bâtiment. On a proposé le projet dont on rêvait, c’est-à-dire un lieu de tous les possibles, pluridisciplinaire, où toutes les musiques ont leur place, du baroque au barré. On a insisté sur le fait que l’ADN du lieu devait être la diversité, et sur la nécessité de le co-construire avec les habitants du quartier. Finalement, c’est assez proche de ce que j’ai toujours défendu avec Zebda, cette notion de citoyenneté, d’ouverture, de mixité sociale. On ne se refait pas.

Et cette vision séduit le jury…
Après avoir été retenus au sein d’une short-list, on passe devant un jury d’une trentaine de personnes (VNF, ville, Région, département, société civile…) et on finit par l’emporter, juste avant Noël. Un beau cadeau. On fête ça, on ouvre le champagne. On se dit alors que c’est parti et que l’on sera dans les murs deux ans après. Or, c’est là que démarrent les emmerdes.

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Pourquoi ?
D’abord, on se rend compte que le bâtiment est très dégradé. Et que du coup, on a mal évalué le montant des travaux. On était partis pour rénover une maison. Sauf qu’à mesure que l’on avance, on découvre l’ampleur de la tâche, avec par exemple une charpente à refaire, des murs qui menacent de s’écrouler… Bref que l’on est partis dans une folie totale, d’autant que le financement s’annonce ardu.

Comment aviez-vous prévu de financer le projet ?
On était loin d’imaginer, au départ, qu’il coûterait aussi cher. On avait prévu un financement classique avec un apport personnel, de l’emprunt et des subventions. Sauf que l’on essuie refus sur refus de la part des banques. Elles ne croient pas au projet. Le projet d’un lieu de vie autour de la culture n’est pas assez fiable pour eux, même avec un bistrot-resto pour le rentabiliser. Dès que ça touche à la culture, les banquiers sont assez frileux. Heureusement, on a fini par en rencontrer un, Fabrice Rodriguez du Crédit Coopératif, qui a cru dans le projet et nous a permis de rencontrer des organismes financiers non conventionnels comme la Nef, coopérative de finance éthique ou Midi-Pyrénées France Active, l’Ifcic. Des gens avec lesquels on parlait le même langage.

Enfin une lueur d’espoir ?
Oui, d’autant que dans la même période, nous rejoignent Joël Saurin (ancien bassiste de Zebda, ndlr) et Daniel Passerini, un ami qui a toujours été dans le milieu de la culture même s’il vient de la promotion immobilière. D’un seul coup, on se retrouve quatre, on commence à avoir des possibilités de financement privé. Même si on traverse encore des périodes où l’on est à deux doigts d’abandonner, on s’accroche. Entre 2013 et 2018, on a failli s’arrêter 20 fois. Mais il y a un truc un peu bizarre avec ce bâtiment : malgré la difficulté, les contraintes, dès que l’on y rentre, on est happé. C’est un peu comme s’il était vivant. Dès que l’on s’y trouve, c’est une évidence que le projet ne peut se faire ailleurs.

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Comment avez-vous vécu cette période ?
à partir du moment où l’on paie des bureaux d’études, où l’on prend une agence d’architecture, où l’on lance des crédits, des demandes de subventions, on ne peut plus faire machine arrière. Même si à ce moment-là, on n’a aucune garantie. Donc, on y va à fond. Il y a des périodes de doute monstrueuses. On se demande pourquoi on s’est embarqués là-dedans !

D’autant qu’entre-temps, le Covid arrive…
Certes, même si à certains égards, cela a été un mal pour un bien. Lorsque le confinement survient, je viens de terminer une tournée avec Camélia Jordana, (ma dernière date était le 25 février 2020) et j’allais repartir avec Trust. D’un seul coup, je me retrouve à l’arrêt, donc disponible pour le projet. Avec le recul, je me dis que ce fut une très bonne chose. Je n’avais pas saisi l’implication que demandait un tel projet. Je m’étais imaginé naïvement en tournée jusqu’à l’ouverture. Même si j’avais, en tant qu’ingénieur du son, l’habitude d’organiser et manager des équipes, il m’a fallu me former à tout : juridique, financier, comptabilité. Depuis deux ans, je ne fais que ça !

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Et les travaux commencent le 1er septembre 2020…
Les camions et les grues arrivent. En attendant l’accord des collectivités, on part sur un projet a minima (1,4 million d’euros) que l’on est capable d’auto-financer. Mais dès le deuxième mois de travaux, on se rend compte que cela ne passera pas. Alors on met la main à la pâte. On fait des économies de partout, on se fait aider par les copains… Et les bonnes nouvelles finissent par arriver fin 2021 avec le Conseil départemental qui nous aide sur tout le matériel de son et de lumière, puis le Conseil régional qui nous soutient sur la rénovation du bâtiment. Une rénovation dont on est fiers. On a réussi à conserver l’aspect du bâtiment, en venant juste poser les éléments, comme les châssis vitrés, sur l’existant.

La salle peut accueillir 300 personnes. Pourquoi cette jauge ?
Avec Zebda, on a joué dans tous les types de salle. Et avec Joël, c’est ce genre de taille qui nous plaisait. Intimiste, avec une ambiance de petit club, hyper chaleureux, autant pour le public que pour l’artiste. Donc on accueillera plus de groupes en développement que de grands artistes. Et puis on l’a aussi pensé comme un lieu d’accueil. Depuis la fermeture de la Dynamo, pas mal d’associations toulousaines galèrent pour produire leurs spectacles. Ici, on les accueille pour faire vivre cette scène. Et garantir l’éclectisme du lieu.

Ce n’est donc plus un handicap de ne pas être estampillé salle de jazz ou de rock ?
C’est vrai que cela pourrait être perçu comme fourre-tout. On ne le voit pas comme cela parce qu’on a la vision d’une culture en mouvement. Vu qu’on ne peut pas miser sur des têtes d’affiche, on fait le pari de la découverte. Classique, métal, électro, hip-hop, world. On veut en faire une salle tremplin. On souhaite aussi développer des petits spectacles de théâtre, de la danse populaire, des programmes pour les scolaires. On a envie que ce soit un lieu qui bouillonne du matin au soir, qui ne s’arrête jamais de vivre artistiquement et culturellement. Sans oublier le resto.

À vous écouter, on a presque l’impression que vous remplissez une mission de service public…
Un peu mais on l’a en nous cette soif de diversité. Est-ce que ce n’est pas notre rôle de réinterroger le politique sur le rôle de la culture ? N’est-elle pas un vecteur de démocratie et de citoyenneté ? C’est ce qu’on a toujours défendu avec Zebda. Et c’est ce qu’on veut défendre ici. Sans oublier de s’éclater. Parce que sinon je ne me serais pas lancé dans ce projet !

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