Interview

Galin StoevSalves slaves

Rédaction : Sébastien VAISSIÈRE,
Photo : Rémi BENOIT,
le 8 décembre 2022 Temps de lecture : 5 min.
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Même au fond des ténèbres, il y a de la lumière. C’est ce que retiendra de cet entretien quiconque aura la bonne idée de le lire. L’artiste-directeur du Théâtre de la Cité, le Bulgare Galin Stoev y parle Tchekhov, “rachisme”, Ukraine, Poutine, campagne, Dostoïevski, besoin d’amour, metaverse, médiocrité, permaculture, sexe à distance et éternité du théâtre. Un excellent préambule à sa nouvelle création, un Tchekhov dystopique à voir en janvier à Toulouse.

Galin Stoev, depuis l’invasion de l’Ukraine, porter un classique russe à la scène n’est plus chose anodine. Avez-vous hésité ?
La pièce était décidée avant que la guerre n’éclate. Personne, jusqu’alors, n’imaginait qu’une chose pareille puisse arriver.

Pas même vous qui avez grandi à Moscou ?
La veille de l’invasion, j’étais à Varsovie avec Ivan Viripaev (dramaturge et réalisateur russe dont Galin Stoev a mis en scène plusieurs pièces N.D.L.R.). Il m’assurait que Poutine ne déclarerait pas la guerre. Moi, j’étais un peu tendu le soir, en rentrant à Toulouse. J’ai appris la nouvelle le lendemain au réveil. Le choc.

En Occident, l’invasion a déclenché la déprogrammation de spectacles écrits ou interprétés par des Russes. Fallait-il aller jusque-là ?
C’est une réaction tout à fait normale. Le monde était sous le choc. Et quand on est sous le choc, on n’agit pas toujours de façon censée. Je me suis moi-même interrogé. Après tout, la langue d’Oncle Vania est celle de l’agresseur.

Comment sort-on d’un tel dilemme ?
En se souvenant d’Hannah Arendt. À un journaliste qui lui demandait si son attachement à la langue allemande avait survécu au nazisme, elle a répondu : « Ce n’est tout de même pas la langue allemande qui est devenue folle ! » Il n’y a pas grand-chose à ajouter à cela, à part le fait que Tchekhov est l’un des rares auteurs classiques russes à ne pas avoir viré nationaliste. Ce qui arrive en Ukraine n’est évidemment pas la faute des auteurs classiques russes… mais on a souvent excusé leur nationalisme sous prétexte de génie. Après la guerre, les Russes devront mener un travail en profondeur à ce propos. Certains ont d’ailleurs commencé.

C’est-à-dire ?
Des intellectuels qui ont quitté la Russie proposent déjà des analyses passionnantes sur la culture et la littérature russe. Ils montrent que Dostoïevski est le père du fascisme russe contemporain, celui que les Ukrainiens nomment désormais rachisme, contraction des mots Russia et fascisme. La Russie contemporaine ressemble d’ailleurs beaucoup à celle du passé. En haut un tsar, en bas la masse grise du peuple profond dont une partie vit sans internet ni passeport, et au milieu des intellectuels qu’on envoie en Sibérie au moindre prétexte. C’est la structure classique de ce pays.

Parlez-vous russe ?
Je suis bilingue. J’ai grandi à Moscou jusqu’à l’âge de 7 ans. J’ai parlé russe avant de parler bulgare. En Bulgarie, pays satellite de l’URSS jusqu’à la chute du Mur, j’ai étudié dans des écoles russes. On trouve beaucoup de pro-Poutine en Bulgarie aujourd’hui. Ils poursuivent souvent le même rêve que les Russes.

Quel est ce rêve ?
Celui d’un Occident en déclin sauvé par les Slaves. Ce ne sera pas le cas. Si l’âme slave sauve l’Occident, ce sera l’âme slave des Ukrainiens, pas celle des Russes. L’Occident a des problèmes, c’est certain. Mais imaginer que Poutine détienne la solution… Au secours !

Être russophone aide-t-il à mettre Tchekhov en scène ?
Oui. C’est d’autant plus le cas que, pour cet Oncle Vania, je me suis lancé dans une nouvelle traduction.

Pourquoi retraduire ?
Quand on dit Tchekhov en France, on pense aux traductions d’André Markowicz, un grand savant et un grand traducteur. J’ai voulu casser ce cadre établi. L’idée, c’était de travailler sur l’immédiateté de la compréhension et d’éviter les références trop ancrées dans le XIXe. Je n’ai pas la prétention d’être un vrai traducteur. Je suis resté le plus près possible du texte original, mais en utilisant un langage direct. Les contemporains de Tchekhov étaient surpris et choqués que le langage de ses pièces soit celui de tous les jours et pas celui du théâtre. Ce langage direct correspond au propos très actuel de la pièce.

Quel est le propos d’Oncle Vania ?
L’histoire est simple : une famille éclatée se rassemble. Deux nouveaux venus, qui ont quitté la ville par manque d’argent, arrivent dans la maison familiale à la campagne. Ils essaient de vivre ensemble, boivent du thé, se chamaillent, pleurent. Tout le monde est amoureux, mais jamais de la bonne personne. Chacun s’observe. Personne ne baise. Ça ne marche pas. Ça explose. Et à la fin, les nouveaux venus repartent.

