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- Adieu Carmen !
Il s’est arrangé pour caler un déjeuner professionnel à Toulouse, alors qu’il vit à Paris. Yves fréquente le Restaurant des Abattoirs depuis 40 ans. Son portable vibre. Un sms de sa femme : « Bon appétit, profite bien de ton dernier repas chez Carmen ! » . On vient de lui servir une épaule d’agneau haricots. Face à lui, Pierre s’est laissé tenter par le lièvre à la cuillère : « D’abord on travaille un petit quart d’heure. Ensuite on se régale pendant deux heures. » Ces deux-là font partie des murs. De ceux qui ont connu le patriarche, Joachim Carmen. C’est en juin 1956 que ce réfugié espagnol, sa femme Magdeleine et leurs trois enfants posent leurs valises au 97, allées Charles-de-Fitte. Au petit Café des Abattoirs , les chevillards viennent remplir leurs litrons dès quatre heures du matin et profitent de l’aiguiseur de couteaux, au fond de la salle. « Ma mère leur servait toujours du rhum avec le café, pour réchauffer. À cinq heures, ils embauchaient et le bistrot se vidait », raconte le benjamin Tony, qui n’a pas dix ans à l’époque. Dans la chambre de l’appartement du dessus, il se réveille avec les cris des hommes qui font descendre les bêtes de leur camion pour les mener à l’abattoir. Il en connaît tous les recoins, son « atmosphère de cris et de chaleur animale qui nous ravissait et nous effrayait à la fois ». Le menu unique coûte 10 francs. Magdeleine fait mijoter, ne laissant aucun reste se gâcher, et Joachim s’occupe du grill devant les clients, armé de son grand couteau et protégé par un long tablier blanc. L’homme est un joueur chanceux. C’est grâce à un concours de billard organisé par la marque Pernod qu’il empoche le million (d’anciens francs) nécessaire pour reprendre l’établissement. Devant leurs ris de veau façon Vallée d’Auge, Patrick et sa femme se souviennent d’un premier déjeuner chez Carmen en 1978, de longues soirées d’ivresse au Cristal Roederer (« “Rajoute-moi une pointe d’orgeat!” , demandait toujours Toto la jambe raide, avec son accent pied-noir ») , des fêtes du Beaujolais ou de leurs fameux midi-minuit , trois repas de suite sans quitter les lieux. Tony reprend l’affaire à la mort de son père, au début des années 1980. BRENNUS, JOSPIN ET PASCAL Avec lui, le modeste café des Espagnols de Saint Cyp’ devient une brasserie chic qui ne désemplit pas. Les ouvriers côtoient désormais les gens des beaux quartiers, les joueurs du Stade et leurs boucliers de Brennus, les stars du show-biz et de la politique. À midi, le président Visentin a sa table réservée à l’année, et le député Jospin tient des réunions de travail. Le soir, Novès refait les matchs et Samaran fait pleuvoir des Pascal. En face, les abattoirs sont devenus un musée, les bêtes laissant place à une étrange saucisse rose, idéale pour les conversations de comptoir. « J’apportais les assiettes quand les tables étaient encore trop hautes pour moi ! ». Enfant, Olivier, troisième du nom, savait qu’il prendrait la relève. Après l’école hôtelière et un passage chez Bocuse, il a occupé tous les postes du restaurant, de la plonge jusqu’à sa direction, il y a une douzaine d’années. Derrière lui, deux couples et leurs enfants éclatent d’un rire étouffé par les profiteroles, en évoquant la fois où, à cause d’une inondation à l’étage, un coin du plafond s’était effondré, manquant d’assommer le Procureur de la République. Dans quelques temps, le plafond s’effondrera définitivement sur les souvenirs de Chez Carmen . La famille sait qu’elle rebondira sans peine, à l’étranger peut-être, à La Bascule du Chevillard sans doute. Les Toulousains, qui sont des gastrolâtres et des sentimentaux, mettront certainement plus de temps à s’en remettre.
- Jerkov : Mon Zénith à moi
Il est 19 heures et les premiers invités se pressent dans un coquet pavillon, près du Parc de Fontaine-Lestang. L’air circonspect, les occupants habituels de la maison contemplent cette ribambelle d’inconnus qui déferlent dans le salon. Ce soir, chez eux, pour le dernier afterwork organisé par l’association Jerkov, le groupe folk israélien The Angelcy fera salle comble. Jerkov s’est emparé des lieux dès l’après-midi, ce qui n’est pas sans inquiéter les quatre colocataires, pourtant volontaires. Ils ont entreposé les meubles dans une pièce à part, tâche pourtant dévolue aux bénévoles, bouclé les chambres et demandé à des copains de surveiller l’organisation pendant leur absence. De l’organisation, il en faut pour transformer 30m2 de salon en salle de concert d’une capacité de 60 spectateurs. Heureusement les bénévoles peuvent compter sur la grande terrasse… Sauf s’il pleut. « Ça devrait le faire », sourit Mina confiante. Aux commandes de l’organisation, elle a de toute façon d’autres chats à fouetter. Un lit bébé à trouver pour le fils de l’une des musiciennes, et, depuis quelques minutes, une chambre d’hôtel à réserver pour deux musiciens dont la grande taille est incompatible avec les petits matelas prévus par les bénévoles. Car pour ces concerts en appartement, l’association ne dépense que le strict minimum. Le lieu ? Gratuit. Trouvé par le bouche-à-oreille. Les courses du bar ? Plus ou moins remboursées par la vente de bières, de punchs et de tartines. Les musiciens ? Hébergés bénévolement. Quant à la sono, c’est Julien qui s’en charge. Une dizaine de câbles noirs courent sur le carrelage blanc et par-dessus le bar. Il extirpe une multiprise d’un cabas et demande à ce qu’on débranche le four de la cuisine américaine, où Mina e t une autre bénévole préparent les tapas. PROFS, COMMERCIAUX, ÉTUDIANTS OU CADRES Les musiciens choisissent ce moment pour débouler. Un par un, ils pénètrent dans la pièce, instruments à la main, en gratifiant l’assistance d’un « hello ! » lancé à la volée. Il en manque un, perdu dans le quartier à la recherche de nourriture. En vain sans doute : il est végétarien et allergique au gluten. Les autres installent tant bien que mal une batterie, une contrebasse, une clarinette, deux guitares, un violon et cinq micros, dans l’étroit carré de trois mètres sur trois qui lui est réservé. C’est parti pour une demi-heure de balance. 19h30. Les spectateurs affluent, commandent une bière et s’entassent sur la terrasse. La soirée démarre comme un apéro entre amis… auquel on aurait convié beaucoup trop d’amis. Heureusement, avec ces invités-là, pas de risque de verres cassés ou de tâches incrustées dans le parquet. Dans l’appartement d’un inconnu, chacun fait attention, s’installe prudemment sans oser s’étaler. Les habitués se reconnaissent et se saluent. Les autres entament des conversations banales sur la douceur du temps ou leurs dernières sorties. Ils sont profs, commerciaux, étudiants ou cadres. Le milieu culturel est surreprésenté. Des amateurs de musique qui, pour dix euros par an, prennent le risque de voir un mauvais concert ou de tomber sur une pépite. Parmi eux, un couple branché regarde la scène en connaisseur – il est musicien, elle travaille pour un producteur de spectacle. L’homme observe les instruments, l’air envieux, critique l’absence de déco et avoue finalement qu’il aurait bien aimé recevoir ces musiciens chez lui. « Le concert de ce soir est une vitrine . Des programmateurs ont été invités pour découvrir le groupe . » Le groupe entre en scène. Assis en tailleur, appuyés contre un mur ou debout près de la porte-fenêtre, les spectateurs profitent des rythmes folks empreints de musique yiddish traditionnelle. Dans leurs yeux on peut lire un émerveillement d’enfant face à ces musiciens qui jouent à un mètre d’eux. Le chanteur baragouine trois phrases apprises par cœur en français, le public répond avec quelques mots d’anglais. Plongé dans une ambiance feutrée digne de Tous les matins du monde , on se sent privilégié et on comprend alors ce qui plaît tant à tout ce petit monde. DANSE DÉCONSEILLÉE Bien sûr les fêtards n’y trouveront pas leur compte. Le moindre bruit dérange, même le tintement du chapeau (une casserole trouvée au fond d’un tiroir) qui passe discrètement de mains en mains pour récolter les fonds destinés aux musiciens. « C’est toujours comme ça , raconte Mina. Une fois le propriétaire de l’appartement était saoul et parlait fort. Tout le monde lui a demandé de se taire ! ». Si certains esquissent un pas de danse, le gros de la troupe reste sagement assis, balançant le tronc ou la tête mécaniquement de gauche à droite. Il y a bien cette fille qui se déhanche à 30 centimètres du chanteur. Mais, toute seule, elle est hors-sujet. Et ce n’est pas l’alcool qui déridera les spectateurs : les organisateurs ne souffrent aucun débordement et ferment le bar à l’instant même où le concert s’achève. Le public a « adoré le côté intimiste ». Les bénévoles sont soulagés « que tout se soit bien passé ». Les musiciens ont trouvé « l’acoustique vraiment bonne ». Pourtant personne ne s’attarde. À minuit, la place est nette, et tout le monde est parti. Bien sagement.
