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A jamais les premières

Dernière mise à jour : 10 janv.

Le 23 avril 1966, un match de rugby oppose deux équipes de lycéennes à Bourg-en-Bresse. Tombée dans l’oubli, la rencontre a abouti à la création du premier club féminin français. Elle a surtout marqué le début d’un long combat pour la reconnaissance officielle du rugby pratiqué par les femmes.



Au centre de l’image, une adolescente s’avance ballon ovale en mains et crampons aux pieds. La photo, en noir et blanc, date du 23 avril 1966. Ce jour-là, des femmes disputent pour la première fois un match de rugby à Bourg-en-Bresse, dans le département de l’Ain. Inédit pour l’époque, ce « spectacle sportif » est organisé par un étudiant de 21 ans, dans le cadre d’une campagne de collecte de dons contre la faim en Afrique. L’instigateur de la rencontre, Jean-Louis Rude, appartient à l’Union Sportive Bressane (USB), le club de rugby local. Le dimanche après-midi, des milliers de supporters encouragent les « Violets » au stade Marcel-Verchère. Pour créer le buzz, comme on ne disait pas encore dans les sixties, le futur professeur de technologie a eu l’idée d’opposer, sur cette même pelouse, les représentantes des deux lycées pour filles de la ville : Quinet et Brou.



Plusieurs mois avant le match, Jean-Louis et ses copains recrutent des volontaires parmi les sœurs, les fiancées ou les cousines des joueurs de l’USB. Les lycéennes qui pratiquent déjà une activité sportive sont également approchées. Des entraînements sont programmés car l’affaire est sérieuse. « Je savais comment faire des passes, raconte Eliane Vion qui accompagnait au stade son père, dirigeant de l’US Bressane. Mais certaines copines ne connaissaient rien au rugby ». Brigitte Fromont se souvient que les lycéennes de Brou ont failli s’appeler les Brouettes. Heureusement, le tirage au sort des couleurs leur a réservé les maillots violets du club. Leur nom était donc tout trouvé : les Violettes. Le XV de Quinet a hérité, lui, des tuniques rouges et noires de l’équipe scolaire d’un lycée de garçons. Il sera baptisé les Stendhal’Girls. Le samedi 23 avril 1966 à 17 h 15, lorsque le coup d’envoi est donné, le stade Verchère a fait le plein de curieux : au moins un millier de spectateurs selon Le Progrès, plus de deux mille d’après son concurrent Le Courrier de l’Ain. Les deux journaux s’accordent sur le montant de la recette – 4 200 nouveaux francs – et pour conclure que l’opération a été un franc succès.



Au centre de cette attention, les trente jeunes filles évoluent sur le terrain avec la peur au ventre. Mais elles font preuve d’un bel enthousiasme qui séduit le public. Les deux équipes mettent tellement de cœur à l’ouvrage que leurs entraîneurs suggèrent à l’arbitre de s’arranger afin que le match se termine sur un nul. Les Stendhal’Girls ouvrent la marque avec un essai de Jocelyne Robin. Les Violettes égalisent grâce à une percée de Claude Condemine, championne de l’Ain du 80 mètres, que des supporters turbulents portent en triomphe sans attendre le coup de sifflet final. Dans le dernier tiers-temps, l’arbitre s’ingénie à inventer des fautes pour que le score reste bloqué à 3-3. « Les gens étaient agréablement surpris. Ils ont vu du rugby alors qu’ils s’attendaient à autre chose », se souvient Jean-Louis Rude. Il savait que les spectateurs n’étaient pas tous bien intentionnés : « en 1966, voir trente filles en short, ça aiguise quelques curiosités masculines. » Mais ce qui ne devait être qu’un coup d’éclat sans lendemain s’est transformé en point de départ d’une formidable aventure. « On était un collectif, toutes passionnées de rugby, ça nous est venu spontanément », explique Maryse Varéon. Un noyau de joueuses se constitue et prend le nom de Violettes. Elles sont invitées dans des kermesses ou pour des levers de rideau de matches officiels. « On avait plaisir à se retrouver et à montrer que nous aussi, on était capables de jouer », souligne Andrée Forestier venue au ballon ovale après avoir été l’une des premières Françaises ceinture noire de judo. Toutes les participantes de la rencontre d’avril 1966 ne poursuivent pas dans cette voie. La faute aux études, aux fiancés réticents ou aux familles soucieuses du qu’en-dira-t-on. Eliane, la demi-de-mêlée, doit partir étudier à Lyon. De toute façon, ses parents « n’étaient pas très chauds. Ça n’était pas bien vu, ça choquait un peu les gens ». Brigitte, elle, arrête après son mariage en 1968 : « J’ai un mari qui adore le rugby mais il trouvait que ce n’était pas trop féminin. » Malgré leurs nombreux détracteurs et les réflexions sexistes qui fusent souvent autour du terrain, les Violettes persévèrent. Elles ne sont pas les seules. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, une quinzaine d’initiatives similaires essaiment un peu partout en France. Alors que Mai 68 a fait souffler un vent de mixité dans les universités et les lycées, les revendications des rugbywomen se heurtent au conservatisme des instances sportives et politiques. La Fédération française de rugby (FFR) refuse de les accueillir ? Une Association française de rugby féminin (AFRF) est créée à Toulouse en 1970 afin de fédérer quelque 200 licenciées et organiser un premier championnat, avec 14 clubs.



