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Le pionnier

À Toulouse, quand on parle d’humour, on pense d’abord aux Chevaliers du Fiel. Sauf que le pionnier en matière de café-théâtre, c’est Édouard Pey , alias Gérard Pinter, un Lyonnais qui, avec les 3T, a créé à la fin des années 80, le premier lieu entièrement dédié à la comédie de la Ville rose.



Pourquoi la comédie ?  Quand j’ai commencé le théâtre à Lyon, à 16 ans et demi, mon prof a vite décelé en moi la faculté de faire rire. Il m’a encouragé à écrire une pièce, ce que j’ai fait avec Tête de Tuc alors que je n’avais que 18 ans. Dans la foulée, je suis parti en tournée pour la jouer.


Ce qui vous a amené ju squ’à Toulouse en 1988 ?En quelque sorte. Même si à l’époque, il n’y avait quasiment pas de lieux qui proposaient des spectacles comiques à part la Grange aux belles, lieu mythique rue des Filatiers, où Coluche était passé et quelques chansonniers comme Michel Vivoux. Quand je suis arrivé, j’ai eu la chance que René Gouzenne veuille bien me programmer en deuxième horaire, à 21h, à la Cave Poésie, qui n’était pas du tout un lieu dédié à l’humour.


Et ? On a fait un carton. Vu que Corinne, ma femme, était toulousaine, on s’est dit qu’il y avait peut-être la place pour monter un café-théâtre ici. Je me disais qu’au moins on n’aurait pas de concurrence ! Et on avait fait un tel carton à la Cave Po que l’on était confiants.


Pourquoi ce vide à Toulouse ? Toulouse était une ville de musique, de musiciens. Tu ouvrais n’importe quelle porte et il y avait un concert. C’était d’ailleurs assez étonnant. Pour le théâtre, il n’y en avait pas grand-chose, à part le Grenier, la Cave Po et le Sorano.


Pourquoi vous installer rue Gabriel-Péri ? Parce que ce n’était pas cher ! À l’époque, on ne trouvait que des caves à Toulouse alors que je cherchais un local dans lequel on pourrait installer une grande scène, histoire de ne pas être limité au one man-show ou au duo. Celui de la rue Gabriel Péri était parfait. Le quartier moins…


Comment était le quartier à l’époque ? C’était un coupe-gorge. Je me souviens que les mecs de la Préfecture étaient venus nous dissuader d’ouvrir en nous disant qu’ils ne pourraient rien faire s’il nous arrivait quelque chose. Le quartier était mal fréquenté, avec des prostituées sur tout le boulevard, une absence d’éclairage et la Pastasciutta comme seul restaurant ouvert. Heureusement qu’il y avait à l’angle le Drakkar, un café tabac ouvert 24h/24, qui nous permettait d’être facilement localisable. Après, quand tu ouvres et que tu éclaires une cour, le quartier s’éclaire aussi. C’est d’ailleurs pour ça qu’à Paris chaque porte de la ville dispose de son propre théâtre parce qu’à l’époque la première chose que l’on faisait quand on ouvrait un quartier était d’y installer un théâtre.


L’humour a le cul entre deux chaises. Il est un peu ce que la BD est à la littérature »

Vos débuts ? Ça a marché tout de suite. Dès le premier soir, on a fait 70 payants, ce qui était énorme pour l’époque, sans réseaux sociaux ! Avec le recul, heureusement qu’il y a eu du monde de suite parce que l’on n’avait pas un franc en tréso. Si cela n’avait pas marché, on aurait fermé tout de suite.


Que produisez-vous au démarrage ? Je reprends Tête de Tuc, et puis rapidement je fais venir de jeunes comédiens qui participent à l’émission télé de Guy Lux  La Classe.  Anne Roumanoff a par exemple fait ses débuts ici. Et puis je montais des petits spectacles en duo ou en trio, en faisant venir des comédiens que je connaissais de Lyon, où il y avait beaucoup de cafés-théâtres grâce à la culture de Guignol, d’Avignon, etc.


Et localement ? À part les Chevaliers du Fiel qui démarraient à peine, il n’y avait personne.