- Planches contact
Les pieds collés au skate, l’œil planté dans un Fuji chrome, Laura Puech mitraille les errances urbaines de son groupe de skaters. Une trentaine de riders (étudiants, employés, hommes et femmes) qui vivent par et pour les planches, dans un décor de brique toulousaine, d’asphalte et de béton moulé.
- Pierre Cohen : L'amour vache
Pierre Cohen, pourquoi dîtes-vous être devenu maire de Toulouse grâce à Lionel Jospin ? Parce que j’étais presque sûr qu’on allait gagner la présidentielle en 2002. Dans mon esprit, j’allais m’investir au sein d’une commission comme le fait aujourd’hui Catherine Lemorton. Entre 1997 et 2002, j’avais pris beaucoup de plaisir dans mon mandat de député. C’était très satisfaisant intellectuellement. Vu que, d’autre part, je commençais à avoir un peu fait le tour de la question à Ramonville, j’avais décidé d’annoncer que j’allais quitter mon mandat de maire. Ramonville ne vous suffisait plus ? Quand vous travaillez à l’Assemblée Nationale sur les enjeux de l’aéronautique, la recherche ou le monde universitaire, vous êtes sur des problématiques nationales. Toulouse me donnait la possibilité de faire , à plus grande échelle. Donc en 2002, je suis allé voir Mirassou en lui proposant de travailler avec lui pour conquérir Toulouse. Vous veniez pourtant d’être réélu en tant que député, contre celui qui allait devenir votre meilleur adversaire, Jean-Luc Moudenc... En effet, dans une élection où tout le monde me donnait perdant. Chirac venait d’être élu avec 82% des suffrages. Je me rappelle que toute la presse suivait Moudenc le dernier dimanche. Ma victoire m’a procuré un plaisir aussi intense que lors de mon succès aux législatives en 1997. C’était un plaisir personnel, surtout par rapport à Moudenc avec qui je n’étais déjà pas très copain. Mais député dans l’opposition, c’est moins intense que dans la majorité. Pourquoi décidez-vous de faire alliance avec Mirassou ? Nous étions copains et appartenions aux mêmes courants de pensée au PS. En revanche, nous divergions sur la manière de conquérir Toulouse : il avait une perception traditionnaliste de la ville, proche du mythe du Toulousain-cassoulet, qui l’amenait à considérer que c’était par le centre qu’il fallait la conquérir. Alors que moi, je pensais qu’il valait mieux venir de la gauche pour fédérer l’ensemble de la gauche. Il n’avait pas de Toulouse la vision d’une ville rebelle. Qu’est ce qui vous conduisait à considérer Toulouse comme une ville rebelle ? D’abord parce qu’il y a 10 à 15% de l’électorat qui ne se retrouve pas dans l’électorat traditionnel. Je pense aux Motivés, à Joël Lécussan ou aux gens issus du milieu culturel que je qualifierais de rebelles permanents. Sans oublier la gauche traditionnelle capable, comme Jean-Christophe Sellin lors de l’élection municipale de 2014, de rentrer dans la logique du Tout sauf le PS . Ensuite parce que Toulouse n’est pas un gros village avec une bourgeoisie qui s’enkyste. C’est une ville constituée de gens qui ont les mêmes envies que les Parisiens ou tout autre habitant d’une grande ville. On présente pourtant souvent Toulouse comme un ville de réseaux... Certes mais elle n’a pas de lobby hégémonique comme les propriétaires viticoles à Bordeaux ou les industriels à Lyon. Ici, il y a des réseaux mais pas de castes. Du reste, la génération des ingénieurs, des chercheurs, des scientifiques avait commencé à gagner les villes périphériques, avec moi à Ramonville, Fillola à Balma, Raynal à Tournefeuille ou Keller à Blagnac. Il n’y avait pas de raison que Toulouse, à un moment ou à un autre, ne soit pas portée par cette vague. Finalement vous ne faites pas équipe avec Mirassou. Pourquoi ? En 2004, alors qu’il vient juste d’être élu conseiller général, il annonce qu’il va être candidat à la Mairie de Toulouse, sans m’en parler. J’ai été surpris parce que je pensais que c’était quelque chose que nous étions en train de construire ensemble. Du coup, j’ai décidé de l’être aussi. Mais sur le moment, personne ne s’est ému de ma décision ! Pourquoi ? Entre la bande de Simon qui n’avait pas baissé les bras, Pierre Yzard qui voulait avoir son propre candidat et ceux, plus nombreux encore, qui poussaient derrière Malvy, je n’avais aucun soutien. Cela m’a amené à penser une stratégie seul contre tous. Mais j’étais convaincu que j’étais la bonne personne parce que j’étais celui qui connaissait le mieux Toulouse. C’est paradoxal parce que Moudenc m’avait attaqué sur le fait que je n’étais « qu’un petit maire de ville de banlieue ». Mais par mes responsabilités de député, je connaissais bien les quartiers et je fréquentais, même si je n’en faisais pas trois tonnes, tous les hauts responsables de l’aéronautique et du spatial. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Alors oui, gagner en 2008, c’était une sorte de petite consécration : je rentrais dans l’histoire de Toulouse. Vous n’avez donc jamais douté de devenir le candidat de la gauche en 2008 ? Le plus difficile était de faire comprendre au plus grand nombre que j’étais la bonne personne. L’indifférence que je suscitais au sein de la gauche traditionnelle du PS a fait que j’ai eu la paix pour construire ma liste, consolider ma notoriété et construire ma crédibilité de futur maire de Toulouse. Par ailleurs, je ne voyais pas comment Malvy allait sauter le pas : avec son image extraordinaire de Président de Région qui avait réussi, je le voyais mal se lancer à l’assaut de Toulouse. Aussi, le soir où il m’a appelé pour me dire qu’il ne serait pas candidat, je savais que c’était bon. Le lendemain, pour l’inauguration du Bikini, certains avaient les lunettes noires alors que moi j’avais la banane. Ils ne m’avaient pas vu venir. Le fait que les autres n’aient pas cru en vous vous a finalement stimulé... Évidemment. C’était un défi. Quand vous pensez être là un peu par défaut, parce que Malvy n’y est pas, ça décuple l’envie de gagner. Surtout face à Moudenc qui était tellement sûr de lui et méprisant à mon égard. J’ai par exemple appris qu’ils ont ouvert le champagne au Capitole quand ils ont su que j’étais le candidat de la gauche. Ils pensaient avoir gagné. À quel moment avez-vous senti que la victoire était envisageable ? Dès le début. Je ne me lance pas dans une élection pour perdre. On entendait partout que Toulouse s’était endormie, que c’était une ville figée notamment en terme de gestion. Ce qui nous a un peu aidé c’est que les Toulousains s’en rendaient compte. Et puis les militants ont fortement joué le jeu, tout comme les associations, les parents d’élèves, ceux qui travaillaient autour du logement, de la culture. J’ai vraiment commencé à y croire une dizaine de jours avant le premier tour lorsqu’un sondage nous mettait au coude à coude. Il y avait un réel désir de changement. Mais pas un désir de moi. J’ai toujours du mal à imaginer qu’on puisse me désirer. D’ailleurs j’aime bien cette phrase de Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole mais quand je me compare, je me console ». Comment avez-vous vécu la victoire ? Intensément. Dans les derniers jours, tout s’accélère jusqu’au jour où il y a 15 000 personnes, place du Capitole, qui vous remettent les clefs de la Ville. Et là vous réalisez que vous êtes celui qui a mis fin à 37 ans de droite à Toulouse. Il y a quand même une fierté personnelle. