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François Piquemal : Le poil à gratter

PAR Célia COUDRET | Photographie de Rémi BENOÎT
Temps de lecture 6 min

Ces derniers mois, les opposants à la loi travail n’ont eu de cesse de battre le pavé toulousain. Parmi les syndicats, les #NuitDebout et autres revendicateurs de droits sociaux, certaines personnalités émergent. François Piquemal est l’une d’entre elles. Entre coups médiatiques et victoires au tribunal, le porte-parole du Droit au logement (DAL) apparaît comme l’empêcheur de tourner en rond numéro 1. Boudu est allé à la rencontre de ce spécialiste des « stratégies d’alliances » sur le terrain.

084A9818Sur son tee-shirt, la célèbre formule du révolutionnaire burkinabé Thomas Sankara : « La patrie ou la mort nous vaincrons ». Avec son allure fluette, François Piquemal n’a rien du trentenaire. Derrière son air juvénile, il est aujourd’hui une des figures reconnues du militantisme à Toulouse. Porte-parole du DAL qu’il a contribué à développer, il affronte régulièrement la Mairie au tribunal. Cet empêcheur de tourner en rond multiplie les campements du DAL à Toulouse (square Charles-de-Gaulle, allées Roosevelt et place Saint-Georges en juin). Il a également amené le DAL à s’inviter lors de l’inauguration de la Place Saint-Pierre puis celle des Quais de la Daurade, sachant profiter de ces évènements pour replacer les mal-logés dans l’actualité médiatique locale.

Lorsqu’il arrive à Toulouse à l’âge de 19 ans pour une licence d’Histoire-Géographie, il est déjà politisé. Le référendum de 2005 est passé par là. « Cela m’a permis de me situer politiquement, sillon que j’ai creusé durant mes études. » Alors qu’il s’installe sur les bancs du Mirail, le mouvement contre le CPE* se lève, en 2006. Suivront ceux contre la loi LRU* les deux années suivantes. Très actif, il fera partie des sept universitaires à être allés en procès.

Rappeurs et Résistants

NTM, IAM, La Rumeur… Ses sources d’inspiration, c’est notamment dans le rap qu’il va les chercher. Ou chez Zebda et sa composante politique les Motivé-e-s, dont il ne tarde pas à se rapprocher. Tandis qu’il s’engage à leurs côtés comme simple militant, leurs leaders ont vite fait de remarquer son potentiel. Au point qu’il en devient secrétaire de direction auprès des élus municipaux, de 2007 à 2008. « Il avait une énergie particulière mais surtout, une capacité à construire l’action, comprendre les enjeux avant de se lancer sur le terrain. Que ce soit dans la dimension activiste ou dans celle, plus technique et institutionnelle, du conseil municipal, il savait répondre présent », se souvient Salah Amokrane, ancien élu du groupe, désormais à la tête du Tactikollectif, qui organise le festival Origines Contrôlées.

Aujourd’hui, militer pour les droits sociaux, c’est rendre hommage à nos anciens qui se sont battus au péril de leur vie, et ont accouché du Conseil national de la Résistance.

C’est également dans l’Histoire qu’il puise ses inspirations. Avec une figure de proue, Lise London, résistante et membre des Brigades internationales. « Aujourd’hui, militer pour les droits sociaux, c’est aussi rendre hommage à nos anciens qui se sont battus au péril de leur vie, et ont accouché du Conseil National de la Résistance. »

Un engagement qui trouve aussi son expression dans le professorat. Enseigner (l’histoire-géographie et l’éducation civique) en lycée professionnel est, par exemple, un motif de fierté. Car comme il le rappelle sur le blog qu’il tient sur Mediapart, près d’un quart des lycéens français y sont : « Une part non négligeable composée en majorité de jeunes issus des classes populaires ». Une réflexion qui fait écho à ses origines sociales, modestes, dont il n’hésite pas à dire qu’elles constituent une motivation supplémentaire. Au point de revendiquer une vision quasi « marxiste de la société » : « Je pense que des classes sociales existent même si elles n’ont pas aujourd’hui conscience de leur existence, ce qui empêche toute lutte claire ».