C’était ce que l’on appelle une salle tremplin ? Complètement. Même s’il y avait peu de lieux, le Sud-Ouest, et notamment Toulouse, était une étape importante. Stéphane Guillon a débuté ici, les Bodin’s aussi. On a aussi reçu les VRP avec leur spectacle Les nonnes Troppo. Il y avait tellement de monde que l’on a fait le spectacle dans la cour avec des mecs qui montaient sur le toit pour voir le concert !


Vous montiez sur scène ? Au début très souvent mais de toute façon on faisait tout : on recevait, on était sur scène, on servait…


Puis il y a l’épisode du Printemps du rire… En effet. On accepte de relever le défi de re-dynamiser un festival qui s’appelait alors Le Printemps des courges que l’on rebaptise le Printemps du rire où l’on commence à faire venir des têtes d’affiche. Puis j’écris un spectacle Un putain de conte de fée que l’on me propose de jouer à Paris. On fait alors le choix de mettre les 3T en gérance et de vivre une aventure parisienne.


Qui durera 10 ans… On ne pensait pas que ça durerait si longtemps ! Au total, Un putain de conte de fée, je l’ai joué 1800 fois dans tous les théâtres parisiens.


Pourquoi être redescendu à Toulouse ? Parce que c’était le bordel, que la gestion du lieu était chaotique, et que c’était quand même notre bébé. Donc on a remis les mains dans le cambouis, et on l’a relancé en changeant d’état d’esprit.


C’est-à-dire ? Plutôt que repartir sur un système en mode « garage », en prenant des extérieurs qui viennent faire leur spectacle ici, on décide de monter une compagnie. Je me suis mis à faire un casting, d’abord à Toulouse, mais j’ai du mal à trouver des comédiens ici ayant la même exigence que moi. Donc j’en fais venir d’ailleurs, notamment de Paris. Et ça a marché parce qu’assez vite, on a racheté le local mitoyen pour ouvrir les 3T d’à côté.


Les plus gros succès des 3T ?

Toc toc, Thé à la menthe ou thé citron, le Tour du monde, le Putain de conte de fée que mon fils vient d’ailleurs de reprendre avec le même texte qu’il y a 30 ans. Et les Monologues du vagin, à l’affiche depuis 17 ans. À l’époque on jouait du mardi au samedi et on refusait, en moyenne, 600 personnes par jour ! Ce spectacle a vraiment une place à part parce qu’il nous a permis de faire découvrir le lieu à une autre type de clientèle qui tout en recherchant de l’humour voulait aussi du fond.


Que vient chercher le public au 3T ? Souvent il vient sans savoir précisément ce qu’il y a à l’affiche. C’est vraiment devenu une institution. Il sait qu’ils va rire de sujets très différents. Le seul dénominateur commun, c’est les acteurs, avec lesquels je suis super exigeant.


Avez-vous trouvé la ville changée à votre retour ? Pas tellement. J’ai l’impression, encore aujourd’hui, que l’humour a le cul entre deux chaises. Il est un peu ce que la BD est à la littérature. Il y a toujours dans les centres culturels des gens qui vont privilégier la danse sirtaki du Zimbabwe à un groupe local qui va présenter un spectacle comique.


Quel est le secret du succès pour un spectacle comique ? D’être au rendez-vous de ce que les gens attendent. Si je prends l’exemple de Tête de Tuc, c’était tout con, il s’agissait de deux branleurs enrôlés dans les travaux d’utilité collective qui essayaient de tout faire pour ne pas travailler. En le revoyant, j’ai l’impression que l’on faisait un spectacle pour des enfants de 5 ans. L’humour a vachement évolué depuis. Mais on était des précurseurs. On rigolait de tout.


Vos sources d’inspiration ? Le cinéma français. Dans les années 70, des comédies, il n’y avait que ça à l’écran. Je me souviens que Pierre Richard nous faisait hurler de rire. Et à la télé, il y avait aussi Au théâtre ce soir. On était vraiment une génération où l’on pouvait faire tout et n’importe quoi. Et on a fait tout et n’importe quoi.


Est-ce plus difficile de faire rire aujourd’hui ? Non mais tu ne peux en revanche plus rire de tout, y compris sur scène. À moins d’être un rentre-dedans avec un public bien spécifique qui vient que pour toi. Sur les comédies que je monte, j’essuie parfois des critiques hallucinantes, du genre « c’est raciste ». D’un seul coup, il y a cette bienséance, ce bien-pensé, absurde, qui s’est imposé, qui est d’une idiotie totale

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