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Alors oui, c’était une sorte de petite consécration : je rentrais dans l’histoire de Toulouse. Et le jour d’après ? On flotte. Et puis tout de suite, on est dans l’excitation de faire . Et cela a été le cas pendant tout le mandat. On est dans un défi permanent. Tout est passionnant, même les petits projets. Plus on ouvre les dossiers, plus on donne du sens. Et tout passe très vite. Il n’y a pas un instant de répit. On vit passionnément les choses. On se lève à 6h15, on travaille jusqu’à 22h30. Avec le recul, que retenez-vous de votre ac- tion au Capitole ? Avant tout d’avoir donné un coup de fouet à la ville, d'avoir su la sortir de ce statut de gros village où il faisait bon vivre mais où on loupait les trains. L’action la plus marquante est d’avoir créé une Communauté urbaine. Mais aussi d’avoir montré, au travers de la Cité de la connaissance, qu’il y avait une adéquation entre l’identité de cette ville et le savoir. Enfin, d’avoir relevé le défi du transport, en réglant le problème financier, et d’avoir lancé le projet urbain avec Busquets. Administre-t-on Toulouse comme Ramonville ? À Ramonville, j’avais déjà réfléchi à l’évolution de la ville. Mais à Toulouse, on est obligé de réfléchir sur l’ensemble de l’agglomération. Je n’ai pas fait, et c’est peut être mon défaut, énormément de distinctions entre Toulouse et la Métropole. J’ai pensé que l’agglomération était unique alors que les gens aiment leur proximité. Travailler pour le centre-ville, c’est travailler pour l’agglo. Mais Moudenc a eu l’intelligence d’aller chercher, sur le terrain, les frustrations. C’est ce qui explique votre défaite ? En partie. On ne peut pas nier que le contexte national nous a pénalisé. Mais on a peut-être lancé trop de sujets majeurs en même temps alors que je savais qu’ils étaient complexes à comprendre. Sauf à être convaincu qu’on avait plutôt 12 ans que 6 ans. Et c’est peut-être l’erreur que nous avons commise. D’autant que, contrai- rement à ce que je croyais lors de ma victoire en 2008, nous n’étions pas à la fin d’un cycle. Vous conceviez tellement cette élection comme un point d’étape que vous avez donné l’impression de ne pas avoir envie d'y aller. Vous vous en êtes aperçu ? Oui, je regrette aujourd’hui de ne pas avoir fait une campagne comme si on avait à gagner contre quelqu’un. Comme il n’y avait pas grand chose dans ce que Moudenc proposait, et que je sous-estimais la somme des choses qu’il avait su cristalliser, je ne me suis pas méfié. Dans le porte à porte, une bonne partie des retours était positif. Dans les réunions publiques, il y avait peu de contestation. On était assez confiant. Peut-être trop, notamment dans notre électorat. On prenait déjà des rendez-vous pour l’après : on agissait comme s’il était sûr qu’on allait se retrouver pour continuer le projet. Vous disiez que Moudenc vous méprisait, mais vous ne l’épargnez pas non plus... On n’a jamais eu de complicité. Je le combats pour ce qu’il est, quelqu’un de tout sauf consensuel et rassembleur, et pour ce qu’il incarne, c’est-à- dire une façon de faire la politique archaïque et conservatrice. Il ne supporte pas le débat, d’être contesté. Je suis tout le contraire. Je trouve que dans la période que l’on traverse on a besoin d’être dans la controverse pour aller chercher plus loin que le conformisme et le consensuel. EN 2008 AU CAPITOLE, ILS ONT OUVERT LE CHAMPAGNE QUAND ILS ONT APPRIS QUE J’ÉTAIS LE CANDIDAT DE LA GAUCHE. ILS PENSAIENT AVOIR GAGNÉ. Reconnaissez-vous un défaut de communication, en particulier sur le débat d’entre deux-tours où l’on avait eu l’impression que d’un côté une phrase suffisait à résumer une pensée tandis que de l’autre il fallait du temps pour développer une pensée ? Oui, en effet, ça donnait l’impression du sécuritaire contre le laxiste. Chez Moudenc, il y avait un message rapide, audible et lisible, attendu par un plus grand nombre, avec je crois un fond de démagogie. Mais c’est quelque chose qui comporte des risques. Prenons l’exemple de la déchéance de nationalité : cette mesure permet de donner l’impression que l’on est ferme, dans une période d’urgence, alors que tout le monde sait que cela ne sert à rien. Même le premier ministre. C’est un débat qui pourrait nous conduire à revenir sur la peine de mort ! N’est-on pas tenté dans l’exercice du pouvoir de prendre ce genre de mesure symbolique pour se laisser le temps de travailler ? Quand j’ai pris la décision d’interdire la consommation d’alcool dans la rue, je n’étais pas convaincu que c’était la bonne méthode. Je pensais qu’il valait mieux travailler avec les patrons de café. Mais j’entendais aussi les policiers me dire que les jeunes les narguaient avec des bouteilles d’alcool à la main. Comme les dérives liées à l'alcool au centre-ville me faisaient craindre le pire, j'ai décidé de faire preuve de fermeté. Faut-il comprendre qu’il y a des décisions qu’on prend quand on est élu qu’on n’aurait pas pensé prendre quand on était candidat ? Oh oui ! Sur la culture, je pensais réduire tout ce qui tournait autour de l’orchestre du Capitole pour donner plus de moyens à d’autres cultures émergentes. Mais quand je suis arrivé et que j’ai vu que Sokhiev était à deux doigts de se faire virer et que pour le garder il fallait embaucher 17 musiciens supplémentaires, eh bien on l’a fait. J’imaginais aussi qu’il suffisait d’enlever un opéra par an pour économiser 1 million d’euros. Sauf que les opéras se programment 4 ans à l'avance ! La démocratie participative ne s’est-elle pas retournée contre vous, notamment dans le monde de la culture où les acteurs ont plus eu le sentiment d’être ignorés qu’écoutés ? Dans la culture, ce qui est malheureux c’est que pour un grand nombre, s’ils ne sont pas sous l’arrosoir, ils sont mécontents. On a pourtant construit une politique publique de la culture en veillant à préserver les fondamentaux existants. Le problème de la culture, ce n’est pas seulement d’aider les acteurs. C’est de donner du sens. Après ça crée des frustrations parce que tout le monde n’a peut-être pas eu ce qu’il voulait. Mais globalement, elles se sont atténuées avec le temps. Une vision qui s’appuyait beaucoup sur la culture scientifique symbolisée par l’inauguration récente du Quai des Savoirs. Pourquoi est-ce si important à vos