En quoi cette pièce est-elle actuelle ?
Au fur et à mesure des répétitions, certains comédiens me disaient : « Finalement, c’est une pièce sur le confinement ! » D’autres : « C’est une pièce post-covid ! » D’autres encore : « Mais c’est une pièce sur la guerre ! » Peu à peu, on a découvert ensemble que, de façon presque miraculeuse, la pièce rassemblait nos angoisses, nos peurs, nos incertitudes, nos questions sur l’environnement,
et tous nos problèmes du moment, jusqu’à constituer une matière explosive. Et de cette matière explosive, on espère faire quelque chose.

Et quoi ?
Ce que Tchekhov appelait comédie. Quelque chose qui ne plombe pas mais fait jaillir la lumière cachée au fond des ténèbres. Et puisque c’est au fond des ténèbres… il faut bien descendre la chercher.

Que voit-on en descendant ?
Les personnages face à leur propre médiocrité. Tout leur est refusé. Vie perso : échec. Vie pro : échec. Ils sont à la campagne, au milieu de nulle part. Les gens autour d’eux les étouffent alors que leur nature profonde crie et demande de l’amour. Leur besoin d’amour clashe avec leur médiocrité. La pièce me rappelle ces gens partis s’installer à la campagne pour faire de la permaculture après le covid. On peut trouver ça ridicule. On peut trouver ça admirable. On peut voir ça comme le prochain carnaval que l’humanité s’invente, ou comme un cri pour revenir à l’essentiel. C’est impossible à trancher, et impossible à vivre. Les spectateurs adorent voir les personnages se débattre dans des situations impossibles ! C’est cette curiosité de l’être humain qui assure la continuation de l’existence du théâtre.
Continuation mise à mal par le covid… Comment le Théâtre de la Cité a-t-il traversé cette période ?
On subissait, ligotés, immobiles, pétrifiés. Notre activité était gelée. Heureusement, l’État a été extrêmement présent, surtout sur l’intermittence. Mais si les théâtres veulent survivre, il faudra changer le modèle ancien et travailler tous ensemble.

Quel modèle ancien ?
Celui dans lequel chaque théâtre trouve son identité par opposition aux autres, en s’interdisant de programmer tel ou tel parce que l’autre le fait. On vient de renverser cette logique avec la Biennale des arts vivants organisée en septembre et octobre avec tous les acteurs culturels du territoire.

Quel bilan pour cette Biennale ?
C’est une réussite. Cela prouve que la coopération territoriale, c’est-à-dire l’idée de rassembler les acteurs culturels de la métropole et de la région pour se mettre ensemble à rêver, à imaginer et à construire une programmation, ça marche ! En nous plaçant tous sur un plan horizontal et en fonctionnant par affinité plus que par hiérarchie, cela a créé une belle émulation. C’est un changement d’état d’esprit pour les acteurs culturels. On a programmé des choses qu’on ne trouve pas dans une saison classique. Et le public était au rendez-vous.

Le covid a éloigné le public des salles et installé de nouvelles habitudes. Netflix a souvent raison des envies de sortie. Les écrans finiront-ils par avoir la peau du théâtre ?
Le théâtre, ce sont des êtres vivants qui présentent quelque chose à d’autres êtres vivants et qui, ce faisant, partagent le même espace-temps. Même si la révolution numérique est en train de modifier en profondeur les notions de présence et de lien à autrui, je ne crois pas qu’elle puisse en modifier la nature. Ce que le numérique et les écrans ont changé, c’est la capacité d’attention du public. La question qui se pose désormais, c’est comment le guider à travers une expérience qui dure une, deux ou trois heures ? Pour le reste, plus le numérique va se complexifier, et plus le théâtre se simplifiera. Dans une société future où les rapports par écrans interposés seront la norme, le présentiel deviendra luxueux.

Luxueux ?
Je veux dire rare. J’ai lu quelque part cette phrase : « Le luxe ce n’est pas d’avoir beaucoup d’argent, mais d’avoir le temps de le dépenser ». Dans ce sens, le théâtre va devenir rare, luxueux… et indispensable. Peut-être l’une des rares occasions qui nous seront données d’être ensemble. Dans un futur où même le sexe se fera à distance, le théâtre sera LE grand moment de la présence d’autrui.

On dit pourtant que nous irons bientôt au spectacle sur le metaverse… 
Je suis allé une ou deux fois sur des plateformes de metaverse. C’est tellement triste que je me demande bien qui veut traîner là-dedans. Je ne vois pas comment les spectacles pourraient y être autre chose que chiants.

Le théâtre survivra donc à la révolution numérique ?
La technologie évolue, mais nos angoisses, nos questions, nos espoirs restent les mêmes. Si le théâtre reste humain, il ne sera jamais dépassé.


Oncle Vania (Anton Tchekhov) mise en scène Galin Stoev
Du 10 au 14 janvier 2023 au Théâtre de la Cité
Du 2 au 26 février à Paris au théâtre de l’Odéon

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