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L’odyssée de la Cité de l’espace

PAR Philippe SALVADOR | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 7 min

Pour les Toulousains d’aujourd’hui, la Cité de l’espace fait partie du décor comme les balcons dorés du Capitole ou les tireuses à bière de la place Saint-Pierre. Elle est pourtant née aux forceps, il y a 20 ans, sur le chantier abandonné d’un monument biscornu que la mairie de Toulouse avait sur les bras. Voici son histoire.

Conseil municipal, 12 novembre 1993. Comme il l’a laissé entendre il y a quelques semaines au SITEF, le salon de l’innovation et de la prospective, Dominique Baudis annonce officiellement « la création d’un musée de la conquête spatiale. Nous avons un bâtiment bien situé dont la ville va devenir propriétaire ». Les élus savent parfaitement de quel bâtiment il s’agit. Au bord de la rocade est, sa construction est interrompue depuis février. Les ouvriers l’ont laissé en plan sous une couche d’isolant thermique orange vif. Les journaux parlent d’« une carcasse sale qui a au moins l’intérêt de se repérer de loin », d’une « coquille vide au beau milieu des herbes folles qui interroge le regard des automobilistes ». Ce que les Toulousains ont affectueusement surnommé « la cocotte » devait abriter la fameuse fondation du marchand d’art Alain Inard. Un massif pavé de béton surmonté d’une étrange sculpture habitable au profil d’oiseau, La chapelle blanche, œuvre du sculpteur méconnu Henri-Georges Adam : « Alain Inard possédait toute la collection d’Adam, et comme elle ne valait rien sur le marché de l’art, il comptait faire grimper sa valeur en consacrant une fondation à son œuvre », éclaire Jean-François Bruna-Rosso, avocat et président-fondateur des Ailes Anciennes, une association qui préserve le patrimoine aéronautique de la ville.
Petite taille, petites lunettes et petite voix, Alain Inard voyait grand. Propriétaire de quelques galeries d’art à Paris et Toulouse, il avait remué ciel et terre pendant sept ans pour réaliser son rêve. Une vingtaine de chefs d’entreprises l’avait suivi, il avait décroché de beaux subsides de la mairie : un prêt de dix millions de francs, une subvention de trois millions et 2 000 m2 de terrain gracieusement mis à disposition. Jean-François Bruna-Rosso poursuit : « Si la Ville s’était à ce point impliquée dans son projet, c’est parce qu’en échange, Inard lui avait cédé un bâtiment jouxtant l’hôtel d’Assézat, qui a permis d’accueillir la fondation Bemberg ».

Millions engloutis
Tapisserie d’Aubusson, initiation à la gravure et à la verrerie, expositions d’art contemporain, le musée-
fondation-fourre-tout n’a pas vu le jour faute de moyens suffisants. Acculé par les entreprises qui lui réclamaient de payer les Cité espace toulouse constructiontravaux, Alain Inard n’a pas eu d’autre choix que de céder ses œuvres, le chantier et ses dettes à la mairie. De quoi rompre le confortable état de grâce dans lequel était plongé Dominique Baudis depuis l’inauguration de la ligne A du métro, en juin.
Au conseil municipal, le socialiste Jacques Levy s’emporte : « Plus de 30 millions de francs vont être engloutis dans cette opération ! Monsieur le maire, alors que vous prétendez défendre les intérêts du contribuable toulousain, c’est lui qui va devoir payer ce fiasco ! ». Son collègue de l’opposition Alain Bénéteau en rajoute une couche, regrettant une absence totale de concertation, s’interrogeant sur la facilité à loger des engins spatiaux dans des locaux destinés à des œuvres d’art et s’étonnant qu’on privilégie le spatial à l’aéronautique. Tous les ingrédients d’une polémique savamment cuisinés, semaine après semaine, dans les colonnes de La Dépêche du Midi. Jacques Puig y fulmine : « Pour sauver un bâtiment, on va compromettre le projet de l’association Terre d’Envol ! ». Le maire de Blagnac défend depuis longtemps l’idée d’un grand musée de l’aéronautique et du spatial pour lequel il a gelé 40 hectares à proximité de l’aéroport. De grands architectes en ont déjà esquissé des plans : « Ceux de Jean Nouvel explosaient tous les budgets ! Ils étaient irréalisables ! Et Dominique Baudis laissait courir, de manière à ce que Terre d’Envol patine, reste à l’état de projet », déplore Bernard Keller, alors fer de lance de l’association, et directeur de la communication d’Aérospatiale. Menant la bronca, son slogan devient : « Baudis nous pompe l’air ! ». Et l’édile toulousain de le rassurer : « Nous n’entendons pas faire une seule vitrine des merveilles technologiques de Toulouse. On peut très bien imaginer un musée de l’espace au sud-est, près du CNES, SPOT et Matra, et soutenir la création d’un musée de l’aéronautique au nord-ouest, aux côtés de l’Aérospatiale et d’Airbus ». Ce qui deviendra Aéroscopia attendra toutefois longtemps avant de voir le jour.