yeux ? La culture scientifique ce n’est pas seulement redonner le goût des filières scientifiques. Nous vivons dans un monde de folie où les gens doutent de la science. On ferait mieux de douter de ce qu’on fait de la science. Il faut donc avoir une culture scientifique pour que dans les débats, les obscurantistes qui utilisent la peur du progrès n’obtiennent pas gain de cause. À TOULOUSE, IL Y A DES RÉSEAUX MAIS PAS DE CASTES. Comment avez-vous vécu la défaite, et notamment les mises en cause personnelles ? C’est dans ma responsabilité d’assumer. J’ai souhaité analyser les raisons de la défaite en lançant une réflexion et un débat, d’abord en interne, puis avec nos sympathisants. À titre personnel, j’ai un caractère à ne pas me lais-ser abattre. Mais les attaques de Moudenc m’ont blessé car il a essayé de faire croire que l’on avait ruiné la ville. Heureusement que je n’avais pas l’image d’un mec qui s’en mettait plein les fouilles. J’ai mis un an à digérer ces attaques. Mais vu qu’il est exactement comme je le pensais, c’est-à-dire sans ambition ni vision, les gens sont en train de se rendre compte que moi, j’en avais une. Cette reconnaissance, même tardive, est satisfaisante pour l’esprit. L’un de vos anciens adjoints considère néanmoins que vous avez été un bon maire de Toulouse mais un mauvais maire pour les Toulousains. Comprenez-vous cette critique ? C’est tellement facile de jouer sur mon caractère. C’est vrai qu’ a priori , je ne tape pas dans le dos, je ne fais pas de compliments le premier jour. Mais quand on me connaît, on sait que j’ai une véritable capacité à discuter et entendre. La différence, c’est qu’à un moment, j’ai un avis et des convictions. Et quand c’est le cas, je les défends. On m’a reproché de ne pas avoir été médiatique, emblématique et incontournable. Mais Delanoë, Juppé, Colomb, ou Aubry, ne l’ont pas été au début. Dans un premier mandat, il n’y a pas d’amour avec les habitants. Ce n’est qu’au second, quand ils voient les réalisations, qu’ils deviennent fiers de leur maire. Le résultat du scrutin vous a-t-il changé ? Ce qui me change, c’est que j’ai du temps. Du coup, plein de gens me disent : « Ah maintenant tu es bien, tu prends le temps de parler . » Mais je ne l’avais pas avant ! Certains auraient préféré que je sois davantage sur les marchés et dans les bistrots qu’en réunion. Mais il faut du temps pour faire le tour des sujets. Si je devais être candidat en 2020 je prendrais certainement plus de temps pour rencontrer les gens. Cela rejoint d’ailleurs Jean-Luc Moudenc qui, dans le numéro de BOUDU de novembre dernier, estimait que vous n’aviez pas su créer une histoire d’amour avec les Toulousains... Mais j’ai l’impression de vous parler d’amour quand je vous dis que j’avais la certitude que j’étais celui qui connaissait le mieux Toulouse ! Je pense être quelqu’un de très passionné. Mais avec de l’argumentation, de l’intellect. Parce que réfléchir sur la ville, c’est passionnant. Et je ne le vis pas qu’intellectuellement. Mais peut-être que je ne sais pas le montrer. Si je me représente, je travaillerai sur l’image de ma passion... FINALEMENT, TRAÎNER UN PEU LE MATIN, CE N’EST PAS SI DÉPRIMANT. N’êtes-vous pas tenté de faire comme Jean-Luc Moudenc qui, lorsque vous étiez maire tenait un blog dans lequel il faisait entendre sa voix ? C’est ce que je commence à faire. Mais personnellement, contrairement à plein de copains qui s’agitent parce qu’ils ont un retard de notoriété, moi, j’ai une notoriété, il suffit de se balader avec moi dans la ville. Beaucoup de gens me reconnaissent, me parlent, qu’ils m’aiment ou pas. Donc je n’ai pas énormément besoin de me faire connaître. Cela vous donne envie d’y retourner ? Je ne me l’interdis pas. Il y a un an, j’avais l’impression d’être mis sur la touche par tout le monde, mes amis y compris. Depuis il y a des choses que j’ai faites qui retrouvent du sens. Pour l’instant je vais rester dans ma position d’opposant. Même si je ne me représente pas, je resterai très attentif au devenir des territoires des grandes villes parce que je l’ai chevillé au corps. D’ailleurs si la loi sur l’élection au suffrage universel passe au niveau de la Métropole, j’y réfléchirai sérieusement. Comment se passe votre vie sans écharpe ? Au début, j’ai vécu la période difficilement : après 25 ans d’exécutif, il y a une sorte d’addiction au travail, à l’action publique et aux responsabilités. Donc il faut trouver un autre rythme puisque vous n’êtes plus obligé de vous lever à 6 heures. Mais on se reconstitue assez vite. Finalement, traîner un peu le matin, ce n’est pas si déprimant. La première partie de cette conversation avec pierre Cohen est consultable ici : http://www.boudulemag.com/?p=2942
- Poitrenaud : Fin de jeu
ALORS ÇA Y EST, VOUS TIREZ VOTRE RÉVÉRENCE ? Oui. Je voulais prolonger d’un an mais le club n’a pas voulu. Il fallait bien que ça s’arrête à un moment ou à un autre. J’ai joué de malchance avec ma blessure l’année dernière. Du coup cette saison, j’ai moins joué, j’ai eu plus de mal à rester dans le rythme. C’est une situation que je n’avais jamais connue jusque là. Mais au fond, peu importe le moment : c’est triste de quitter son club. VOUS SOUVENEZ-VOUS CE QUI VOUS A DONNÉ ENVIE DE JOUER AU RUGBY ? Je suis issu d’une famille de basketteurs. Mais mon père m’a amené voir la finale du Championnat de France, Stade Toulousain-Agen, en 89. J’avais trouvé ça extraordinaire. Au retour dans la voiture, je lui ai annoncé que je voulais jouer au rugby au Stade Toulousain. Le hasard a fait qu’on déménage à Toulouse, l’année suivante. J’ai donc pris ma première licence à 6 ans au Stade Toulousain. VOUS AVEZ TOUT DE SUITE ACCROCHÉ ? Oui, je faisais déjà du judo donc je n’avais pas peur du contact. Mais la dimension collective me manquait. Et puis j’avais besoin de me dépenser. J’ai tout de suite eu le sens du jeu. Comme ça marchait bien, j’ai été valorisé. Après une année d’athlétisme en seconde au lycée Raymond Naves, je me suis retrouvé à Jolimont en sport-études sous la direction de Claude Debat, un éducateur extra, en avance sur son temps dans le sens où on ne faisait que de la technique individuelle, de la lecture de jeu, de la gestion des surnombres. GUY (NOVÈS) METTAIT DE LA RIGUEUR DANS LE DÉSORDRE. À QUEL MOMENT AVEZ-VOUS SENTI QUE VOUS POUVIEZ FAIRE CARRIÈRE ? J’étais lycéen dans une filière scientifique, je voulais être médecin. Le passage en sport-études était un peu le passage obligé quand tu avais atteint un certain niveau. Après tout s’est accéléré de manière naturelle : en terminale, j’apprends, au mois d’octobre que je suis dans la liste des 30 joueurs qui peuvent participer à la coupe d’Europe. En novembre, je joue mon premier match. Je ne quitte plus le groupe professionnel jusqu’aux phases finales. Je ne peux pas passer mon bac parce