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Gueules de nuit

Jusqu’en 2001, une loi de 1841 protégeant les femmes des conditions de travail les plus pénibles limitait leur accès au travail de nuit. Depuis, conformément au droit européen, ces limites ont sauté. De nos jours, 9% des salariées travaillent ainsi la nuit. Une statistique sur laquelle une autrice toulousaine et une photographe narbonnaise posent enfin des visages et des voix, dans un livre de  témoignages au diapason de l’époque et de la culture insta. 



Les bonnes idées naissent parfois de presque rien. Pour l’autrice toulousaine Sophie Nanteuil, ce fut un post sponsorisé sur le web : « Je vois passer cette pub pour des écouteurs pensés pour les femmes qui courent la nuit. Ils diffusent de la musique sans vous couper du monde extérieur, de façon à entendre venir le danger. Je me suis dit “Mais depuis quand courir la nuit, pour une femme, c’est dangereux?” Et j’ai pensé à toutes les femmes pour qui la nuit est non seulement le quotidien, mais aussi l’environnement de travail. »


Éditrice et autrice, elle entreprend, avec sa coautrice Marie Euverte et l’instagrameuse designeuse et photographe Cécile Boyer (alias @poulettemagique), de passer quelques nuits en compagnie de femmes qui bossent quand les autres dorment, pour en tirer un recueil de témoignages. Un livre au diapason de l’époque, qui révèle le making off des séances photo, et ne cache ni la proximité des autrices avec certaines interlocutrices, ni les petits à-côtés de sa réalisation : « Je n’avais pas envie de faire semblant comme sur les plateaux télé où les gens se vouvoient alors qu’ils boivent des coups ensemble depuis 30 ans, raille Sophie Nanteuil. Pour un sujet pareil, il fallait que tout soit vrai. Et puis le côté making off correspond bien à cette culture instagram qui me plaît. » 


Édité par Hachette dans sa collection féministe et engagée Les Insolentes, le résultat de cette entreprise n’est pour-tant pas un ouvrage de niche réservé aux seules féministes engagées. En lisant cette galerie de portraits hétéroclite (infirmière, conductrice de métro parisien, danseuse, policière, routière, restauratrice, femme de ménage, etc.) on puise dans ces destins particuliers une forme d’humanité universelle, et on touche du doigt le mélange de fascination et de peur, de fatigue et d’exaltation, qui accompagne le travail de nuit. 


Le tout mérite largement qu’on passe outre le choix de l’écriture inclusive (qui se justifiait d’autant moins que, comme on s’en doute, les masculins se font rares dans ces pages) tellement ces témoignages sont utiles, émouvants et bienvenus. Cécile Boyer elle-même n’en est pas sortie indemne : « Quand on découvre la vie de ces femmes admirables, souffle-t-elle, soumises à des conditions difficiles, victimes d’agressions, dont la santé est affectée par le rythme décalé, qui courent des risques accrus de cancer et de dépression, on relativise ses tracas quotidiens. Ces rencontres m’ont énormément marquée. » Et Sophie Nanteuil de poursuivre : « On l’est d’autant plus que la plupart de ces femmes font des métiers essentiels. Non seulement elles travaillent de nuit et s’occupent de leurs enfants le jour, mais en plus elles jouent dans notre société des rôles indispensables. S’il n’y a plus d’infirmières, s’il n’y a plus de police la nuit, si plus personne ne fait le ménage dans les cabinets médicaux, c’est notre société qui s’effondre. Ne cherchez plus : ce sont elles, les stars de notre époque ! »


Parmi ces vedettes, quelques Toulousaines, dont Céline, policière municipale amène et flegmatique, et Josie, dont le triste intitulé administratif « agente d’entretien » dit mal le sens de l’humour et la joie de vivre. Faire le ménage la nuit dans un cabinet médical effacerait pourtant les sourires de bien de nos contemporains. Josie, elle, ne se départit pas du sien, même en cas de mauvaise rencontre : « Une nuit, au cabinet, je me suis retrouvée nez à nez avec des cambrioleurs. Ils m’ont dit : “ Madame, vous avez les clefs ? ” J’ai répondu : “Eh non pitchou, qu’est-ce-que tu crois ? J’ai pas les clefs ! ” Tu parles ! Je les avais toutes, les clefs. Un vrai gardien de prison ! Sur le moment, j’ai pas eu peur. Ce n’est que le lendemain, en voyant les images de surveillance chez les policiers, que j’ai pris conscience que ça aurait pu mal tourner. » 



Insuffisant toutefois pour la faire changer d’horaires, elle l’ancienne bringueuse habituée des soirées étudiantes, qui travailla un temps la nuit dans un bar proche du Lido sur les bords du canal du Midi. Plutôt que de se plaindre, elle braque le projecteur sur Céline, la policière municipale : « Au cabinet, je fais toujours les mêmes horaires. Une fois qu’on s’y fait, on a le rythme. Mais je ne pourrais pas, comme Céline, alterner une semaine la nuit et une semaine le jour. Trop dur. » Cette dernière approuve timidement. Elle évoque, avec une bonne dose de dérision, sa réaction à la vue des photos du livre : « Bien sûr, il y a le vieillissement, mais quand on voit les images prises après les nuits… ce n’est pas tout à fait le même vieillissement ! » 



Parmi les stigmates laissés par le travail de nuit, elles retiennent toutes deux la désaccoutumance à la lumière du jour. Céline raconte qu’elle supporte difficilement quand tous les volets de la maison sont ouverts le matin. Il lui faut un moment d’adaptation, quelques minutes de transition avant d’opérer un retour au plein jour. Idem pour Josie qui reconnaît que parfois, l’été, elle referme les volets aussitôt qu’elle les a ouverts. 


Autre marqueur du travail de nuit, l’impact sur le cerveau. Bien qu’elle confesse une tendance naturelle à l’étourderie et un profil de « tête de linotte », Cécile constate les effets délétères de la nuit sur sa mémoire. À tel point que son entourage se vexe parfois de la voir oublier ce qu’on lui a dit la veille. La chose n’est pas qu’une affaire de perception. Une étude du CNRS de 2014 montre que dix ans de travail de nuit accélèrent de plus de six ans le vieillissement cognitif. Déclin heureusement réversible, comme Céline a pu le constater : « J’ai récemment préparé un examen. Pour étudier, je me suis mise à refaire marcher mon cerveau. À partir de ce moment-là, j’ai recommencé à me souvenir des choses, à me rappeler ce qu’on m’avait dit ou ce que j’avais mangé la veille. Le cerveau est comme un muscle. Si on ne l’entretient pas et qu’on s’inscrit dans cette continuité avec la nuit qui nous fatigue, il se met en sommeil. Je ne suis pas la seule à le constater. Des collègues qui ont quitté la nuit s’aperçoivent que, très rapidement, ils retrouvent la mémoire. » Malgré les effets sur le corps et l’esprit, Céline garde pour la nuit une préférence marquée. Bien sûr la vision de la société est biaisée, bien sûr la nuit la met aux prises avec une population parfois ivre, agressive, mais elle a aussi sa magie : « Il y a quelque chose de particulier qu’on ne peut pas expliquer. C’est un univers à part. Les relations avec les collègues sont plus intenses. Le travail est plus intéressant. J’ai l’impression d’apporter davantage aux autres la nuit que le jour. » Sans doute est-ce le secret pour vivre heureuse en travaillant la nuit : se vouloir utile avant de penser à soi.

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