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Tiers-lieux : La Grange, Café&Co, 100e Singe

Rédaction : La Rédaction,
Photo : Rémi BENOIT,
le 3 février 2023
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Nés par et pour le monde du travail, les tiers-lieux réussissent pourtant très bien aux initiatives qui s’affranchissent du cadre professionnel pour explorer le social, le rural ou le thématique. C’est le cas de Café&Co, tiers-lieu ouvert à tous et animé par des personnes en situation de handicap ; du 100e singe, exemple de réussite de tiers-lieu agricole ; et de La Grange, étonnant tiers-lieu rural de Barbazan. 

Comme chez Mamie

Pour raviver les synergies d’antan dans le petit village de Barbazan, Géraldine Dutheil a emprunté le concept des tiers-lieux à la ville. Si dans la forme la maison de son arrière-grand-mère ne ressemble à aucun autre tiers-lieu, dans le fond les idées se calquent sur les préoccupations écologiques et sociales actuelles. 

Dans le Comminges, au pied des Pyrénées, Barbazan rayonne en Occitanie grâce à son Casino aux allures de ranch. Pourtant, c’est dans une vieille maison qu’une poignée d’habitants misent aujourd’hui sur l’avenir. Parquet qui grince, poussière qui vole et meubles anciens, le parfum d’Eugénie, l’arrière-grand-mère, flotte encore dans l’air. Géraldine Dutheil a grandi ici. Elle a vu s’étioler « l’esprit de village » au fil du temps : « Tous les magasins de Loures-Barousse avaient fermé. Montréjeau était une ville fantôme et à Saint-Gaudens, il n’y avait plus que la cellulose… ». 

Il y a six ans, en quête de convivialité, la Commingeoise migre dans un quartier familial de Bordeaux. Au décès de sa mère moins d’un an après, elle hérite de la maison et y voit l’occasion de repenser sa vie : « Je ne trouvais plus de sens à mon travail. Je voulais servir à quelque chose. » Elle lâche alors les assurances pour lancer un projet fou : « Remettre la campagne à la campagne en créant un lieu rassemblant les gens autour de l’écologie. » Elle s’inspire de Darwin, tiers-lieu bordelais qui se veut laboratoire de transitions, notamment écologiques. De retour à Barbazan, elle investit toutes ses économies, remporte un appel à projets de la Région, et retape la maison pour y ouvrir Les idées sont dans la Grange, un tiers-lieu éco-citoyen.

Un souffle retrouvé

Dans la salle à manger, des adhérentes débattent autour d’un café. « Il y a une motivation collective qui apporte une profusion d’idées liées au climat, à la solidarité, aux manières de consommer », témoigne Chantal. Ouvert pendant le Covid, Les idées sont dans la Grange compte aujourd’hui une soixantaine d’adhérents, dont certaines, comme Céline, s’en servent de relais pour leurs activités : « J’ai trouvé des clients ici. Je suis vétérinaire comportementaliste. La Grange me sert d’accroche pour les propriétaires d’animaux. Le lieu permet de se faire un réseau et participe à l’économie commingeoise. » Le lieu dispose aussi d’une boutique de produits locaux zéro-déchet, d’un café et d’une friperie où tout peut se payer en monnaie locale, la Touselle. Josette confie pourtant les doutes qu’elle avait au lancement : « Je me suis dit : “Encore un truc de plus !” Surtout qu’on est plusieurs à être dans des associations qui peinent à rassembler. Je voyais cela comme une dispersion, comme un phénomène de mode. » Pour Sophie, qui vient de s’installer dans le coin, c’est une porte d’entrée sur le territoire  : « C’est le premier lieu que j’ai découvert. Grâce à la Grange, je vais découvrir les associations de tous les adhérents. »

Le tiers-lieu accompagne ainsi efficacement le repeuplement du Comminges provoqué par l’arrivée de nouveaux habitants issus de catégories socioprofessionnelles supérieures, en quête de vie différente. « Ça repeuple nos écoles, et les conseils municipaux. On retrouve un souffle qu’on avait perdu dans le Comminges. » se réjouit Géraldine, conseillère municipale dès l’âge de 19 ans et présidente du comité des fêtes à Barbazan. Aujourd’hui son engagement politique, c’est le tiers-lieu. Elle a  plus confiance en l’action citoyenne :  « J’ai l’impression que ça avance plus vite et de manière plus démocratique. » Ici, l’ambiance est joviale et les rapports humains simples et chaleureux : « On est dans l’air du temps avec ce lieu-là, pas besoin de liens virtuels, ici on arrive on se claque la bise, Covid ou pas », sourit Céline. 

