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Uber : Night call

PAR Amélie CARALP | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

Voilà plus de deux ans que les chauffeurs endimanchés de l’appli californienne Uber sillonnent Toulouse en quête de clients. Maudits par les chauffeurs de taxi, qui les accusent de concurrence déloyale, ils sont adorés des étudiants qui trouvent enfin, en bout de nuit, un véhicule susceptible de les raccompagner chez eux. Pour se faire une idée, Boudu a passé une nuit côté passager.

22h place de la Roseraie. Un homme patiente dans une Kia Ceed break noire garée devant la bouche de métro. À l’intérieur, Jonathan Aziza, 25 ans. Look soigné, souriant et bavard, le jeune homme est le genre de chauffeur sur lequel tout client espère tomber. Sa moyenne Uber est d’ailleurs de 4,9 étoiles sur 5, un détail qui peut paraître anecdotique mais qui a son importance car « on ne peut pas travailler si on passe deux fois en dessous de 4,5 étoiles ».
À l’intérieur, le seul indice de sa profession, c’est l’application Uber allumée sur son iPhone. Une carte de Toulouse, une petite voiture noire pour indiquer sa position, et des zones en rouge : « Ce sont les endroits qui sont majorés. Lorsqu’il y a beaucoup de demandes, les prix augmentent à partir de certains quartiers. C’est souvent L’Union et Balma le soir car il y a peu de transports, et l’aéroport dans la journée ». Une notification apparaît sur le téléphone : première course de la soirée, à quelques minutes de là.
Le groupe de jeunes va passer le début de soirée dans un établissement périphérique. Ce soir la sécurité le laisse entrer sur le parking sans encombre mais ce n’est pas toujours le cas. « Parfois ils ne veulent pas laisser passer les chauffeurs Uber parce qu’ils ont leurs propres chauffeurs. » Les jeunes gens, visiblement satisfaits de la prestation de Jonathan, prennent sa carte pour le rappeler en fin de soirée.

Temps-mort
Pas de nouvelle commande en vue, le jeune homme se dirige vers le centre et les zones majorées. En chemin, il croise plusieurs de ses collègues, faciles à repérer. « Les Uber ont de grosses voitures noires, vitres teintées la plupart du temps. On peut voir l’appli aussi parfois, c’est comme ça que les taxis nous repèrent. Et puis ils ont la licence Uber collée sur le pare-brise. »
La sienne est dans un compartiment à l’avant, pour éviter tout risque de vendetta de la part des taxis. « Je n’ai pas envie qu’on raye ma voiture ou qu’on me casse une vitre, c’est arrivé à mon oncle. » Si les tensions se sont maintenant apaisées, la guérilla avait repris pendant l’Euro. « Un soir j’ai dû aller chercher des clients place Wilson. Ils attendaient près d’une place de taxi, et quand je suis arrivé un chauffeur de taxi était là, batte de baseball à la main. J’ai dû appeler mes clients pour leur demander de se déplacer et les prendre un peu plus loin. »
Après plusieurs dizaines de minutes passées à parcourir les rues du centre-ville à vide, l’application envoie une nouvelle notification. Direction L’Entrecôte, où deux hommes en voyage d’affaire, qui ont visiblement bien arrosé leur morceau de viande, veulent rentrer à l’hôtel. L’un est japonais, l’autre américain. La discussion se fait en anglais, les clients se sentent à l’aise. L’Américain préfère Uber aux taxis et la presse papier au web. Le Japonais quant à lui n’utilise que très peu Uber. La course, d’une quinzaine de minutes, leur coûte 14 euros. Jonathan en empoche un peu plus de 11, après déduction du pourcentage Uber.
Sorties de bars et envie de glace
À partir de 23h30, les courses se succèdent : des clients qui sortent des restaurants et des bars, qui ont pris le dernier train vers Toulouse, qui rentrent chez eux après avoir passé la soirée chez des amis. Jonathan reçoit un appel sur son téléphone : c’est l’un des jeunes qu’il a amenés un peu plus tôt dans la soirée. Entretemps, il accepte une commande sur l’application qui devrait être assez rapide. La cliente s’est trompé d’adresse, Jonathan est obligé de lui faire annuler la course pour ne pas faire faux bond à son premier client.
À quelques pas de l’établissement périphérique, Jonathan rappelle le jeune homme pour le prévenir de son arrivée. Celui-ci est déjà parti, avec un autre chauffeur commandé via l’application. « Putain, il m’a fait rater une belle course en plus. Elle était majorée et la fille allait des Carmes à Ramonville. Tant pis.  Retour au centre. »
1h30. Un client appelle pour savoir s’il est possible de l’amener dans une épicerie de nuit et de le ramener chez lui juste après. Le chauffeur n’est pas surpris : « Des clients qui veulent aller acheter de l’alcool dans une épicerie de nuit, j’en ai pas mal ». Sauf que l’homme n’a pas envie d’alcool ce soir. À peine entré dans la voiture il explique ses motivations : « On est quatre et on a eu envie de manger des glaces. Vous pouvez m’amener à l’épicerie de nuit à la Patte-d’Oie ? ».
Épicerie fermée. L’homme ne désespère pas et fait le tour des kebabs et restaurants encore ouverts dans les alentours, sans succès. C’est parti pour un Toulouse by Night à la recherche de douceur glacée. Le client est bavard et adepte d’Uber, qu’il utilise même pour aller rendre visite à sa compagne à Carbonne. « Mais pour rentrer c’est la galère, y a pas Uber à Carbonne. » Jonathan lui glisse sa carte, il a probablement gagné un client. Le graal se trouve finalement à l’épicerie de nuit de la Colombette. 40 minutes, quatre Magnum et 27 euros plus tard, le client est chez lui. « Ça fait cher la glace », sourit Jonathan.

« Et ça paie bien ? »
Jusqu’à 3h, Jonathan rode dans les rues de Toulouse, sans grand succès. Puis d’un coup, plus de temps pour une pause cigarette, l’application envoie notifications sur notifications. Il file chercher Josselin qui semble un peu perdu au téléphone : « On est rue de Rome. Enfin rue Saint-Rome ». Le jeune homme tente de donner l’adresse de sa destination avant que son ami ne prenne finalement le relai.
Les jeunes gens vont à Colomiers et pour passer le temps, Josselin décide de soumettre Jonathan à un interrogatoire. Tout y passe : la différence entre les taxis et les Uber, les horaires, la pénibilité du travail. Et la question fatidique « Et ça paie bien au moins ? ». Loin d’être ennuyé, Jonathan se fait un plaisir de répondre : « Il faut beaucoup rouler pour se faire un salaire correct. Avec les frais et tout ça, ça demande pas mal de temps. Mais c’est pas un boulot emmerdant : tu es ton propre patron, tu travailles quand tu veux, et la plupart du temps les clients sont sympas ».
Une fois les deux fêtards déposés, se succèdent sur la banquette arrière des noctambules embarrassés d’avoir à se lever à sept heures pour aller au travail, des voyageurs matinaux, et des souvenirs ou des regrets de la soirée passée. Jonathan commence à fatiguer. Ça tombe bien, il n’y a plus de clients. « J’ai dû faire à peu près 150 euros ce soir, c’est pas terrible mais c’est les vacances. D’habitude une soirée comme ça c’est environ 200 voire 250 euros. » Il éteint l’application après une quinzaine de courses. Le programme à suivre est déjà tout trouvé : « Un bol de céréales et au lit .

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.