Cauchemar électoral
En 1993, nombreux sont les projets qui ont déjà avorté. Celui d’exposer les surplus de la collection du musée de l’air et de l’espace du Bourget. Celui du Space Camp du spationaute Patrick Baudry, un centre de préparation pédagogique au voyage dans l’espace qui, faute de soutien, s’installera finalement à Cannes. Celui du CNES, qui avait lancé une étude de faisabilité pour un musée de l’espace voisin de la fondation Inard. Celui de Matra Marconi Space, sur le site de Marengo, porté par Georges Estibal, qui deviendra directeur général de la construction de la Cité de l’espace : « On ne pouvait pas faire visiter nos salles blanches. Il fallait y entrer en tenue de chirurgien après s’être fait dépoussiérer de la tête aux pieds. Toulouse était une capitale de l’espace sans pouvoir le montrer ». Et il y a une place à prendre : l’exposition permanente sur l’espace à la Cité des sciences de la Villette n’est pas mise à jour, celle du Bourget ne fait qu’effleurer le sujet, l’Agence spatiale européenne n’a réalisé qu’une piètre galerie à Nordwyck, aux Pays-Bas, et les présentations russes sont poussiéreuses. Pour Dominique Baudis, il est tout aussi urgent de faire oublier le fiasco Inard que de donner à Toulouse la vitrine spatiale qu’elle mérite. Il veut faire d’une pierre deux coups. Et en deux temps, trois mouvements : « Baudis devait en finir avec ce cauchemar avant que ne débute la campagne des municipales de 1995 », fait remarquer Claude Terrazzoni, alors patron de la branche aéronautique d’Aérospatiale. Quand s’achève l’enregistrement du Samedi soir sur la terre de Francis Cabrel aux studios Polygone, commence le compte à rebours du maire de Toulouse. Il se laisse six mois pour boucler le dossier et se met aussitôt en quête de l’homme providentiel.Cité espace

L’aventure en conserve
Énarque, écrivain, ancien directeur général du CNES, ancien directeur de cabinet de Jean-Pierre Chevènement, ancien directeur général de la Cité des sciences de la Villette, Roger Lesgards est aussi expressément recommandé par le ministre de l’Industrie Gérard Longuet. Grâce au million de francs qui lui a été alloué par la Ville, il constitue une équipe d’une douzaine de personnes, dont Véronique Hallard est la stagiaire muséographe : « Lesgards était le bon. Ce qu’il avait fait à la Cité des sciences correspondait parfaitement à ce que Dominique Baudis avait en tête. C’était l’alchimie parfaite. Il lui a laissé carte blanche ». Le chef du projet commence par le rebaptiser : « Il y a peut-être eu une erreur de communication… Cette Cité de l’espace sera le contraire d’un musée. On ne met pas l’aventure en conserve ! ». Grâce à son impressionnant réseau, l’homme à l’épais bouc grisonnant rallie vite à sa cause les principaux personnages du film. Le CNES bien sûr, qui détache un de ses ingénieurs et débloque immédiatement une enveloppe de 100 000 francs. Météo France ensuite, dont les locaux seront reliés par câble à la Cité de l’espace pour lui transmettre des informations en temps réel. Matra Marconi Space, Alcatel Espace, Spot Image, Aérospatiale, Ariane Espace ouvrent grand leurs portes. L’Agence spatiale européenne se réjouit. Et la Région – partie prenante dans l’échec de la fondation Inard – applaudit des deux mains en promettant d’investir 18 millions de francs dans le projet. Seul le département de la Haute-Garonne réserve encore sa position.
En attendant, le fidèle Jean-Noël Plachez, l’architecte-muséographe de la Villette, ficèle la bête. C’est lui qui imagine la plupart des « manips interactives » qui jalonneront la Cité de l’espace, lui qui a l’idée d’y élever une maquette grandeur nature d’Ariane V : « L’avantage c’est qu’on partait d’une page blanche, on avait tout à inventer. Il n’y avait pas encore internet, alors on faisait le tour des labos de recherche toulousains pour apprendre et avancer avec eux », sourit Véronique Hallard, encore des étoiles dans les yeux.

