Interview

Bertrand MonthubertAutiste ready

le 6 octobre 2022 Temps de lecture : 4 min.
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Depuis 2018, l’ancien président de l’université Paul-Sabatier Bertrand Monthubert porte un programme national d’amélioration de l’inclusion des autistes à la fac. Baptisé Aspie*-Friendly, il regroupe une trentaine d’établissements universitaires et mêle orientation, individualisation des parcours, formation et insertion.

Comment est né Aspie-Friendly ? 
En 2016, alors que j’étais conseiller spécial du secrétaire d’État en charge de l’Enseignement supérieur et de la recherche, nous avons lancé, au sein de l’Université Paul-Sabatier, une expérimentation pour rendre l’Université plus inclusive et accessible aux étudiants autistes. Puis, deux ans plus tard, avec une quinzaine d’établissements partenaires, nous avons remporté un appel à projet destiné à la transformation pédagogique dans les universités qui marque officiellement le début d’Aspie-Friendly.

Quel est l’objectif de ce projet ? 
Améliorer l’inclusion des étudiants autistes dans l’enseignement supérieur et les accompagner vers une insertion sociale et professionnelle. Pour cela nous identifions les besoins spécifiques liés à leurs particularités autistiques afin de leur proposer des adaptations (casque anti-bruit, lunettes de soleil pour l’hypersensibilité visuelle, cours à distance…). L’autisme est un ensemble de caractéristiques qui en fonction du contexte peuvent avoir des aspects positifs ou négatifs.

C’est-à-dire ?
Prenons la vision en détail. Les personnes autistes vont d’abord voir les détails avant l’image globale. Si vous travaillez sur une tâche pour laquelle il faut rapidement voir l’image globale, alors c’est un handicap. À l’inverse, s’il faut être extrêmement précis, cette particularité devient une force.

Quelle place occupe la sensibilisation ? 
Très importante, car une fois formé, le personnel de l’université n’a pratiquement plus besoin d’accompagnement pour fonctionner avec des personnes autistes. Il y a vraiment une montée en compétences de l’équipe pédagogique sur ces questions-là.

Le comportement des autres étudiants change-t-il après votre intervention ? 
J’ai une belle histoire en tête. Je pense à une étudiante qui n’avait aucune relation avec ses camarades. On a fait une session de sensibilisation, et 15 jours après elle est partie en voyage d’intégration au ski avec les autres. Ça m’a beaucoup ému. Jamais je n’aurais imaginé ça auparavant. Dire les choses et sensibiliser, c’est la voie vers l’inclusion. L’inclusion ce n’est pas seulement la bienveillance ou la générosité. On ne peut pas être dans une dynamique d’inclusion si on ne comprend pas ce qu’est la diversité humaine.

Les autres étudiants sont-ils réceptifs ?
Ils adorent. C’est une génération qui a vécu la loi de 2005 pour l’école inclusive. Donc ils ont été avec des élèves en situation de handicap beaucoup plus que moi par exemple. Pour eux, côtoyer des élèves en situation de handicap, c’est normal. Ils ont, a priori, déjà cette ouverture. En revanche ils n’ont pas toujours les clés de compréhension. Je pense qu’en sensibilisant, on fait progresser la cause de l’inclusion.

Votre accompagnement se limite-t-il aux études supérieures ? 
Nous travaillons beaucoup sur les transitions. On peut avoir des liens avec les étudiants parfois deux ans avant leur entrée à l’université. On les accompagne par ailleurs vers l’insertion professionnelle. Nous avons travaillé sur une charte entreprise Aspie-Friendly déjà signée par une dizaine d’entreprises qui embauchent des personnes autistes. Elles ont compris que la neurodiversité est un atout pour leur structure. On n’innove pas avec des clones, il faut des sensibilités différentes !

Quel bilan après quatre ans de programme ? 
À Paul-Sabatier, on doit compter 80 étudiants autistes alors qu’ils étaient dix il y a quatre ans. En France, ils sont aux alentours de 500. C’est le résultat de la multiplication des diagnostics et d’un effort important de la part du Centre de Ressource Autisme. Certains étudiants étaient déjà à l’université mais leur problématique n’était pas connue, pas comprise, et d’autres étaient diagnostiqués mais n’osaient pas en parler ou essayaient de le cacher.

La vertu principale d’Aspie-Friendly, c’est donc la libération de la parole ?
Demander aux autistes de faire comme s’ils ne l’étaient pas, c’est inhumain, dangereux et contreproductif. Je suis concerné, dans mon entourage, par l’autisme et j’ai vu de très près comment ne rien prévoir de spécifique pour eux conduit à des impasses dramatiques.

Aspie-Friendly, c’est aussi pour faire évoluer le regard sur l’autisme ?
Le nom du projet n’a pas été choisi par hasard. On veut parler de leurs atouts, de leurs forces, de ce qu’ils sont capables de faire parfois mieux que d’autres. Il n’y a plus d’un côté les personnes normales et de l’autre les personnes handicapées, mais seulement des personnes différentes. Et parmi ces différences, il y a l’autisme. Évidemment, les premiers bénéficiaires de ce programme sont les personnes autistes, mais les autres en profitent aussi. L’impact va au-delà des étudiants autistes. Aspie-Friendly permet de revoir la manière dont on enseigne. C’est un levier d’amélioration de l’université.

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