que je joue et gagne la finale du championnat de France. Je finis par le passer, et l’obtenir, en septembre mais il est trop tard pour m’inscrire en médecine. COMMENT AVEZ-VOUS VÉCU CETTE ÉCLOSION FULGURANTE ? C’était incroyable : on avait l’habitude de croiser les joueurs, Castaignède, les frères Carbonneau, Ougier. C’était des mecs qu’on badait, ils avaient gagné 5 titres, la première coupe d’Europe. Alors, pour moi, jouer avec eux, c’était hallucinant. À l’époque, tout nous réussissait : on venait d’être champion de France 4 fois d’affilée (cadet, cadet 2, junior, senior). Trois mois plus tard, je suis appelé en équipe de France. On bat les Sud-afs champions du Monde, l’Australie, les Fidji. Rien ne pouvait nous arrêter. On était dans une dynamique de victoires incroyable. COMMENT AVEZ-VOUS VÉCU LE FAIT D’ÊTRE LA PREMIÈRE GÉNÉRATION À ÊTRE PAYÉE POUR ASSOUVIR SA PASSION ? C’est vrai que l’on a été les premiers à s’entraîner tous les jours. On a très vite gagné de l’argent de manière relativement importante. On prenait ce qu’on nous donnait. Mais on était dans l’insouciance. L’argent n’a jamais été un moteur. S’il avait fallu chercher un travail, je l’aurais fait, parce que c’était la norme à l’époque. De la même manière, ça n’aurait pas été un problème pour moi de ne pas devenir un joueur pro reconnu. J’aurais pu pratiquer un autre métier et être très heureux. VOTRE CARRIÈRE A-T-ELLE ÉTÉ CONFORME À VOS RÊVES D’ENFANT ? Oui, parce que j’avais l’exemple d’un club qui gagnait des titres en pratiquant un joli rugby. J’ai le sentiment qu’on n’a fait que perpétuer ce qui existait déjà, sans avoir dérogé à l’exigence du Stade Toulousain. À titre personnel, j’ai pris énormément de plaisir, à chaque instant, notamment dans le jeu, parce que j’ai eu la chance d’évoluer dans une équipe où l’on se régalait, avec des mecs qui m’ont permis de m’exprimer. AVEZ-VOUS CONSCIENCE D’AVOIR INCARNÉ, POUR LE PUBLIC, LE JEU À LA TOULOUSAINE ? Le jeu à la toulousaine, c’est comme le french flair , c’est du fantasme. On a gagné des titres parce qu’on avait un paquet d’avants qui dominait ses adversaires, une grosse défense et un grand numéro 10. Après c’est plus facile de prendre des risques. Quand tu as ça, tu gagnes 90% des matchs. Il ne faut pas se voiler la face. Après on a eu la chance d’avoir la confiance de Guy Novès qui nous a toujours encouragé à l’initiative. QUELLE IMPORTANCE LUI RECONNAISSEZ- VOUS DANS VOTRE CARRIÈRE ? Il a toujours su tirer le meilleur de ses joueurs sans jamais chercher à les changer. Il connaissait très bien nos qualités et nos défauts et savait appuyer sur le bon bouton. Il arrivait à nous transcender. Son rôle était de nous canaliser parce qu’on avait tendance à en faire trop. On avait envie de jouer tout le temps, à l’excès, et parfois contre le cours du jeu. Et en même temps, si tu ne tentes pas, tu ne réussis jamais. Il fallait arriver à trouver le bon compromis et Guy mettait de la rigueur dans le désordre. Avec ses qualités et ses défauts, Guy, sur les hommes, s’est rarement trompé. FRED MICHALAK ET MOI, ON N’EST PAS DES JOUEURS RASSURANTS POUR UN COACH. ON IMAGINE QUE VOUS AURIEZ AIMÉ BÉNÉFICIER DE LA MÊME CONFIANCE EN ÉQUIPE DE FRANCE ? Mais j’en ai eu ! La porte est celui qui m’a donné le plus de sélection. À l’époque, les exigences internationales étaient vraiment différentes du championnat et de la coupe d’Europe. Comme j’avais envie de jouer en Bleu, j’ai fait des efforts, j’ai progressé physiquement et dans mon jeu au pied ce qui m’a permis de disputer deux coupes du Monde. Au milieu des schémas très organisés qu’il mettait en place, on pouvait, Fred (Michalak) comme moi, apporter un peu de fantaisie. Mais on est pas forcément des joueurs rassurants pour un coach ! Parfois, on a les fils qui se touchent. Sur un terrain, on est capables de faire des trucs supers comme de grosses conneries. COMME CELLE EN FINALE DE LA COUPE D’EUROPE EN 2003 CONTRE LES WASPS. N’EN AVEZ-VOUS PAS ASSEZ QU’ON VOUS RAPPELLE SYSTÉMATIQUEMENT CETTE ERREUR ? C’est normal. Elle fait quand même partie du top 5 des plus belles bourdes de l’histoire du rugby ! Je ne suis pas plus malheureux de cette défaite que des deux en finale de championnat de France ou de celle contre le Munster en H Cup. C’est un fait de jeu sportivement dramatique. J’aurais dû envoyer le ballon en touche. Mais sur la touche, il y aurait peut-être eu un essai sur ballon porté. En l’occurrence, j’ai fait le mauvais choix. CELA A ÉTÉ DUR DE S’EN REMETTRE ? Oui parce que je me suis senti responsable. Même si le groupe ne t’en veut pas, tu te sens seul. Tu te sens coupable. Certains ont eu les boules pendant un moment. Mais ils avaient trop conscience que ça pouvait leur arriver pour m’en vouloir. VOTRE GOÛT POUR LES RELANCES À LA MAIN ET LA PRISE DE RISQUE VOUS A VALU AUTANT DE CRITIQUES QUE D’ÉLOGES. COMMENT AVEZ-VOUS VÉCU LA CRITIQUE ? Il y a des choses qui collent à la peau pendant toute une carrière. On ne peut rien y faire. Mais très franchement, connaissant Bernard Laporte et Guy Novès, vous croyez vraiment que si je n’avais pas été fiable, si j’avais été un branquignol, un fou furieux, j’aurais duré aussi longtemps ? VOUS ÉVOQUIEZ LES EFFORTS CONSENTIS POUR JOUER EN BLEU. EN MATIÈRE DE JEU, LE RUGBY PROFESSIONNEL VOUS A-T-IL FRUSTRÉ ? Je suis toujours resté fidèle à moi-même. Je ne me suis jamais fourvoyé, j’ai toujours joué comme je l’entendais. Que cela plaise ou pas. Au niveau international, cela m’a joué des tours. Avec moi, pas de juste milieu : soit on décidait de s’appuyer sur mes qualités soit on décidait de pratiquer un jeu restrictif et on ne m’invitait pas à la fête. DES PROFILS COMME LES VÔTRES NE SONT- ILS PAS VOUÉS À DISPARAÎTRE ? Il y en aura toujours. On disait que des profils à la Elissalde n’existeraient plus : regardez le petit Bézy. Hugo Bonneval aussi, ou Médard. Maxime, quand il est en pleine bourre, il est indiscutable. Quand il est moins bien, on est sévère. Il fait partie de ces joueurs à qui on pardonne moins parce qu’il est pétri de talent. Un mec comme Michalak, par exemple, avait montré, jeune, des choses tellement extraordinaires que quand il évoluait à un niveau normal pour un n°10, tout le monde lui tombait dessus. AVANT, QUAND JE VOYAGEAIS, JE VOULAIS TOUT VOIR, VITE. MAINTENANT QUE JE PRENDS DES PHOTOS, JE RALENTIS. VOUS ACHEVEZ VOTRE CARRIÈRE APRÈS AVOIR ÉVOLUÉ DANS UN SEUL CLUB, LE STADE TOULOUSAIN. POURQUOI ? Parce que je n’avais aucun intérêt sportif à partir. J’ai disputé 11 finales dans ma carrière, j’ai gagné 7 titres, j’ai pu jouer en équipe de France. La priorité, c’est de se sentir bien sportivement quelque part. Et c’était mon cas à Toulouse. J’ai, un temps, hésité à partir jouer en Angleterre. C’est peut-être quelque chose qui m’aura manqué, de vivre différemment. Mais ça m’aura donné le