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ÇA SE PASSE AUSSI EN OCCITANIE

Limoux, le carnaval le plus long du monde

PAR Jean COUDERC
Temps de lecture 4 min

Goudil, fécos ou carabène sont des mots inconnus de votre champ lexical ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls. Il est pourtant indispensable d’en saisir le sens si vous souhaitez vous rendre à Limoux (Aude) comme des milliers d’autres quidams venus de la France entière pour participer au carnaval le plus long du monde. Pour comprendre la fascination qu’exerce cette manifestation inscrite au patrimoine national et à l’inventaire immatériel des traditions et coutumes françaises depuis 2013, Boudu a posé quelques questions de béotien à Jean-Pierre Audouy, son président d’honneur. 

Le carnaval de Limoux, qui a débuté en janvier et dure plus de trois mois, a la réputation d’être le plus long du monde. Pourquoi ?

Cela tient à la caractéristique même du festival. Nous comptons aujourd’hui 31 bandes. Or les bandes, qui sont au cœur de l’événement, ont chacune une journée réservée, le week-end. Il faut donc bien trois mois pour qu’elles puissent toutes se produire.

Quel est le rôle de ces bandes ?

Elles sont composées d’une quinzaine de personnes et portent, la plupart du temps, le nom d’un quartier de la ville. Ses membres sont habillés en Pierrot, une carabène à la main (un roseau décoré qui sert à indiquer à un badaud qu’on le connaît en lui tapotant la tête, ndlr). Chaque bande est animée d’un état d’esprit particulier et sort à l’occasion de la journée qui lui est réservée. Les bandes sont suivies par un groupe de musique qui interprète des airs traditionnels et certains morceaux inspirés d’opérettes. Le cortège passe ainsi de café en café.

Quelle est l’origine de ce carnaval ?

Au xvie siècle, Limoux était parsemée de moulins à vent et à eau. Tout le blé de la région convergeait vers la ville pour y être moulu. Une fois la farine fabriquée, les meuniers allaient la vendre en Espagne avant de revenir les poches pleines d’argent pour payer leurs redevances au monastère de Prouille… et faire la fête ! C’est pourquoi ce sont toujours des Limouxins déguisés en meuniers qui ouvrent encore le carnaval. Puis chaque samedi et dimanche durant les trois mois suivants, ont lieu les sorties des différentes bandes.

Peut-on participer au carnaval même sans faire partie d’une bande ?

Oui, d’autant qu’il est très difficile de rentrer dans une bande, voire d’en créer une. On appelle les autres participants les goudils. Ils sont très importants pour la réussite de la fête car ils disposent d’une plus grande liberté que les bandes.

C’est-à-dire ?

Les bandes doivent obéir à des codes stricts. Elles ne peuvent pas faire n’importe quoi…. au risque d’avoir une mauvaise appréciation dans la presse le lendemain, et de voir leur place remise en cause pour l’année suivante ! On compte donc sur les goudils pour chiner, c’est-à-dire raconter une anecdote à quelqu’un en déguisant sa voix sans se faire démasquer. Ils sont là pour taquiner le public, lui mettre des confettis dans le cou, l’inviter à danser ou se faire offrir un verre ! 

Comment sont déguisés les goudils ?

À l’inverse des bandes qui ont un costume uniforme, les goudils se déguisent comme ils veulent, en fonction du thème choisi, souvent en lien avec l’actualité. Ce sont des parodies, des galéjades comme on dit chez nous, pour tourner en dérision et amuser la galerie. Une année, nous avions, par exemple, choisi Bugarach : j’étais déguisé en gourou, entouré de tous mes adeptes mais aussi d’extraterrestres. Cette année, une bande a choisi le thème du pénitencier en hommage à Johnny Halliday. Je ne serais pas surpris que la ZAD soit également choisie.

Comment se déroule une journée type au carnaval de Limoux ?

Après le petit-déjeuner à base de grillades, il y a une première sortie à 11h sans costume officiel. Puis les bandes ressortent vers 17h, en tenue pour la traditionnelle ronde autour de la place centrale. Et la sortie de 22h se fait à la lueur des entorches (luminaires traditionnels).

En quoi le carnaval de Limoux est-il unique ?

Essentiellement parce qu’il s’agit d’un folklore avant d’être un spectacle. La musique qui est jouée est conçue et créée par des musiciens locaux. Les jeunes continuent d’ailleurs à créer des musiques spécialement pour le carnaval. Et puis à Limoux, la danse est très importante avec une gestuelle très codifiée. Il n’y a enfin, contrairement aux autres carnavals, ni chars, ni défilé. J’ai vu beaucoup de carnavals dans le monde mais celui-ci ne ressemble à aucun autre.

Quels sont les temps forts du carnaval ?

Outre le mardi gras, qui aura lieu cette année le 13 février, les journées phares sont le week-end des 10-11 mars, au cours duquel se déroulent le carnaval du monde, où des danseurs du monde entier se produisent, et la journée des bandes, où toutes les bandes sont autorisées à défiler ensemble. Il y a enfin la nuit de la blanquette, le 18 mars, qui s’achève par le jugement puis la crémation de Majesté Carnaval à minuit, ce qui signifie la fin du carnaval.

La légende veut qu’au xviie siècle, les carnavals pouvaient être houleux. Est-ce exact ?

Les gens issus de la bourgeoisie croisaient les gens du peuple et cela tournait souvent à la bagarre.
Cela a d’ailleurs continué jusqu’à récemment. Après la guerre, il y avait encore à Limoux des cafés estampillés de droite et d’autres de gauche. Ceux qui les fréquentaient connaissaient l’appartenance politique du patron. Cela provoquait souvent des heurts.

Quelles ont été les étapes marquantes de l’évolution du carnaval au cours du xxe siècle ?

En 1946, a été créé le comité carnavalesque, ce qui a permis de mettre de l’ordre, parce que jusqu’alors, c’était l’anarchie. Les bandes sortaient quand elles voulaient  et faisaient n’importe quoi ! Et en 1972, la première bande féminine a fait son apparition.

Parce que les femmes n’étaient pas admises auparavant ?

Elles étaient exclues du carnaval. Celles qui voulaient y participer le faisaient en se déguisant en goudil. Elles en ont eu marre et ont créé la surprise  en sortant leur bande. Cela n’a pas été très bien vu, mais elles se sont battues et ont réussi à s’imposer. Et aujourd’hui, les bandes sont mixtes.     

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.