Reportage

ÔstaladaLe dernier rempart

Rédaction : Angelina FOURCAULT,
le 8 décembre 2022 Temps de lecture : 7 min.
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Place Arnaud-Bernard, une devanture aux stores bleus abrite depuis 13 ans l’Ôstalada (maisonnée, en occitan). Un accueil de jour pour les plus démunis animé par le Secours catholique, qui offre des services de première nécessité moyennant une somme symbolique.

Le soleil perce timidement un voile de nuages. Il est 8h30 et le quartier s’éveille. De rares passants déambulent. Un camion condamne la chaussée : un homme décharge des carcasses de viande, qu’il finit d’acheminer sur son dos vers la boucherie.
Dans ce décor matinal, au détour d’un virage, une file s’allonge devant l’Ôstalada. Des silhouettes courbées sous le poids des sacs à dos, des têtes couvertes de bonnets, de casquettes. Des mines marquées par les épreuves. La porte battante laisse apparaître un visage qui annonce la fin de l’attente.
Esmeralda, 27 ans, est là tous les matins, derrière un petit bureau. Elle fait partie des bénévoles dit « bénéficiaires ». Aux côtés des bénévoles traditionnels, certains bénéficiaires enfilent eux aussi cette casquette bienveillante. C’est d’ailleurs ce qui fait la force du lieu. Œuvrant en binôme, ils mutualisent leur temps, leur expérience, et s’entraident.
Esmeralda est sans-papiers. Elle a quitté l’Albanie en 2016 avec son compagnon. Ensemble, ils passent une année en France, espérant obtenir des papiers grâce à une promesse d’embauche : « En France, on peut avoir des papiers grâce à un contrat de travail, mais on ne peut pas travailler sans papier. C’est une situation impossible ! »
Ils finissent par recevoir une obligation de quitter le territoire. Territoire sur lequel ils reviennent donc en 2018 avec leur fille ; ils attendent aujourd’hui de pouvoir justifier d’une présence de 5 ans sur celui-ci pour pouvoir bénéficier d’une autorisation de séjour.
Passés par Metz et Narbonne, vivant sous une tente dans un camp de réfugiés, transférés dans un CADA, puis hébergés dans un hôtel, avant de se retrouver à la rue, ils squattent une maison depuis deux ans et demi, dans le quartier Fontaine-Lestang. Malgré un parcours semé d’embûches, revenir en Albanie est impensable. « Là-bas, le salaire moyen est de 200€. Un loyer, c’est aux alentours de 100/150€ sans les charges, et la nourriture coûte plus cher qu’en France. »
Sur les conseils de son avocat, elle s’engage en tant que bénévole, d’abord au Secours populaire, puis au Secours catholique. Une expérience qui lui plaît beaucoup : désormais, elle ne se voit plus quitter cet endroit. Une bouteille de gel hydroalcoolique à la main, elle en verse au creux des mains de tous les visiteurs, et vérifie que chacun paie : « Certains abusent. Ils se vantent d’avoir de l’argent mais n’ont pas de pièces à donner ».
Quelques centimes pour un brunch, une douche ou du linge propre, « sortir une pièce de sa poche, c’est un premier pas pour s’insérer dans la société ; c’est aussi un gage de reconnaissance pour la personne qui est derrière le comptoir », explique Andrew, responsable du Pôle errance du Secours catholique, depuis six ans. Devenu bénévole lorsqu’il a pris sa retraite, il a d’abord fait une immersion de huit mois dans la rue avant de s’engager : « Je voulais comprendre et maîtriser les codes de la rue ». Démarche primordiale pour créer du lien, « Il existe des tics qui font qu’ils reconnaissent tout de suite ceux qui ont fait de la rue. Ils se sentent plus vite en confiance et s’ouvrent beaucoup plus ».
Les premiers convives prennent place dans cette petite salle à l’atmosphère familiale. Derrière le comptoir de la cuisine ouverte d’où s’échappent des odeurs de soupe chaude, trois bénévoles s’activent à dresser les plateaux. « On essaie de donner des repas équilibrés. L’hygiène alimentaire, c’est quelque chose qu’ils ont zappé depuis trop longtemps. » Au petit déjeuner traditionnel se substitue un brunch à volonté : viennoiseries, jambon, pain, œuf, laitages, fraises… « La plupart ne mangeront pas à midi. Le brunch leur permettra de tenir jusqu’au repas du soir, qu’ils prendront au resto du cœur ».
Alors que certains plongent la tête dans leur bol de soupe, quelques mots fusent à travers la pièce, adressés à qui veut les entendre. « Madame, j’ai bien mangé. J’ai savouré la soupe, il y avait beaucoup de viande, c’était très bon ! », lance une femme. Un homme débarque avec son chien : certains lui font glisser des restes sous la table. Un autre a apporté un sac rempli de bouteilles de cappuccino Starbucks, qu’il distribue. Au fond de la salle, un groupe échange pain et gâteaux.