En octobre 1972, Marceau Crespin, le numéro deux du ministère des sports, sape méchamment cet élan émancipateur. Il enjoint ses services à « ne pas aider, ni à plus forte raison patronner, les équipes de rugby féminin » car cette pratique présente « des dangers sur le plan physique et sur le plan moral ». Il accuse même les organisateurs de rencontres de rugby féminin de miser « sur une curiosité assez malsaine » et de procéder « à un racolage systématique ». Faute de reconnaissance officielle, le club des Violettes Bressanes, fondé en 1970, est condamné à la marginalité. Ce qui ne décourage pas Andrée Forestier, devenue présidente, ni ses coéquipières. En Bresse, on ne fait pas grand cas de la circulaire Crespin. La municipalité soutient les joueuses. Le comité régional du Lyonnais ferme les yeux lorsque des arbitres viennent officier, malgré les interdictions de la FFR. En revanche, ailleurs, la plupart des clubs renonce face à l’hostilité ambiante. En 1978, ils ne sont plus que quatre pour une petite centaine de licenciées.


« Notre combat n’a pas été vain »

À cette époque, un homme plaide avec conviction la cause des sportives. Président des Violettes puis de l’AFRF à partir de 1974, Henri Fléchon s’engage dans un combat qui occupera les dernières années de sa vie. Il veut convaincre Albert Ferrasse, président de la FFR de 1968 à 1991, d’autoriser la pratique féminine du rugby. Ce lobbying finit par porter ses fruits. En 1979, un protocole d’assistance permet aux clubs masculins d’ouvrir une section féminine. Mais il faudra encore attendre dix ans, pour que le bastion masculin de l’ovalie tombe enfin le 4 juin 1989. Acceptées du bout des lèvres au sein de la Fédération, les femmes ont mis du temps à être prises au sérieux. Aujourd’hui, depuis le succès inattendu de la coupe du monde féminine organisée dans l’hexagone en 2014, l’équipe de France est de plus en plus médiatisée et performante. Même si le quotidien en club est encore souvent aléatoire et compliqué, les femmes ont gagné leur place sur le terrain. Après des décennies de rejet, de lutte et de débrouille, le rugby féminin n’est plus une sous-catégorie. Des femmes jouent au rugby, point. « Notre combat n’a pas été vain quand on voit où elles en sont », apprécie Andrée Forestier qui regrette quand même « d’être née trop tôt ». Installée à Auch, l’ancienne numéro 8 a été l’une des premières éducatrices d’école de rugby en France. Elle a notamment entraîné l’international Grégory Alldritt. Près de 60 ans plus tard, il reste peu de traces du 23 avril 1966, car personne ne s’est intéressé à cet évènement. À l’instar des débuts de la pratique féminine du rugby dont l’histoire est encore méconnue. Cette rencontre est pourtant considérée comme le point de départ de la pratique en France puisqu’elle a abouti à la création du premier club féminin, les Violettes Bressanes. Et toutes les pionnières que nous avons retrouvées évoquent avec bonheur cette expérience. « On a des souvenirs de matches, d’entrainements, de troisième mi-temps et surtout d’une ambiance extraordinaire. C’était des années assez joyeuses », s’enthousiasme Patricia Revol. Gaiement et modestement, Eliane, Maryse, Brigitte, Andrée et leurs amies ont bien contribué à écrire une page de l’histoire du sport et des droits des femmes.

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