Beaucoup ont rejoint La Grange à l’occasion de l’organisation du premier festival du Climat, un week-end d’août 2022. Un succès dont se réjouit Géraldine Dutheil, qui prépare déjà l’édition de septembre. Si le tiers-lieu se voulait au départ plus éco que citoyen, le social prend désormais plus de place : « Les gens avaient besoin d’un lieu pour se retrouver. Nous attendons l’agrément CAF pour devenir un espace de vie sociale pour les familles. » Conscient d’être encore pris de temps en temps pour des « zadistes écolos », le collectif espère convaincre plus largement. En insistant sur ce qu’est un tiers-lieu : « un lieu ouvert où chacun apporte ses idées pour les mettre à exécution au sein d’un collectif ».

Des adhérentes de Les idées sont dans la grange échangent autour d’un café.

Des adhérentes de Les idées sont dans la grange et échangent autour d’un café. Photo : Rémi Benoit


Tiers-lieu, gens entiers

De gauche à droite, quelques membres bénévoles saisis au comptoir : Moon, Samia, Guilhem et Thierry.

De gauche à droite, quelques membres bénévoles saisis au comptoir : Moon, Samia, Guilhem et Thierry. Photo : Sébastien Vaissière

Incubé par l’Asei, Café&Co bâtit sur le socle d’un café associatif un mouvement qui affranchit les personnes en situation de handicap de leurs limites, et débarrasse les valides de leurs a priori. 

Comme la circulation est alambiquée dans le quartier, on tourne un peu en rond avant de trouver le 41 de la rue Soupetard. Le long de la voie, des dizaines de places libres. Visiblement le quartier échappe à la disparition chronique des places de parking. En 2021, le 41 abritait encore des salariés d’Orange. Ces derniers ont quitté le navire pour un paquebot tout neuf. Un smart-building balmanais qualifié de campus, affichant des ambitions biophiliques, coiffé d’un rooftop, équipé d’un showroom et agrémenté d’un bassin. En comparaison, l’ancien haut-lieu de France Télécom de Soupetard qui n’a ni charme ni anglicisme à revendre, fait presque de la peine. Ses bâtiments de deux et trois étages décevraient n’importe quel excité de la densification. Son architecture du milieu du XXe a quelque chose de houellebecquien, ses quelques briques font penser davantage aux corons qu’au Capitole, et ses rideaux pendent aux fenêtres comme des paupières sur des yeux las. Peu importe. Contrairement aux apparences, ce qui se passe ici est passionnant. 

En attendant que le propriétaire du site ne lui trouve une nouvelle destination, c’est l’agence Intercalaire, société coopérative spécialisée dans la revitalisation de sites en friche ou à l’abandon, qui préside à la destinée de ses 8000 m2. Elle en a fait un tiers-lieu XXL baptisé La Bouillonnante, qui abrite plus d’un millier de personnes réparties dans une soixantaine de projets en lien avec l’Économie Sociale et Solidaire. 

Ouvert à tous

La plus emblématique de ces initiatives se trouve au rez-de-chaussée, à l’enseigne de Café&Co. Un tiers-lieu ouvert à tous, pensé, conçu et animé par des personnes en situation de handicap. L’endroit présente les caractéristiques habituelles de l’espace collectif de tiers-lieu : canapé, tables de bistrot, comptoir et tabourets, babyfoot et échiquier, règlements et planning affichés au mur. À l’entrée, vestes et pulls pendent à un porte-manteau sur pied. Il fait chaud. Les convives sont en bras de chemise : le thermostat doit avoir des ratés. 

Comme partout les échanges les plus riches se font au comptoir. Ce vendredi après-midi, Moon, 24 ans, et Guilhem 22, assurent le service. Leur café est serré. Leur conversation ample. Moon raconte que l’endroit le rend heureux parce qu’il s’y sent utile. Le bénévolat et les compétences partagées donnent du sens à ses journées, et le motivent pour ses projets : « Je suis une formation d’illustrateur à distance. C’est beaucoup de travail mais je veux y arriver. Je voudrais apporter du rêve aux autres avec mes dessins. » Guilhem l’écoute poliment. Ces derniers temps, sa santé ne lui a pas permis de venir à Café&Co aussi souvent qu’il aurait voulu. Il mesure tout de même les effets du projet sur son rapport aux autres et au monde du travail : « Je suis mieux ici à me rendre utile que chez moi à tourner en rond. Si tout va bien, mi-février, je pars en stage dans une entreprise d’événementiel. Ce que je vis ici comme bénévole prépare bien à ce genre de choses : apprendre les relations avec les autres, c’est déjà apprendre à travailler. » 