goût de le faire. RESTER À TOULOUSE NE CONSTITUAIT-IL PAS UNE FORME DE CONFORT ? À Toulouse, le niveau d’exigence est énorme. Quand vous jouez le titre chaque saison, pourquoi aller galérer ailleurs ? Au-delà du fait que parfois je peux avoir l’air un peu fantasque et dilettante, je joue pour gagner. Et si j’ai réussi, c’est que je m’entraînais plus que les autres. Ce qui a fait que je suis resté, c’est que notre génération n’a jamais accepté de quitter le devant de la scène. Même quand on a eu des difficultés, on s’est toujours battu pour revenir. QU’ENVISAGEZ-VOUS AUJOURD’HUI ? Je suis en négociation avec le club pour une reconversion. Je peux aussi remettre ce projet à plus tard et finir ma carrière aux États-Unis. Ce serait l’occasion de continuer qu’on n’oublie pas que le rugby reste l’un des seuls sports collectifs où si tu penses qu’à ta gueule, ça ne fonctionne pas. Chaque fois que j’ai fait partie d’une équipe qui gagnait, il se passait un truc, on était content de passer du temps ensemble. ET LA PHOTOGRAPHIE, DANS TOUT CELA ? Elle prend de plus en plus de place dans ma vie. J’ai encore du mal quand on dit de moi que je suis photographe. Je n’ai pas encore réalisé le travail, le projet, qui me permette de me sentir légitime parmi les photographes. Arriver à trouver son langage photographique, c’est une longue quête. Je commence à appréhender mon angle de vue, la focale qui me convient, mon cadrage. Je sais que je privilégie la couleur au noir et blanc. Je commence à comprendre la lumière, je commence à savoir ce que je veux et ce que je ne veux pas, à maîtriser la technique. Aujourd’hui, je me sens capable de répondre à une commande. Et j’en ai envie ! COMMENT VOUS EST VENUE CETTE PASSION ? J’ai toujours suivi l’actualité. Rapidement j’en ai eu assez des médias traditionnels, et j’ai eu envie d’aller voir un peu plus loin : grâce à internet, j’ai trouvé des médias alternatifs. J’ai été attiré par le photojournalisme. Pendant le festival MAP en 2010, on m’a proposé de faire quelques photos de l’intimité du vestiaire. J’ai eu des retours positifs. Ça m’a encouragé à continuer. J’ai pris quelques cours, j’ai acheté du matériel, quelques bouquins, je me suis abonné à quelques blogs de photos. Et c’était parti ! VOUS AVEZ COMMENCÉ PAR PHOTOGRAPHIER VOS PARTENAIRES. LE RUGBY EST-IL VOTRE SUJET DE PRÉDILECTION ? Je n’ai pas envie de me spécialiser dans la photo sportive, même si je reconnais qu’elle requiert beaucoup de savoir-faire. J’admire d’ailleurs beaucoup le travail de Michel Birot, rédacteur en chef et créateur d’ Attitude Rugby , qui a photographié toute sa vie l’intimité du XV de France et d’équipes de niveaux inférieurs. Il a une œuvre incroyable. Il est allé chercher l’essence même de notre sport. JE SUIS POLI MAIS PAS HYPER SOCIABLE. QUELS UNIVERS AVEZ-VOUS ENVIE D’EXPLORER ? Ce qui m’intéresse, c’est la construction photographique d’un sujet. C’est une bonne manière d’appréhender l’actualité. C’est un témoignage brut de décoffrage. Ça parle autant, voire davantage, que la vidéo. Tous les ans, je vais à Visa pour l’Image à Perpignan. Les photos sont marquantes. Celle du gamin mort sur la plage, par exemple, a beau être dure, tu t’aperçois qu’elle peut faire prendre conscience de la situation au monde entier. VOIT-ON LE MONDE DIFFÉREMMENT DERRIÈRE UN BOÎTIER ? C’est sûr. Avant, quand je voyageais, je voulais tout voir, tout faire, le plus vite possible. Maintenant que je prends des photos, je ralentis le temps. Je fais beaucoup plus attention aux choses qui m’entourent. J’ai redécouvert Toulouse en me baladant avec mon appareil. J’observe les gens, je rencontre des gens. C’est quand même assez rare, aujourd’hui, de se dire que tu vas marcher dix minutes dans la rue et que tu vas peut-être rencontrer des gens et échanger avec eux. DEVENIR PHOTOGRAPHE PROFESSIONNEL VOUS TENTE-T-IL ? Pourquoi pas ! J’aimerais avoir le courage d’essayer de vivre plus intensément ma passion pour la photo. Je me dis que ce serait super d’enchaîner sur une deuxième passion après une carrière dans le rugby. QUEL EST LE TRAVAIL PHOTOGRAPHIQUE DONT VOUS ÊTES LE PLUS FIER ? La dernière série de portraits de mes partenaires. Ça faisait longtemps que ça me titillait. C’était important pour moi de témoigner d’une époque, avant que toute une génération de joueurs n’arrête sa carrière. Je sentais que c’était le bon moment. Le projet au Cambodge, pour l’association Pour un sourire d’enfants, m’a permis d’être, pour la première fois, dans la peau d’un photojournaliste. Même si le travail n’est pas abouti, j’ai amorcé quelque chose qui m’a plu. J’en garde un super souvenir. EST-CE QUE VOUS AVEZ DES MODÈLES EN PHOTOGRAPHIE ? Il y a une agence que je trouve extraordinaire, c’est l’agence Noor. C’est un collectif de photographes fantastiques. Ils prennent des risques, vont sur des zones de guerre. C’est du photojournalisme. Ils travaillent sur des sujets au long cours. C’est Stanley Greene qui en est le fer de lance. Pour moi le Black Passp ort, c’est la référence. Pourtant il utilise beaucoup de noir et blanc ce qui n’est pas forcément ce que je préfère. Mais quand j’ai vu son bouquin, ça a été une vraie révélation. ON DIT SOUVENT DES PHOTOGRAPHES QU’ILS AIMENT BIEN S’EFFACER DERRIÈRE LEUR BOÎTIER. C’EST VOTRE CAS ? Oui, je suis bien derrière mon boîtier. Je ne suis pas quelqu’un d’extraverti. Je suis poli mais pas hyper sociable. Ça me va bien de me dissimuler derrière un boîtier. JE N’AI JAMAIS FLAMBÉ (…) JE SUIS TROP RÉSERVÉ POUR ÇA. COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QU’IL Y AIT AUTANT DE RUGBYMEN AMATEURS D’ART ? Peut-être parce qu’il y avait moins d’argent ce qui a permis aux joueurs de rester connectés à la vraie vie. Un vestiaire de rugby était assez représentatif de la société. Et puis le milieu de l’art, ou de la mode, s’intéresse plus au rugbyman. Il reste un sportif accessible avec lequel on peut parler facilement. VOUS AVEZ L’IMPRESSION D’ÊTRE RESTÉ PROCHE DES RÉALITÉS ? On a beau avoir gagné beaucoup d’argent, on appartient à une génération qui devra travailler après la carrière sportive. Quand j’ai été champion de France, je gagnais 4500 francs par mois. Et c’était déjà extraordinaire ! Aujourd’hui, un jeune international comme je l’étais gagne au moins 20 000 euros net ! COMMENT AVEZ-VOUS VÉCU LA NOTORIÉTÉ ? Tu as un ego surgonflé quand tu signes des autographes, que tu gagnes de l’argent et que tu plais aux femmes. Mais je n’ai jamais flambé, acheté de bagnoles à 50 000 euros. Au contraire, je pense que je n’ai pas suffisamment profité des avantages que je pouvais avoir. Je suis trop réservé pour ça. CRAIGNEZ-VOUS, COMME CE FUT LE CAS POUR LES SCULPTURES DE JEAN-PIERRE RIVES, QUE LA CRITIQUE SOIT PLUS SÉVÈRE COMPTE TENU DE VOTRE PASSÉ DE JOUEUR ? Ça ne m’inquiète pas parce que j’ai toujours