retour haut de page

REPORTAGE

Audrey Dussutour : blob buster

PAR Sarah JOURDREN | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

À force de passion et d’humour, Audrey Dussutour est devenue la coqueluche des médias. Il faut dire que son objet d’étude, un organisme unicellulaire géant et visqueux qu’elle surnomme affectueusement « le blob », est à la fois fascinant et drôle… Boudu est parti avec elle à la chasse au blob dans le petit bois malfamé qui s’étend sous les fenêtres de son bureau du CNRS.

C’est dans son laboratoire du CNRS, à l’université Paul-Sabatier, qu’Audrey Dussutour, chercheuse spécialisée dans le comportement des fourmis et des organismes unicellulaires, nous a donné rendez-vous. Non sans fierté, elle nous présente ses trois sujets d’études : l’Américain, l’Australien et le Japonais. Avec une certaine affection, elle commente l’état de santé de l’Américain : « Il est vieux, ça fait quatre mois qu’on s’en sert pour les manip’. Il fatigue, il n’a même pas fini ses flocons d’avoine ce matin ! » Et sans pudeur, elle marque sa préférence pour l’Australien : « Il a une belle couleur jaune, presque fluo. On voit qu’il est en forme. Et c’est un Bisounours ! L’Américain, lui, fait n’importe quoi dans les manip’. Quand au Japonais, il est plus sensible aux infections… »
Sans bouche, ni oreille, ni nez, il se guide grâce aux molécules qui se déplacent dans l’eau.

Les trois piles de boîtes de Petri qui s’entassent sur la table n’ont pourtant rien de ragoutant. Une substance jaune et grumeleuse tente même de s’en échapper par endroit. Mais la chercheuse poursuit ses explications et peu à peu, l’enthousiasme nous gagne. Physarum polycephalum est un être inclassable : il présente la pigmentation des fleurs, se reproduit par spores comme les champignons et se déplace comme les limaces. Un être unicellulaire et polynucléaire géant, pourtant ni plante, ni champignon, ni animal, qui mange et grandit jusqu’à atteindre dix mètres carrés. Un myxomycète, diront certains. Audrey Dussutour, elle, préfère l’appeler « le blob », en référence à la créature monstrueuse du film du même nom, venue d’une autre planète et qui dévore tout sur son passage. Son blob à elle est bien plus pacifique : « C’est un prédateur… de bactéries. Dans la nature il mange des champignons, mais au laboratoire, il raffole des flocons d’avoine. » Depuis huit ans, la chercheuse teste les capacités de ce drôle d’organisme, qui offre pas moins de 720 sexes différents et semble quasiment immortel. En découpant inlassablement ses trois souches (le blob peut être cloné à l’infini, puisque ses membranes cicatrisent en quelques minutes), elle a ainsi montré qu’il est capable de choisir la nourriture adaptée à ses besoins nutritionnels, qu’il ne passe jamais deux fois au même endroit ou que l’Australien est plus sociable que l’Américain, qui montre des penchants cannibales.

Lichen, orties et préservatifs
Les spécimens d’Audrey Dussutour viennent des quatre coins de la planète. Mais le blob aime par-dessus tout les forêts de feuillus humides et les climats tempérés. Vous pourriez donc bien trouver des blobs dans un coin de votre jardin. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre Audrey Dussutour dans le petit bois qui s’étend sous les fenêtres de son laboratoire, un carré de 100 mètres sur 100, qu’on dit peu fréquentable. Munie d’une boîte de Petri contenant un blob Australien, la chercheuse nous entraîne dans une chasse aussi improbable qu’incertaine. « Le sol est bien trop sec, il n’a pas plu récemment. Or le blob évolue dans un environnement humide, sinon il s’enkyste. » Autrement dit, il sèche, jusqu’à ne devenir qu’une trace de lui-même, où l’on devine le réseau de veines qui structure la cellule. Mais le blob ne meurt pas pour autant, et peut même rester ainsi des mois, en attendant l’hydratation qui le ramènera à l’état de plasmode (cellule visqueuse). L’eau est d’autant plus essentielle au blob qu’elle lui permet de trouver sa nourriture : sans bouche, ni oreille, ni nez, il se guide grâce aux molécules qui se déplacent dans l’eau.

Nous voilà donc embarqués au milieu des ronces et des orties, à scruter les troncs d’arbre et les souches mortes. « Il pourrait aussi se cacher dans les amas de feuilles mortes, où il trouve facilement à manger. Si vous prenez de la terre en forêt et que vous la placez dans une étuve, il en sortira probablement un blob ! Dans un gramme de sol, il peut y avoir 50 myxomycètes différents. » Mais dans la poussière de la terre sèche, difficile de distinguer quoi que ce soit. Avec un sourire, la chercheuse explique qu’elle reçoit souvent des photos de lichen, envoyées par des amateurs persuadés d’avoir trouvé un blob. « Il y une dame qui en a repéré un dans la forêt de Fontainebleau. Elle y retourne régulièrement et elle me tient au courant : des fois il est là, et puis il disparaît… » En revanche, aucun blob signalé à Toulouse et dans ses environs. Alors qu’on s’apprête à rebrousser chemin et à installer l’Australien sur une vieille souche « pour la photo », le regard d’Audrey Dussutour est attiré par une protubérance orangeâtre émergeant d’un arbre déraciné, entre deux vestiges de préservatifs. De la pointe d’un outil à dissection, elle la titille, prélève un morceau. « C’est bien un blob ! Un fuligo septica, une espèce que les Américains surnomment « dog vomit » et les Mexicains « caca de luna« . Les Français, plus poètes, l’appellent « fleur de tan ». » La chercheuse jubile : « C’est ma première chasse au blob, on a vraiment du bol d’en avoir trouvé un ! ».

Partagez

  • Éditions trente&un

    32 rue Pierre-Paul-Riquet

    31000 Toulouse

    France

  • ABONNEMENT ET DIFFUSION

    abonnement@editions31.com

  • Rédaction

    redaction@editions31.com

     

  • Commercial

    Nadia KHARBAJOU
    Responsable régie publicitaire
    nadia@laboikos.com
    06 51 65 37 11

    Gaelle KREMER
    Commerciale
    gaelle.kremer@laboikos.com
    06 20 03 13 58

     

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.