Valoriser les savoir-faire

On s’acquitte d’un euro pour régler le caoua. En doublant la mise on rejoint les 250 membres de Café&Co et on ouvre son droit au bar, aux jeux et aux animations. Pour 30 euros on devient adhérent pour accéder aux formations, aux activités et au bénévolat. « Ce n’est évidemment pas là-dessus que repose notre modèle économique, confie Sébastien Calvo, porteur du projet et codirecteur de Café&Co. On propose la location de salles et la privatisation d’espaces avec petits-déjeuners, goûters et services associés comme la sensibilisation au handicap. » Salarié de L’Asei, Sébastien Calvo a été mis en disponibilité par l’association pour mener à bien ce projet ambitieux dont il brosse les contours en ces termes : « Café&Co a pour vocation d’aider chacun à trouver sa place en fonction de ses possibilités. Qu’on sorte d’une institution ou de formation, qu’on travaille ou qu’on soit en rupture de parcours, en burn-out, en diagnostic tardif de handicap, on a besoin de retrouver un peu d’apaisement et un chemin vers un projet. » Deux armes pour y parvenir : l’hybridation et la formation. « On n’est pas là pour recréer de l’institutionnel mais pour s’ouvrir à l’extérieur avec une démarche collaborative et une envie d’hybridation. Valoriser les savoir-faire qu’on a en interne, aller chercher à l’extérieur ceux qui manquent . De ces hybridations naissent des projets individuels, des projets de vie, des orientations, des métiers. » 

Illustration immédiate au fond de la salle, derrière le baby, dans un bureau à l’écart. Samia, adhérente bénévole en charge de la communication, du secrétariat, et de la formation socio-esthétique, partage son savoir informatique avec Thierry : « Non seulement on apprend des choses, mais on trouve du sens et une raison de ne pas se morfondre chez soi. J’ai perdu mon père récemment. Ça m’a beaucoup perturbé. Sans Café&Co, je ne sais pas dans quel état je serais », assure ce dernier. Samia, qui dispense son savoir avec une infinie douceur, paraît à l’aise et sûre d’elle. Elle confie pourtant : « Je viens d’une institution. Quand on devient adulte, le retour à la maison se fait sans parachute. On atterrit dans la vie active comme un cheveu sur la soupe, et sans perspective. Avec Café&Co, on veut lutter contre ce zéro solution. Ici, chacun transmet sa compétence, en reçoit d’autres, et avance. » Dans un coin de la salle de bistrot, une nouvelle formation démarre à l’atelier radio, animée par Marie Lebas, de l’association Radio Com Unik. « Depuis que j’anime ces ateliers, ma vision du handicap a radicalement changé, explique-t-elle. C’est tout l’intérêt de ne pas limiter ce tiers-lieu aux personnes en situation de handicap. » Sébastien Calvo aimerait d’ailleurs multiplier les occasions de brassage. Il rêve de voir Café&Co ouvrir en plein centre-ville pour que chacun goûte au plaisir de bavarder avec ceux qui l’animent. Il est vrai qu’on a ici des conversations d’une intensité inhabituelle, débarrassées des faux-semblants et des masques sociaux. En quittant Café&Co, on comprend d’ailleurs que ce n’est pas son thermostat qui déconne, mais son humanité qui tient chaud.

 


Ceinture verte

Amandine Largeaud codirige le 100e Singe, tiers-lieu mi-ferme-mi bureau installé à Castanet-Tolosan et constitué de sept sites dans un rayon de 40 à 50 km autour de Toulouse.

Qu’est-ce que le 100e Singe ? C’est un tiers-lieu autour de la thématique nourricière et agricole, installé en zone périurbaine. Depuis 2016, nous accompagnons des personnes en test d’activité en production agricole. Nous mettons à leur disposition pendant 3 ans une terre équipée (eau, ferme, serre, outils) et les conseils techniques et administratifs dont ils ont besoin. Quand leur activité est viable, ces nouveaux agriculteurs deviennent autonomes. Le 100e Singe propose en outre des espaces de travail et de recherche autour de l’agriculture, de l’alimentation, et de l’innovation sociale.

Qui vient ? Des trentenaires qui ont fait le constat que leur job n’avait pas de sens, qui ont vécu burn-out ou bore-out, et qui se reconvertissent dans l’agriculture. Ils n’ont donc pas forcément d’héritage familial agricole, mais arrivent avec d’autres savoir-faire.

Quel objectif ? Faire vivre une agriculture adaptée au périurbain, arboricole, écologique, sans intrants chimiques, faiblement mécanisée et sans conflits de voisinage (qui ne met pas de tracteurs sur les routes à la sortie des bureaux). Bref, une ceinture verte nourricière, en circuit-court, qui nourrit le corps et le territoire.

Equipe du tiers-lieu Le 100ème singe

 

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