Les vestes se retournent
Même la cocotte – « qu’on avait proposé de dégommer, ce qui nous avait été refusé pour des raisons de propriété intellectuelle de l’œuvre » – devient un terrain de jeu passionnant : « C’était finalement une chance d’avoir cette contrainte architecturale. On en a fait un atout ». Elle récupère les plans et les calques dessinés par l’architecte toulousain Roger Pagès, et parvient à échafauder sur son dernier étage exigu une exposition complète de l’exploration de l’univers.
Chaque nouvelle proposition de l’équipe est soumise à Bernard Burel, cheville ouvrière administrative, juridique et financière, qui dirigera la Cité de l’espace pendant 13 ans. Dans une France en récession où le chômage explose et le trou de la sécu atteint 100 milliards de francs, le gouvernement Balladur a prié chacun de se serrer la ceinture. Et Toulouse, qui n’a pas contracté d’emprunt depuis deux ans, ne perd pas de vue son objectif de dette zéro : « On s’était fixé des enveloppes à ne pas dépasser. Les arbitrages se faisaient en cinq minutes, à l’aube, dans le bureau de Pierre Trautmann, le directeur général des services. Avec un budget restreint, il fallait parfois tailler dans la roche ». Un budget riquiqui de 109 millions de francs, à comparer au milliard du Futuroscope de Poitiers ou aux 4 milliards de la Cité des sciences de la Villette. Un peu avant l’été 1994, la Ville devient officiellement propriétaire du site de la Grande Plaine et se fend d’un sondage exclusif : « Face au projet de créer un musée de l’espace à Toulouse : 91 % des personnes interrogées sont plutôt ou tout à fait d’accord ». Subitement conquise, La Dépêche du Midi fait elle aussi désormais l’éloge du projet.

Un trait sur le passé
Le 11 juillet 1994, quelques heures avant que Miguel Indurain ne s’empare du maillot jaune du Tour de France en remportant le contre-la-montre Périgueux-Bergerac, s’ouvre le conseil municipal de Toulouse. Il se tient pour l’occasion dans la grande salle du Sénéchal. Élus, journalistes, responsables du domaine spatial assistent au grand oral de Roger Lesgards. Ses formules simples et lapidaires font mouche : « La Cité de l’espace expliquera à quoi ça sert et comment ça marche ». Avec enthousiasme, il parle d’aventure humaine, du désir de percer les secrets de l’univers, de pédagogie, de rêve et de jeu : « À la Cité, on viendra éprouver le plaisir de comprendre. Et ressentir un sentiment de fierté pour Toulouse ». Il dévoile de magnifiques croquis, détaille les animations, présente les coûts et les perspectives : 150 000 visiteurs la première année d’exploitation – il y en aura plus du double. Et de conclure : « La Cité de l’espace de Toulouse est sur sa base de lancement. Deux années (il en faudra trois, ndlr) seront nécessaires avant qu’elle prenne position en orbite, qu’elle déploie ses panneaux et ses antennes, qu’elle ouvre ses portes et ses jardins ». Les derniers sceptiques se ravisent et, chose rare, le conseil municipal approuve le projet à l’unanimité.Cité espace toulouse construction
« La Cité de l’espace a dépassé les clivages. Depuis 20 ans, on travaille avec toutes les municipalités, quel que soit leur bord », confirme aujourd’hui Philippe Droneau, le directeur des publics. L’adjoint au maire de Toulouse Pierre Trautmann, un des nombreux artisans de l’ombre de la Cité, continue de savourer un succès dont il n’a jamais douté : « On y a cru dès le début. Il suffit d’aller à la Villette ou à la CosmoCaïxa de Barcelone pour s’apercevoir que de tels centres ne désemplissent pas ». Même les tenants de l’aéronautique ont tiré un trait sur le passé : « Heureusement qu’on n’a pas eu à l’époque les moyens de faire un grand musée de l’air et de l’espace ! souffle Claude Terrazzoni, toujours à la tête de Terre d’Envol. Cela a pris du temps, mais l’agglomération possède désormais trois outils magnifiques avec la Cité de l’espace, Aéroscopia et la future Piste des Géants de Montaudran »

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.