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Classe à part – L’École de l’Hêtre

«  Tu prends un gant de boxe et un stylo et tu essaies d’écrire. C’est ça la dyspraxie. » Ainsi Marie Zevaco décrit-elle le calvaire de sa fille Clothilde. Pour soulager cette souffrance, elle s’est mise, avec son mari Julien, en quête d’une alternative. Pendant le confinement, les cours à la maison ont dégagé quelques perspectives et fait naître un peu d’espoir. Mais le retour à l’école fut aussi un dur retour à la réalité. « Pour nous parents d’élèves dys, tout dépend des enseignants. Certains sont à l’écoute et essaient de comprendre, d’autres, comme l’institutrice de Clothilde, refusent tout simplement de s’adapter. La petite en souffrait beaucoup » souffle la mère. Marie Zevaco travaille dans l’événementiel. Un métier qui consiste à : « rendre les autres heureux ». Mais lorsqu’il s’agit de rendre son enfant heureuse d’aller à l’école, la tâche lui est plus difficile. Pour sortir leur fille de cette souffrance, le couple avait plusieurs solutions. Il a choisi la plus radicale : inventer une école et se lancer, sans compétences dans un projet éducatif nouveau. Dès les premières démarches, Marie Zevaco, s’aperçoit que sa famille n’est pas la seule dans cette situation. Émilie Pré, qui a inscrit son fils Evan en CM1/CM2, l’unique classe de l’école de l’Hêtre, a rencontré les mêmes difficultés. Atteint d’un trouble du déficit de l’attention avec hyper-activité (TDAH) et de plusieurs troubles dys, son fils vit l’école comme une épreuve : « Impossible pour lui de rester assis en classe toute la journée par exemple. Il peut faire du mieux qu’il peut, il ne sera jamais le premier de la classe, et il le sait… » témoigne sa mère. Première étape pour le couple Zevaco : se documenter sur les modèles qui marchent, en particulier en Estonie et aux États-Unis. Au contact de professionnels des deux pays, ils récoltent des idées et dessinent peu à peu leur propre modèle : une école pour tous, avec un suivi spécifique pour les enfants neuroatypiques.


Marie Zevaco, co-fondatrice de l’école de l’Hêtre.


Pas de normalité Les enfants reçoivent les enseignements généraux de l’Éducation nationale le matin. L’après-midi est consacrée aux pratiques artistiques et sportives, et à l’apprentissage des langues vivantes. Un rythme qui séduit Émilie Pré, la mère d’Evan. « L’école traditionnelle impose à tous les élèves un rythme d’apprentissage soutenu et identique, alors que chaque enfant est différent ». L’École de l’Hêtre, elle, s’adapte à chacun. Souplesse permise par les effectifs modestes. Fini les classes de 35 élèves, l’école de l’Hêtre concentre 15 enfants maximum par classe. En plus des cours, les élèves s’essaient ici au théâtre, à la musique et à la danse : « Plus on a d’activités, plus l’enfant trouve un domaine dans lequel il se sent bien », assure la cofondatrice. Clara* adore les arts. Sa mère, Valérie*, se réjouit de ce découpage du temps scolaire pour sa fille atteinte de troubles neuro-visuels, de dyspraxies et de déficit de l’attention : « Inclure l’art et le sport dans les projets adaptés permet à l’enfant d’être moteur dans son apprentissage ». À l’école de l’Hêtre, le maître mot est l’adaptation. Dyspraxiques et dyslexiques répondent à des QCM plutôt que de rédiger les réponses aux questions. Les enseignants privilégient les cartes mentales, efficaces auprès des enfants à haut potentiel intellectuel (HPI). Marie Zevaco explique que pour trouver un verbe à l’infinitif, sa fille visualise la machine à « il faut ». Si elle écrit « je mange » et appuie sur le bouton, ça devient « il faut manger ». La réponse est trouvée en deux secondes. Conclusion : le fond est le même, seule la forme change. « Pas de supériorité, pas d’infériorité, pas de normalité. Du potentiel différent ! » résume Ana Yerno, directrice artistique de l’école. Dès la rentrée, les enfants choisissent leur façon de dire bonjour par un geste ou un mot de leur choix. Pour l’utilisation des écrans, la logique est la même : « Il y a un endroit où poser le téléphone pendant le cours, mais il n’est pas forcément banni. » explique la directrice artistique. Cette danseuse de flamenco possède un studio à proximité, désormais annexe artistique de l’école. Avec un jeu de hamacs et de sangles, elle initie les enfants à l’inversion, ou yoga acrobatique : « S’inverser fait perdre tout repère. Les enfants en créent donc de nouveaux. » Renverser les idées toutes faites la tête à l’envers peut paraître abstrait, mais c’est un exercice physique très concret. L’inversion a des effets neurologiques sur la concentration, car le cerveau est irrigué différemment et la fréquence cardiaque baisse.