été soumis à la critique. Si elle vient des photographes, cela ne me dérange pas, au contraire. De gens qui ne sont pas du milieu, ça m’ennuie davantage. Je suis plus susceptible quand on juge mes photos que mes prestations rugbystiques. REDOUTEZ-VOUS LA JALOUSIE ? Les photographes qui essaient de percer depuis longtemps et qui me voient exposer, sortir un petit bouquin, alors que je ne fais de la photo que depuis 5 ans, risquent de l’être. Ce sont des choses qui prennent parfois énormément d’années. J’ai la chance de pouvoir le faire assez vite. Mon nom m’aide, il faut être honnête : quand j’ai exposé pour la première fois pour MAP, c’était parce que j’étais joueur de rugby. Il s’est avéré que ce n’était pas trop mal donc tant mieux. Même chose pour le Cambodge, et la vente aux enchères. Par contre si demain je prends mon appareil et que je me casse au fin fond de l’Amérique du Sud ou de l’Afrique, ce sera différent. Le sujet sera bon ou pas. C’est la prochaine étape. QUE CHOISIRIEZ-VOUS ENTRE UNE RECONVERSION AU STADE TOULOUSAIN ET UNE CARRIÈRE DE PHOTOGRAPHE ? Je crois que je privilégierais la reconversion au Stade. Me dégager du temps pour faire des photos, j’y arriverais toujours.
- Université : L’inexorable tri
Depuis quelques années, l’université danse avec la question de la sélection un tango enfiévré dont la chorégraphie est assez facile à retenir : deux pas en avant, un pas en arrière. Et comme tous ceux qui débutent dans le tango, elle se fait régulièrement écraser les arpions. Qu’elles se résolvent à sélectionner pour trouver une solution à l’afflux de candidats, pallier le manque de moyens ou concurrencer les grandes écoles ; de facto les facs trient. La sélection est pourtant prohibée à l’université. Le Conseil d’État l’a confirmé en février 2016, dans le cadre d’une décision relative à l’accès au master 2. Elle semble pourtant inéluctable si l’on considère les objectifs de taux de réussite au bac sans cesse revus à la hausse, tout comme ceux de l’accès aux études supérieures. À Toulouse, en fac de sciences, le succès de certaines filières conduit à l’organisation de tests de capacité destinés à faciliter l’orientation des nouveaux arrivants. À l’autre bout de la ville, en sciences et techniques des activités sportives (STAPS), c’est un tirage au sort qui détermine qui a le droit d’intégrer la filière et qui est prié d’aller trainer ses Asics ailleurs. Avant d’en arriver là, et de conformer leurs règles d’admission à celles de l’Euro Millions, quatre présidents d’université, dont Bruno Sire, de l’UT1 Capitole, ont lancé, le mois dernier, un S.O.S à leur ministre de tutelle, Najat Vallaud-Belkacem. Leur requête : obtenir des décrets autorisant la sélection des élèves entre la première et la deuxième année de master. Leur menace : ne pas rouvrir certaines filières à la rentrée 2016 s’ils n’obtenaient pas gain de cause. Finalement, 1300 masters ont obtenu le droit de sélectionner, à la grande surprise de ceux qui avaient entendu la ministre de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur déclarer en février dernier à la tribune de l’Assemblée nationale : « La sélection – profondément rétrograde – s’oppose non seulement à la démocratisation, mais elle s’oppose aussi au progrès . » TRI QUI TUE Car avant d’être une question d’éducation, d’organisation et d’effectifs, le problème de la sélection à l’université relève avant tout du clivage politique. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer ce qu’en dit la secrétaire départementale des LR, Christine Gennaro-Saint : « Avec la gauche, on est sur un dogme égalitaire. Depuis 2012, ils n’hésitent pas à ponctionner les universités performantes pour renflouer les autres. Il ne faut pas avoir honte de s’attaquer à ce principe d’égalitarisme. Tirer les jeunes vers le haut doit être un principe de vie ! », aux propos de son pendant du parti communiste, Dominique Satgé : « La vraie gauche est opposée à la sélection, parce que si on donne les moyens aux enseignants d’enseigner et aux étudiants d’apprendre, les résultats sont bons. » Du côté des amphis et des distributeurs de Red Bull , les avis sont comme les frigos des colocations : partagés. Un sondage publié par le magazine L’Étudiant en mars dernier révélait que 57% des étudiants sont à l’aise avec le principe de sélection à l’université. Résultat pondéré par le fait que les étudiants les plus favorables à la sélection sont fatalement les plus diplômés. La nuance laisse de marbre Adrien Liénard, étudiant à Sciences Po Toulouse et secrétaire général du l’Unef (Union nationale des étudiants de France) locale : « On revendique le droit de poursuivre nos études, le droit d’accéder au niveau bac+5. Les pro sélection disent qu’il ne faut pas être trop nombreux en cours pour que la pédagogie soit bonne ? Nous sommes d’accord sur le constat ! Pour permettre la constitution de petits groupes, il ne faut pas de sélection mais davantage de moyens, davantage de profs et de chargés de TD ! » Même refus catégorique de la sélection, à l’entrée en fac comme à la fin de la première année de master, chez Quentin Spooner, secrétaire général de la Fédération des Association Générales Étudiantes de France (FAGE) : « On n’est pas là pour payer les pots cassés. Plutôt que de sélectionner par le niveau, le hasard ou l’argent, il faut imaginer de nouveaux outils et de nouvelles méthodes permises par le numérique. » L’argument fait écho à celui de Pierre Cohen, à la fois ingénieur en informatique et ancien membre du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste : « L’inscription dans l’enseignement supérieur est un beau principe, mais le gros risque, c’est qu’avec l’autonomie des universités se pose les questions des ressources, de la masse des étudiants et de la qualité de l’enseignement. Peut-être le numérique et l’enseignement à distance constituent-t-ils une solution ? » TRI PORTEUR La FAGE et ses responsables, qui travaillent sur le sujet, promettent des propositions pour bientôt, tout en blâmant d’avance, par la bouche de Quentin Spooner, la tiédeur rétrograde de certains : « Il y a la peur du changement. Quand les présidents menacent de ne pas ouvrir leurs masters, ils entretiennent ce climat de peur. Ils n’ont pas la culture de l’innovation. » Tournons-nous donc vers une personnalité toulousaine qu’on peut accuser de tout, sauf de ne pas incarner la culture de l’innovation : Alain Costes, directeur scientifique de Mapping Consulting, ancien directeur du Laas-CNRS et artisan précoce des liens entre recherche et industrie : « L’enseignement universitaire français est excellent, et je pèse mes mots. Cela étant dit, le boulot de l’université ne se limite pas à la formation des esprits. Il lui faut prendre en compte le fait que ce n’est pas elle qui crée les emplois, mais le marché ! Il lui