Les mains pleines
Sur des tables annexes, des caisses pleines de nourriture sont à la disposition des bénéficiaires. Collectées chez Carrefour, on y trouve sandwichs, pain, céréales, café, et autres invendus. « Aujourd’hui, on est gâtés par les associations, on repart les mains pleines », lance celle qui vient de saisir la main de Jean-Luc, un bénévole, en lâchant un « ça c’est mon chéri ».
Jean-Yves, 55 ans, achève son repas. Sur son plateau trône un sachet de Nesquik : « Je pense le donner dehors. On s’entraide, on fait profiter les copains ! » Après plusieurs années dans la restauration, des problèmes de santé l’ont éloigné du travail. Il vit grâce à l’allocation chômage, et vient à l’Ôstalada « surtout pour voir du monde ».
Des habitués viennent s’installer, prendre une douche ou se raser. D’autres, plus farouches, prennent seulement un café qu’ils sirotent sur le pas de la porte. Un couple s’avance d’un pas hésitant : c’est leur première fois. Pris au dépourvu et sans un sou, on les invite à s’installer.
Depuis quatre ans, Pascal, 50 ans, pousse pour sa part quotidiennement la porte de l’Ôstalada. « Je viens ici parce que j’ai confiance. C’est rare de se sentir autant en sécurité ». Tartine de beurre-confiture à la main et bonnet sur la tête, il exprime toute sa gratitude : « Ça me permet de faire une pause dans le quotidien, voir du monde et lâcher prise quelques heures. »
Le regard fuyant, il raconte la difficulté de reprendre un train de vie classique. Il loge dans un petit appartement des Trois-Cocus. A connu la rue pendant trois ans. Et elle a laissé des traces : « Quand on dort dans la rue, on a l’habitude d’avoir l’air frais qui chatouille le nez. C’est assez futile, mais au début, je ne pouvais pas dormir sans que la fenêtre soit ouverte ». Il rêve de reprendre le sport en salle et le motocross. En attendant, il est suivi par une association qui l’aide à se retrouver dans son parcours de vie. « Même si on a la volonté, on a besoin d’être pris par la main, d’être accompagné pour y voir plus clair ».
Sébastien est lui aussi bénévole bénéficiaire : en cuisine, il prépare les plats chauds aux côtés de Papi (Joseph, de son vrai nom). Lui aussi a connu la rue pendant deux ans. « La place Saint-Pierre, c’était chez moi ». Des nuits qui se résument à des siestes d’une heure, une vie entière dans un sac de 30kg, un duvet mouillé au petit matin, des techniques de planque pour espérer ne pas se faire piquer ses affaires « contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas les gens de la rue qui volent, non, c’est ceux qui ont des maisons ». Des journées de marche et le jardin de Compans comme point de chute, des itinéraires différents chaque jour par peur d’être suivi, des heures à attendre devant l’Ôstalada. « Je n’avais qu’une hâte : me poser à l’intérieur, ne serait-ce que pour un café chaud. » Aujourd’hui sorti de la rue, il a trouvé un logement grâce à l’association Toit à moi. « Avoir un toit après avoir fait de la rue, il n’y a rien de plus beau comme cadeau ! », mais à l’image de Pascal, se réinstaller n’est pas sans difficultés.
Il se souvient avoir mis six mois avant de déballer son sac à dos ; ces mêmes six mois pendant lesquels il dormait sur son canapé, face à la porte d’entrée. « On redoute toujours que la porte s’ouvre, que quelqu’un vienne la forcer. »
« Il y a beaucoup de victoires, mais il y a aussi beaucoup de pertes », explique Andrew. « Ça m’est déjà arrivé d’avoir trouvé un toit pour quelqu’un qui s’est tiré au bout de deux jours. Quand on passe trop de temps à l’air libre, on se sent enfermé dans une boîte et ça ne marche pas ». Un constat partagé par Jean-Luc, qui évoque le souvenir d’un jeune homme qui a arrêté de se rendre à l’Ôstalada, parce qu’il refusait de s’en sortir. « Il était endetté. Il n’avait pas de téléphone et ne voulait pas d’aide, parce qu’il avait peur d’être tracé. Il ne voulait plus exister aux yeux de la société ».
En milieu de matinée Andrew rapplique, un paquet de tee-shirts neufs sous le bras. « Tiens c’est cadeau » lance-t-il, en les distribuant.

Fracture administrative
11h15 : le rideau métallique tombe. Tous ont quitté les lieux, mais la journée n’est pas terminée. 35 tickets distribués ce matin, contre une soixantaine habituellement. Une matinée calme marquée par le début du ramadan, et « parce qu’on est le 5 du mois, le RSA tombe et certains en profitent pour prendre une chambre d’hôtel ou manger au resto ». Des comportements qui exaspèrent Andrew : « J’essaie de leur apprendre à gérer leur argent, et ils crament tout d’un coup. Il faut qu’ils retrouvent cette notion d’argent, perdue il y a bien trop longtemps, s’ils veulent s’en sortir ».
Alors que les maraudeurs enfilent leurs tenus, Andrew part en direction de la banque alimentaire faire le plein de provisions. « On rentre entre cinq et six tonnes de denrées alimentaires par semaine, en échange d’une somme symbolique. » Une matière première utile à la préparation de colis alimentaires mis à disposition sur le site du Raisin, et à la préparation de sandwiches distribués lors de maraudes.
Les rendez-vous sociaux sont la coutume du mercredi matin, et un autre public se mêle aux habitués. « On gère les ouvertures de droits sociaux pour ceux qui en ressentent le besoin : RSA, carte vitale, AME… » Une autre ambiance.
Des enfants crient, s’impatientent et chahutent, pendant que leurs parents, confus, ne cessent de répéter des « merci ». Dans une petite salle secondaire des assistantes sociales, bénévoles, se sont installées, prêtes à accueillir familles et bénéficiaires. « Dans la précarité, il y a une grosse fracture administrative. Ils ont tous des smartphones, mais ils ne savent pas les utiliser pour rentrer dans les arcanes de l’administration française. »
Un endroit renommé au niveau national tant le panel de services proposés est complet. D’un simple café, aux démarches concernant les droits sociaux, en passant par des cours de français. D’ailleurs, une femme vient visiter le lieu pour comprendre son fonctionnement. Disposant d’un hangar à Nice, elle aspire à en faire un lieu identique. Problème : personne n’est au rendez-vous. « Ces gens, ils ont besoin d’un petit espace, d’un cocon dans lequel ils se sentent bien. Forcément, un hangar immense, ça leur fait peur. »

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