Interview

Nicolas RougerMarchand de large

le 3 novembre 2022 Temps de lecture : 4 min.
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Le Vendée Globe, la plus grande course autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, partira des Sables d’Olonne en novembre 2024. Sur la ligne, parmi les grands skippers bretons, anglais ou néo-zélandais, un Occitan, Nicolas Rouger, battra pavillon sétois. Comme il n’avait aucune chance de financer un bateau sur son nom, cet ancien boxeur a pensé un projet collectif à l’image du Grand Canal : ouvert, large et sans détour. Depuis des mois, il fédère anonymes, assos, artistes, écoliers et édudiants, autour d’un monocoque parrainé par le groupe marseillais IAM, et baptisé : Demain c’est loin. L’idée maîtresse : une grand-voile couverte de marins-cyclopes peints par l’artiste sétois Hervé Di Rosa, vendue en 250 morceaux d’1m2. Du jamais vu dans le petit monde de la course au large.

Nicolas Rouger, un skipper sétois au départ du Vendée Globe, ce n’est pas commun…
Il y a des marins de niveau exceptionnel à Sète, mais pas des marins de course au large. Plutôt de Coupe de l’America ou de régate à la journée. La plupart vivent en Bretagne. Les conditions d’entraînement y sont meilleures.

Pourquoi ne pas faire comme eux ?
Je viens à Sète depuis que je suis né. J’ai appris à naviguer, gamin, sur l’étang de Thau. J’y ai fait le serment, avec un copain de l’époque, qu’un jour je ferai le tour du monde. Aujourd’hui il s’occupe de la communication du projet. Je n’imagine pas Demain c’est loin ailleurs qu’en Méditerranée.

Pourquoi la course au large ?
Je rêve de grandes aventures depuis tout petit. Le Vendée Globe, l’Everest… ces grands défis m’attirent. J’admire ceux qui les relèvent. Pas uniquement pour la performance, mais pour le fait de réaliser des rêves en apparence impossibles.

Le vôtre semble à portée de main : projet financé, bateau acheté, programme de courses préparatoires calé… Comment appréhendez-vous les deux ans qui vous séparent du départ ?
J’ai le vertige. Quand, après des mois de recherche, de démarches, de travail, de doute, j’ai pris conscience que je pouvais réaliser mon rêve, j’ai dû m’asseoir un moment pour réaliser ce qui m’arrivait. C’est que la barre est haute. À chaque étape, c’est un vertige. Vertige à l’achat du bateau, vertige à l’inscription officielle au Vendée Globe, vertige en entrant dans le milieu de la course au large.

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Vous avez un remède contre le vertige ?
Il n’y en a qu’un : avancer tout droit et ne pas se poser de questions.

Comment avez-vous réussi le tour de force de financer votre bateau sans aucun sponsor majeur ?
Dans le Vendée Globe, l’argent est le nerf de la guerre. Malheureusement, je ne pouvais pas financer 4 millions d’euros sur mon seul nom. Il me fallait inventer quelque chose. J’ai eu tout un tas d’idées qui sont tombées à l’eau les unes après les autres… jusqu’au jour où m’est venue celle de vendre la grand-voile comme une œuvre d’art.

Comment est-elle née ?
Au départ, j’imaginais transformer la voile en œuvre d’art et la vendre à un seul sponsor. Je suis allé soumettre l’idée à un grand galeriste. Il m’a répondu que jamais personne ne me trouverait un acheteur pour une toile de 30 mètres de haut. J’aurais dû m’en douter. Dépité, j’ai appelé un copain artiste à Sète, Jean Denant. Je me souviens précisément de sa phrase : « T’es con de vouloir la vendre en une fois. Découpe-là et vends plusieurs tableaux ! » Idée simple et géniale à la fois. J’ai foncé proposer la chose à Hervé Di Rosa, que je ne connaissais pas. Il a accepté sans hésiter. Il a pris un risque énorme. Moi, je n’avais rien. Lui, il avait son talent et sa notoriété. Je ne le remercierai jamais assez.