Ana Yerno, directrice artistique de l’École de l’Hêtre


Rigueur sans rigidité Les Zevaco se sont entourés d’une équipe d’enseignants issus de l’Éducation nationale, et d’une spécialiste de la neurodiversité, Juliette Speranza auteure de L’échec scolaire n’existe pas. Cette doctorante en philosophie de l’éducation propose un modèle d’école adapté à toutes les formes d’intelligence. Traditionnellement la logicomathématique et la linguistique, le maniement du langage et des lettres, sont les plus valorisés à l’école. Les études neuroscientifiques considèrent qu’il en existe d’autres, parmi lesquelles l’intelligence musicale et l’intelligence spatiale. Dès la rentrée, les enfants passeront des tests pour identifier leur intelligence dominante. « C’est un moyen d’améliorer leurs points faibles » précise Marie Zevaco. « Rigueur sans rigidité poursuit-elle, leur différence ne doit pas les empêcher de viser l’excellence. Ceux qui réussissent ne sont pas les plus forts, ce sont ceux qui ne lâchent rien. » Évidemment, cet enseignement a un prix : 5 500€ par enfant et par an : « On est obligés d’arrêter le psychomotricien, l’orthophoniste, l’orthoptiste pour dégager du budget. C’est un gros effort, mais on le fait. » Valérie* qui a essayé plusieurs écoles pour sa fille place elle aussi tous ses espoirs dans celle-ci : « Si tout ce qui est dit est mis en œuvre c’est un sacrifice financier que nous sommes prêts à faire. On mise sur l’épanouissement de notre enfant. » L’école met un point d’honneur à accueillir tous les enfants, et pas uniquement les neuroatypiques. Argument important pour la mère de Clara* : « Ici les enfants peuvent se sentir comme les autres, ils ne sont pas stigmatisés. L’Éducation nationale butte là-dessus, elle veut faire de l’inclusion mais finit souvent par stigmatiser. » La fillette est passée par plusieurs établissements, dont des écoles spécialisées et hors contrat, jusqu’à la déscolarisation pour suivre l’école en ligne à la maison. Si Marie Zevaco ne fait pas le procès de l’école traditionnelle, elle constate la forte demande : « Des parents dont l’enfant a 5 ans m’appellent déjà pour inscrire leur enfant en CM1 » s’étonne-t-elle. Selon elle, le problème ne vient pas des enseignants. Elle pointe davantage le manque de moyens alloués à l’Éducation nationale, avec des classes aux effectifs surchargés : « Quand les professeurs se retrouvent avec 30 élèves et qu’ils ne savent pas ce qu’est ni comment fonctionne un enfant TDAH, comment voulez-vous qu’ils s’adaptent ? Ils ne peuvent pas. Même les enseignants qui veulent bien faire n’y arrivent pas. »

 

Neuroatypique : personne souffrant de troubles du spectre autistique ou de l’attention, personne à haut potentiel intellectuel etc.

Troubles dys : troubles cognitifs et comportementaux impliquant des difficultés dans l’acquisition et l’exécution de fonctions intellectuelles, motrice, sociales etc.

Dyspraxie : perturbation de la capacité à effectuer certains gestes. Ce trouble résulte d’un dysfonctionnement de la zone cérébrale qui commande la motricité.

(*) Les prénoms ont été changés

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