top of page

Ouvrir les portes et les fenêtres – Sandrine Floureusses

Dernière mise à jour : 7 févr.

Vice-présidente du Conseil départemental de la Haute-Garonne en charge du Dialogue citoyen, de l'Égalité et des Jeunesses, Sandrine Floureusses fonde beaucoup d’espoir sur le projet d’assemblée citoyenne qu’elle coordonne.



C’est l’un des projets phares de cette nouvelle mandature. Pourquoi cette assemblée citoyenne ? Une des grandes orientations de notre mandat, c’est de valoriser la citoyenneté. Depuis 2015, on a énormément travaillé la question de la participation des citoyens. On a organisé, testé, éprouvé le dialogue citoyen sur de nombreuses thématiques et sous différentes formes comme les concertations, les ateliers ou les jurys. Sur la culture, par exemple, des projets ont vu le jour, décidés en totale autonomie par des citoyens qui ont défini leurs propres critères et financement sans que les élus n’interviennent. L’assemblée citoyenne s’inscrit dans le prolongement de ces actions.


Quel bilan tirez-vous de ces premières expérimentations ? Le bilan est très positif aussi bien quantitativement que qualitativement. Depuis 2015, il y a eu plus de 400 réunions, 20 000 participants. C’est énorme. Sur la carte scolaire, par exemple, où l’on a associé pour la première fois les parents d’élèves à la réflexion, on a eu des salles pleines. Et puis ces concertations ont abouti à des dispositifs très concrets.


Pourquoi miser sur le dialogue citoyen ? Le constat politique est implacable : d’élection en élection, l’abstention gagne du terrain, le lien avec le citoyen se délite et la défiance envers le politique augmente. Comment faire pour intéresser les citoyens à tout ce que l’on fait ? Comment leur expliquer l’intérêt d’un engagement public ? C’est un axe majeur de notre réflexion.


Comment en est-on arrivé là ? Nous observons une individualisation des comportements. Partout, on constate que les gens s’intéressent d’abord à eux, à leur vécu. Dans les associations, on n’a plus des adhérents mais des consommateurs. Ils ne s’impliquent pas, ne viennent pas aux AG, n’essaient pas de comprendre ce qu’est le monde associatif. Cet individualisme généralisé signifie que l’on a perdu le sens du travail collectif, du commun, au fond, de ce qu’est un service public. Après, il y a une explication plus inhérente à ce que nous sommes.


C’est-à-dire ? On est victime de notre succès. On est tellement présent dans la vie des gens, depuis tant d’années, qu’ils ont fini par oublier qu’il n’y a rien d’automatique. Lorsqu’on avait encore la compétence des transports scolaires, la gratuité était de rigueur en Haute-Garonne. Les gens imaginaient que c’était normal. Or ce n’était pas le cas partout en France ! Les gens ne distinguent plus ce qui est de l’ordre de la volonté politique, et qui demain peut disparaître en cas de changement de majorité, et ce qui est règlementaire.


« Longtemps les élus ont pensé qu’ils n’avaient pas besoin d’écouter. C’est dépassé »

Intégrer des citoyens au processus pourrait-il avoir une portée pédagogique ? Ce n’est en effet pas inintéressant que 162 citoyens aient un degré d’information beaucoup plus pointu sur la réalité de ce que l’on fait. Mais ce n’est pas le préalable. Notre volonté, c’est écouter des hommes et des femmes issus de tous les territoires avec des profils variés, et de voir se confronter des regards et des vies très différentes. Des jeunes exclus, des agriculteurs, des ouvriers, des CSP+, des hommes, des femmes, etc. Et s’ils sont aussi nombreux, c’est justement pour avoir un maximum de diversité. Nous sommes le premier département à prendre le risque de faire travailler autant de personnes. Mais nous pensons que ce sera une richesse.


Sandrine Floureusses

Y-a-t-il une collectivité dont vous vous êtes inspirés ? On a fait un peu de comparaison territoriale et on a pioché un peu partout. L’Aveyron a par exemple fait le choix de coopter des gens qu’elle connaissait. On a opté pour une autre voie en allant chercher des paroles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre, des paroles qui nous percutent, qui nous bousculent. C’est comme ça que l’on recréera un lien de confiance et que des citoyens qui ne se sentent pas autorisés à prendre part au débat public changeront d’avis. C’est ça retisser le lien.


Pourquoi avoir opté pour le volontariat ? On a bien vu les lacunes lors de la Convention citoyenne pour le climat, avec des hommes et des femmes qui ne sont jamais venus, qui n’ont pas participé. Le mandat de deux ans à l’Assemblée citoyenne étant très court, on avait envie d’avoir des citoyens actifs et présents.