Existe-t-il un précédent dans la course au large ?
Je ne crois pas. On a un mode de financement unique qui consiste à découper notre voile en morceaux d’un mètre carré. J’aurai 250 partenaires sur mon projet puisqu’il faut vendre 250 morceaux d’une voile de 300 m2. Si on enlève les partenaires institutionnels de la course, il reste 250m2 à vendre. Prix unitaire : 20 000€ le m2. C’est plus complexe que de trouver un partenaire qui finance la totalité du projet!

Vous allez donc faire le tour du monde avec une œuvre originale de Di Rosa en guise de grand-voile ?
Pas exactement. Ce serait trop risqué : si je démâte, les acheteurs perdront leur mise. Hervé Di Rosa a fait le dessin de la voile. L’école des Beaux-arts de Sète l’a reproduit cet été sur une immense voile en coton aux mêmes cotes que notre grand-voile. La voile de coton sera stockée au musée Paul-Valery de Sète jusqu’à la fin du Vendée-Globe. Moi, je pars avec une copie, un flocage, et au retour de la course, on collera la voile stockée au musée Paul-Valéry sur la grand voile. Ainsi, l’œuvre sera mêlée à la voile qui a navigué autour du monde.

Combien ça coûte ?
20 000 euros la toile d’1m2. Cela s’adresse aux collectionneurs et aux entreprises : la grande différence avec le sponsoring, c’est qu’il existe des avantages fiscaux pour l’achat d’œuvres d’artistes français vivants.

Comment vivez-vous le paradoxe d’une préparation collective qui se termine par un homme seul sur un bateau ?
De la genèse du projet jusqu’à l’arrivée de la course, ce sont toujours les autres qui vous portent. Même dans les moments les plus difficiles sur le bateau. Je fais en sorte que ce projet laisse une trace concrète. J’ai rencontré Joel Fernandez, président de l’association Espace Renaissance qui construit des maisons d’accueil pour les enfants confrontés à la maltraitance, au viol ou à la maladie. On s’est associés. J’aimerais reverser une partie des bénéfices à la construction d’une maison d’accueil. Je ne suis pas là pour vendre du rêve aux enfants sur le bateau pendant un quart d’heure et disparaître après.
En d’autres termes, j’essaie de faire passer un message qui me dépasse et qui dépasse toute l’équipe. De propager l’idée selon laquelle peu importe d’où l’on vient et qui l’on est : quand on a envie d’aller au bout, on y arrive. Rien n’a été fait au hasard. Ce projet est écrit, et il correspond à un idéal.

Lequel ?
La rencontre de mondes qui s’ignorent et ne se croisent pas. Di Rosa, c’est l’art et la peinture. IAM, qui parraine le projet, c’est la culture urbaine, le rap. J’ai du mal avec les enfants bien nés qui restent entre eux. J’ai du mal avec les enfants des cités qui restent entre eux. Je connais les deux. J’ai fait pas mal de boxe. J’ai disputé une coupe de France. Je m’entraînais, dans un club de Clichy. Les boxeurs du club sont restés mes amis. Mon préparateur physique pour le Vendée Globe, c’est mon entraîneur de boxe. Je me dis qu’en voyant un bateau qui porte le nom d’une chanson d’IAM, les gars des quartiers vont s’intéresser à la voile. Et que la génération de mes parents va se dire que si IAM s’intéresse à la voile, cela vaut peut-être le coup d’écouter ce qu’ils ont à dire.

Sète, Di Rosa, IAM, votre projet est un concentré de culture occitane, provençale et méditerranéenne. Ça aussi, c’était voulu ?
Pas du tout. Si j’ai choisi IAM , ce n’est pas parce qu’ils sont Marseillais. Il y a chez eux une vérité sociale et des valeurs qui m’intéressent bien plus que celles d’NTM par exemple. En, clair, si IAM avait été un groupe parisien, j’aurais quand même baptisé le bateau Demain c’est loin! Quant à Hervé Di Rosa, c’est sans doute la prime à la proximité. On est forcément touché par les artistes de chez soi.

On est au printemps 2025. Vous touchez terre et venez de boucler le tour du monde. Que vous dîtes-vous ?
« Tu as fait une belle course. Tu as raconté une belle histoire. Tu avais le plus petit budget de la course. Mais ta voile est une œuvre d’art. »

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