À la Taubira

Reste qu’il a compris qu’il fallait être plus subtil pour faire progresser la popularité du DAL, où il prend garde à ne pas mettre en avant ses idées de gauche : « J’évite les termes clivants et les questions de mœurs. Le logement, ce n’est pas une idéologie, c’est du concret. Que l’on rejette telle ou telle communauté, tout le monde s’accorde à dire qu’on a le droit d’avoir un toit. Tout comme l’éducation, la nourriture et la santé. » Le choix des mots, pour mieux rassembler. Une seconde peau, d’après Anaïs, son amie de longue date : « Il a toujours eu le sens de la formule. C’est un grand amateur de citations, un peu à la Taubira ! ». C’est d’ailleurs pour ces qualités que François Piquemal a rapidement été choisi comme porte-parole par la Fédération nationale du DAL. Annie Pourre, membre du bureau national : « On peut être très fermé sur la thématique du logement. François a une vision plus large concernant les passerelles qu’il peut y avoir avec d’autres mouvements. Il nous bouscule un peu… mais sa prise de distance lui permet d’avoir une vision quant au développement du mouvement ». Dans le milieu militant toulousain, on observe avec attention son travail au DAL31, comme Salah Amokrane : « Il donne du sens… c’est pas seulement pour le coup d’éclat, il y a une vraie réflexion derrière ».

Pour résumer son action, le principal intéressé fait référence à Bertolt Brecht : « Celui qui ne participe pas à sa lutte participe à son échec ». Une citation en passe de devenir son crédo. « Quand je suis arrivé au DAL, l’association avait davantage une position d’assistanat. Aujourd’hui, ce n’est plus le super militant qui fait le travail pour les autres. On pousse les gens à venir lutter eux-mêmes pour leurs droits. Ils en ressortent plus dignes et fiers. Et les victoires qu’on arrache, ce sont leurs victoires ! » Des victoires qui ont parfois pour théâtre le tribunal, où il a pris l’habitude de plaider, au service du DAL. « Ça me plaît bien de manier, d’utiliser la loi pour faire valoir des droits. Dans une autre vie, être avocat m’aurait peut-être plu. »

Horreur de perdre

Entièrement dévoué à la lutte sociale, il reconnaît avoir réduit le champ de ses relations amicales : « Militer au DAL, c’est faire face à des situations parfois très dures qui nous touchent personnellement. Ce n’est pas évident d’en parler entre deux verres. Cela crée forcément un décalage ». À l’exception de quelques randonnées dans les Pyrénées entre amis, il ne revendique aucune autre passion. « Toute sa vie tourne autour de la lutte qu’il mène avec le DAL », confirme Anaïs. Ses cours d’histoire (à mi-temps) lui offrent une « parenthèse », comme il le reconnaît lui-même. Deux parties de sa vie qu’il tient à bien dissocier. « Lorsque cela ne va pas fort d’un côté, il y a toujours l’autre pour compenser. Cela me permet de faire des recherches sur d’autres sujets que ceux liés au DAL, et d’avoir un peu deux vies », confie-t-il.

La façon dont il pense l’action nous apporte un renouveau.Annie Pourre, membre du bureau national du DAL.

« Il y a quelque chose que je trouve dans la lutte que je ne trouve pas ailleurs : les gens reprennent leur destin en main », explique François Piquemal. Entre difficultés et précarité au quotidien, le doute survient et pourtant il reste déterminé à continuer : « Ce qui donne l’énergie, c’est de gagner ! » Et c’est d’ailleurs cette soif de vaincre qui le dissuade, pour l’instant de se lancer en politique. « Au DAL, on a horreur de perdre, donc sur le champ politique, je pense que je ne supporterais pas de perdre non plus ». Il attend de voir les débouchés du mouvement contre la loi travail. « S’il y a une liste qui se crée, une alternative politique avec derrière un gros mouvement social qui légitime son action politique, cela peut être intéressant. Mais si c’est une liste qui ne fait que poser des idées pour exister électoralement, alors ma place n’est pas là mais dans le mouvement social. »

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*CPE : Contrat première embauche, projet de loi dont les jeunes ont obtenu le retrait en 2006

*LRU : Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (dite loi LRU ou loi Pécresse)

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.