Pourquoi un mandat de deux ans d’ailleurs ? Si l’on veut qu’ils puissent faire des propositions qui seront ensuite mises en œuvre, il faut prévoir un temps d’appropriation des compétences du CD31. L’innovation, ce n’est pas que mettre en place un organe consultatif. Pour que ce soit concluant, il faut qu’ils puissent voir le résultat de leur travail. L’objectif est d’ouvrir les portes et les fenêtres de notre institution.


Comment ont réagi les élus à cette initiative ? C’est une révolution culturelle. Longtemps les élus ont pensé qu’ayant la légitimité, ils n’avaient pas besoin d’écouter. C’est dépassé. Le monde va vite et on a besoin de s’adapter en permanence. On est obligé de s’entourer de citoyens qui ont des niveaux d’expertise que l’on n’a pas. Et ce n’est pas grave de le reconnaître. Au contraire. être capable de dire : « Là, on ne sait pas » doit valoriser l’élu. Mais il est vrai qu’il faut faire preuve d’humilité pour dire que l’on va se nourrir de l’avis des autres.


1500 candidats au total, c’est un bon score ? Dans une démocratie que l’on dit atone, éteinte, c’est incroyable ! 1500, en trois ou quatre mois, c’est énorme ! Je me souviens d’un monsieur à Saint-Gaudens arrivé avec une liste de revendications qui dépassait le cadre des compétences du CD31. Au fur et à mesure de la discussion, on lui a expliqué la démarche de l’Assemblée citoyenne à laquelle il a fini par adhérer. Et sa parole sera dorénavant prise en compte. C’est tout le sens de notre message : votre parole vaut de l’or.


41 % des candidats ont moins de 44 ans, c’est plutôt encourageant, non ? On a tendance à dire que seuls les plus de 65 ans s’intéressent à la vie politique. Donc ce chiffre, il est frais, il fait du bien.


L’objectif de cette assemblée citoyenne est-il plutôt d’apaiser le débat public ou de trouver des solutions à des débats épineux ? On n’attend pas de cette assemblée qu’elle nous aide à désamorcer les conflits, même si la connaissance de la collectivité, de ce qu’elle peut faire et ne pas faire, peut aider. Ce que j’attends le plus, ce sont des regards décalés, de l’innovation démocratique, dans les remarques, les analyses.


Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi optimiste ? 162 personnes qui vont se percuter, avec des profils sociologiques, territoriaux, différents, ça va forcément donner quelque chose d’autre que ce que nous élus faisons à 54 avec notre administration.


Les élus et les citoyens ont-ils vocation à se rencontrer ? Cela me semble salutaire. Il y aura des échanges qui vont s’opérer pour comprendre qui fait quoi, qui est qui. En tant qu’élue, j’ai envie d’assister au débat, de voir ce qui va sortir de cette assemblée. Même si j’ai bien conscience que mon rôle sera de ne pas prendre la parole pour ne pas influencer cette liberté d’expression.


Que répondez-vous à ceux qui reprochent (déjà) à cette assemblée de ne pas aller assez loin ? Que l’on n’est pas à la convention citoyenne pour le climat d’Emmanuel Macron. Les gens, on ne va pas les laisser tomber en rase campagne après les avoir fait bosser pendant 18 mois. On va continuer à prendre en compte l’avis des Hauts-Garonnais pour bâtir nos politiques publiques. Comme lorsque nous avons consulté les parents d’élèves, les enseignants, les principaux d’établissements sur la carte scolaire. Leurs recommandations nous ont amené à modifier les hypothèses sur lesquelles on avait travaillé avec l’administration. Et c’est un travail titanesque de modifier des hypothèses !


Pourquoi ne pas avoir doté cette assemblée d’un budget ? Tout d’abord parce que la loi contraint à la délibération et au vote des élus. Ensuite parce les exemples que l’on a pu observer ailleurs, notamment dans le Gers, ont montré les limites de l’exercice. Et puis soyons clair, ce n’est pas parce que l’on va donner 2 ou 10 millions que cela va changer la face du monde. Ce n’est pas sérieux. Il faut travailler sur de grandes thématiques et toujours se renouveler, innover et avancer.


Qu’est-ce qui fait que cela pourrait ne pas marcher ? À notre échelle, on avance en marchant. La difficulté, c’est la double face de Janus, le nombre. Est-ce que l’on va réussir à fonctionner à 162 ?


N’existe-il pas un risque d’accentuer la défiance si les préconisations des citoyens ne sont pas suivies par les élus ? Cela peut être le cas si les règles de départ ne sont pas fixées ou bien respectées. Contrairement à la convention citoyenne où ils n’ont tenu compte d’aucune des 50 préconisations, ici on ne fait pas de promesses intenables. On n’est pas dans la démagogie. Et puis on a démontré, depuis 2015, que l’on était capable d’écouter, de prendre en compte et de réaliser.

bottom of page