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Le mystère des sources de la Garonne

Dernière mise à jour : 11 janv.

Les Toulousains entretiennent avec la Garonne une relation intime. Ils l’aiment, la boivent, se lavent avec, et la regardent amoureusement passer sous les ponts. Ils ne savent pourtant rien d’elle. À peine où elle va, et même pas d’où elle vient. La source de la Garonne est d’ailleurs un mystère toujours pas éclairci… 



Les géographes ne donnent généralement qu’une source pour les grands fleuves. Pour le nôtre, c’est plus compliqué : les mêmes spécialistes assurent que notre Garonne jaillit au cœur du Val d’Aran. Mais le val des Aranais est suffisamment grand pour héberger plusieurs sources. Du reste, il affiche plusieurs Garonna. On trouve en effet sur les flancs de toutes les montagnes de cette entité catalane, des mares, des lacs, des rigoles, des rus, des suintements et des jaillissements qui peuvent tous prétendre être LA source. Mais une source fluviale s’affirme comme telle en étant le point le plus haut du lieu d’où jaillit l’eau. Or, pour la Garonne, elle apparaît certes en plusieurs endroits, mais revient bien vite sous terre, si bien qu’il n’est pas aisé de déterminer lequel de ces jaillissements est le plus haut et surtout lequel nourrit la résurgence en venant du plus loin…


Un géographe affirme que tel ru est la matrice, un autre soutient mordicus que tel filet gazouillant entre roche et herbe grasse est la vraie source. Il y a aussi débat entre le point le plus haut, ce qui paraît logique et le point qui permet le parcours le plus long à l’eau qui zigzague à plaisir. Vaste débat. Qui a raison : le point le plus haut ou le plus long chemin parcouru par le ru ? Celui qui vient de plus loin ou celui qui tutoie le ciel ?


Voilà pourquoi la source de la Garonne, fleuve des gascons qui aiment le débat autant que Socrate, a donné lieu à moult polémiques depuis la nuit des temps, du moins des temps éclairés qui n’étaient donc plus tout à fait nocturnes.


C’est vrai que là où jaillit l’eau qui alimente l’Ebre, à deux pas de l’Esera, d’autres eaux provenant des glaciers accrochés aux flancs de l’Aneto, des Barrancs et de la Maladetta s’enfuient dans un gouffre effrayant appelé le Forau de Aigualluts (ou aygualuts : aygue étant évidemment l’eau) que chez nous on appelle le Trou du Toro (70 m de diamètre, 40 m de profondeur). Ces eaux folles entrent dans le karstique à grands fracas, c’est une certitude. Mais où ressortent-elles ensuite ? Et d’où viennent-elles exactement ? Doit-on dire que ce trou d’eau est la source, ou vaut-il mieux considérer qu’elle se trouve au point le plus haut du jaillissement, en amont de ce gouffre qui engouffre ? Mais comme plusieurs sources alimentent ce gouffre…


C’est un pyrénéiste, Ramond de Carbonnières, qui le premier, en 1787, émit l’hypothèse que l’eau engloutie dans ce gouffre ressortait ailleurs et créait la Garonne. Il fut contesté et même ridiculisé par un de ces fameux savants qui savent et disent au vil peuple ce qu’il faut penser : Emile Belloc. Pourtant, en 1931, Norbert Casteret versa clandestinement – et à l’insu des carabiniers espagnols – six bidons de fluorescéine. Quelques heures plus tard, dans une résurgence se trouvant en Val d’Aran, l’eau colorée qui avait parcouru 3,6 km ressortait, faisant passer Belloc pour un couillon, comme on le dit aimablement chez les pétanqueurs. Casteret confirmait ainsi que Garonne naissait au Guelh de Joéu (Uell de Joeu « l’Œil de Jupiter »). Naissait ? Non puisque l’eau venait du Trou du Toro, lui-même alimenté par divers petits rus dont un que les Aranais placent chez eux, au Pla de Berets, tandis que Norbert Casteret lui donne pour sa part naissance à l’est de la Maladeta, à l’Aneto. Bref, dans les glaciers orientaux des Monts Maudits, en Aragon. Alors ? Française ou Aranaise la Garonne ? « Agenaise, Monsieur », répondit un papé à un journaliste qui se croyait malin de l’interroger sur ce sujet. Toulousaine, répondit un autre… Comme ils avaient raison. Car au fond, l’important est bien plus de savoir où l’on va plutôt que d’où l’on vient. En cela, Garonne s’inscrit inévitablement dans notre destin.

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