faut pratiquer une sélection positive, c’est-à-dire une sélection qui guide l’étudiant vers la réussite. » Pierre Vinel, le président de l’université Paul-Sabatier est, lui aussi, favorable à cette sélection positive : « J’ai une appétence pour les filières sélectives. Mais associer la qualité de la formation à la sélection n’est pas forcément juste. Ce qui compte c’est la plus-value de la sélection. Permettre aux plus médiocres d’acquérir des compétences est plus méritoire que de permettre à quelqu’un d’excellent d’approcher l’excellence. » Et Alain Costes d’enfoncer le clou en rappelant que la sélection positive revient aussi à orienter des collégiens et des lycéens vers des filières techniques pour d’autres raisons que celle d’un échec dans la voie générale : « Le monde du travail de demain, fait de technologie et de service, n’a pas seulement besoin de bac + 5 ! Valoriser les filières techniques, c’est retirer des universités une partie des étudiants en errance ! » conclut-il. Quoique séduisante sur le papier, l’idée d’une adaptation de l’enseignement universitaire au marché du travail ne paraît pas aussi simple que cela à organiser. C’est en tout cas ce que laisse entendre Bernard Monthubert, le prédécesseur de Pierre Vinel : « Une adéquation directe, ça ne marche pas. D’ailleurs, les entreprises ne le demandent pas. Ce qui est important pour les étudiants, c’est d’avoir un certain nombre de compétences qu’ils vont pouvoir utiliser dans plusieurs métiers. C’est central, car les métiers évoluent rapidement, et il est essentiel de pouvoir évoluer aussi vite qu’eux. » Une idée complexe que Bruno Sire résume en une formule lapidaire : « Nous avons la responsabilité de ne pas envoyer les jeunes à Pôle Emploi. » TRI OF LIFE Il en est un qui prend moins de gants quand il s’agit de décrire la situation : Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à Paris-Dauphine et défenseur de la sélection : « À Toulouse, vous avez d’un côté l’excellence de la TSE et de l’autre le Mirail, une formidable fabrique à chômeurs, à échecs et à inégalités. Le système est complètement aberrant. Un gamin qui obtient son bac s’inscrit en priorité en classe prépa, ou, deuxième choix, en BTS ou IUT. Et quand il est vraiment trop mauvais, il va en fac. C’est ça qu’ils veulent ? Transformer la fac en une sorte de gigantesque parking où les enseignants n’ont aucune envie d’enseigner, puisque de toute façon leur avancement n’est conditionné qu’à leurs travaux de recherche ? » Sollicité, le président de l’université Jean-Jaurès, Michel Minovez, accaparé le mois dernier par les piquets de grève et le saccage de ses locaux, n’a pas souhaité s’exprimer. À TOULOUSE, VOUS AVEZ D’UN CÔTÉ L’EXCELLENCE DE TSE ET DE L’AUTRE LE MIRAIL, UNE FORMIDABLE FABRIQUE À CHÔMEURS. Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à Paris-Dauphine Joël Etchevarria, directeur de la Toulouse School of Economics, a pour sa part accepté de donner son avis sur la question : « Les pourfendeurs de la non-sélection considèrent que l’université est là pour donner des bases de culture générale. Mais inconsciemment, ce sont les bénéficiaires du système qui le stérilisent. Les sachants font en sorte que les non-sachants n’arrivent jamais à accéder à l’université. Un ami professeur à Jean-Jaurès me disait récemment : “ Les gosses de riches, c’est nous qui les avons. Il n’y a qu’eux dont les parents sont capables de payer pour suivre des études qui ne mènent à rien !” À la TSE, l’ensemble de la sélectivité se fait sur les maths, là où le biais culturel est le moins prégnant. C’est la sélection la moins inégalitaire : il faut arriver à sélectionner les gens sur des capacités cognitives et pas sur le fait qu’ils aient eu la chance de voyager pendant leur jeunesse et donc d’apprendre l’anglais. À l’université, ce sont des processus basés sur le niveau général révélé par le dossier. Donc refuser la sélection explicite, c’est accepter la sélection implicite ». Sa solution : s’inspirer du modèle anglo-saxon où les premiers cycles sont plus généraux, et intégrer une dose de sciences humaines dans tous les cursus. Alain Costes signe des deux mains : « On avait monté, au Laas, un labo qui intégrait des diplômés de sciences humaines. Dans les premières réunions, ils me gonflaient. Et puis j’ai vite constaté qu’ils avaient souvent raison. À force de simplifier, à force de fonder uniquement mes réflexions sur des modèles mathématiques, physiques, géométriques, je me suis rendu compte que je passais à côté de la réalité. De nos jours il faut des sciences humaines partout. » TRIS ET CHUCHOTEMENTS Finalement, à quelques exceptions près, les avis sur la sélection convergent vers une idée simple : oui pour la sélection quand il s’agit d’aider les étudiants à s’épanouir et à trouver un job, et non quand il s’agit de masquer le manque de moyens. La clef du problème résiderait donc dans la façon de présenter la sélection aux étudiants plutôt que dans le principe lui même. La chose mettrait presque d’accord Adrien Liénard de L’Unef et Bruno Sire de l’UT1 Capitole. Quand le premier dit : « Si on sélectionne parce qu’on ne peut pas accueillir tout le monde, les étudiants se disent que l’université manque de moyens. Mais si on leur dit que pour avoir un bon diplôme, il faut être formé à 30 personnes et pas à 600, ils se demandent légitimement pourquoi on ne fait pas 20 groupes de 30 ! », le second assure qu’il faut expliquer aux étudiants que la sélection vise avant tout à homogénéiser les groupes : « La sélection permet de former des groupes d’étudiants avec les mêmes acquis, la même capacité de travail et la même motivation. C’est ainsi que la formation est efficace et c’est toute la force des classes préparatoires. Si vous vous retrouvez avec des étudiants de niveaux trop différents, les meilleurs s’ennuieront, les plus mauvais seront en échec et au final, la formation sera médiocre. » C’est là tout l’enjeu de cette question ardue, qui risque de faire le buzz et d’alimenter longtemps la polémique, même si, dans les couloirs des universités toulousaines, défenseurs et détracteurs de la sélection chuchotent que les jeux sont faits, et qu’elle va s’installer durablement dans les facs. Rien ne dit que cela se fera sans heurts. « S’entendre avec les autres, a dit un jour Groucho Marx , est d’une importance si vitale que je ne comprends pas pourquoi l’université ne consacre pas de vrais cours à ce domaine. » Ce serait une bonne idée que de créer une filière Entente avec les autres … à condition de se mettre d’accord sur les conditions de sélection permettant d’y accéder.
- Doggy style – photolégende
À l’exposition canine internationale de Toulouse, qui s’est tenue fin février, BOUDU a croisé des spécimens canins tout à fait déroutants, et des êtres humains qui l’étaient tout autant.





