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INTERVIEW

Le silure de la peur

PAR Ewen RENOU
Temps de lecture 4 min

Quarante ans après sa réintroduction clandestine en France par des pêcheurs avides de grosses prises, le silure est suspecté de menacer la biodiversité de la Garonne. Une étude d’Ecolab, publiée en avril, alerte sur sa prédation sur le saumon. Un comportement qui commence à poser des problèmes et soulever des questions. Boudu est allé pêcher des réponses auprès de Frédéric Santoul, enseignant-chercheur au sein du laboratoire toulousain auteur de l’étude.

Comment le silure, originaire du Danube, s’est-il retrouvé dans la Garonne et dans le canal du Midi ?
Il a été réintroduit clandestinement en France par des pêcheurs dans les années 1970, et en 1983 dans le Tarn pour le plaisir de pêcher des gros poissons près de chez eux (il peut atteindre 2,70 mètres et peser 100 kilos, ndlr). Cette espèce opportuniste s’est très bien adaptée aux fleuves français.

 

Menace-t-il vraiment la survie des autres espèces de poissons ?
Le silure a modifié la taille au-dessus de laquelle un poisson n’est plus inquiété par les prédateurs. Historiquement, le brochet est le prédateur natif de la Garonne. Il mesure entre 1 mètre et 1 mètre 30. Le silure est deux fois plus gros. Les poissons avoisinant les 80 centimètres peuvent maintenant être prédatés.

 

Que révèle votre étude dont les résultats viennent d’être publiés ?
Elle montre que l’impact du silure sur les poissons d’eau douce est quasiment nul, mais que sa prédation sur les migrateurs comme le saumon, la lamproie marine, l’alose, l’esturgeon ou l’anguille est beaucoup plus préoccupante. L’association Migado (Association pour la restauration et la gestion des poissons migrateurs du bassin de la Garonne et de la Dordogne, ndlr) nous a alertés sur la prédation des silures au niveau du barrage de Golfech (Tarn-et-Garonne). Tous les saumons qui remontent la Garonne vers Toulouse pour se reproduire transitent par cet ascenseur. Ils passent d’une rivière de 150 mètres de large à un passage étroit de 2 mètres seulement. Nous avons observé certains comportements de silures qui revenaient dans la passe pour consommer du saumon. Un tiers d’entre eux ont été dévorés ! Nous avons mis en place une grille anti-retour, qui permet aux saumons de sortir et empêche les silures de rentrer. Les premiers bilans sont positifs.

Le silure menace-t-il le saumon ailleurs qu’à Golfech ?
C’est plus difficile pour lui de le capturer ailleurs. À Golfech, le passage étroit facilite considérablement le travail des silures. Ailleurs, le saumon se sert de ses capacités d’accélération fulgurantes pour s’échapper.

 

Si le silure pose des problèmes chez nous, qu’en est-il dans son aire native ?
Dans le bassin du Danube, les gros individus sont capturés avant d’atteindre une taille démesurée. Les Tchèques ont même mis en place des plans de préservation du silure. Ils ont une culture de consommation du poisson d’eau douce qu’on ne retrouve pas chez nous. Ils ont même pour habitude de manger de la carpe à Noël…

 

Qu’en pensent les pêcheurs ?
Depuis quelques années, deux visions s’opposent. D’un côté ceux qui voient le silure comme un danger pour la biodiversité. De l’autre ceux qui font confiance à la nature pour réguler son comportement. Après l’avoir attrapé, ils le relâchent pour le pêcher encore plus gros. Pour ces derniers, les silures ne sont pas responsables de la diminution des migrateurs. Le problème serait ailleurs.

 

Qui a raison ?
Chaque camp détient une partie de la vérité. De nombreux facteurs entrent en jeu. L’activité humaine, par la construction de barrages, et la pollution. Le fait que le saumon était déjà en diminution. Il fait partie d’un plan de préservation depuis une vingtaine d’années, après sa disparition de la Garonne à la fin des années 1980. Et l’introduction d’un nouveau prédateur, le silure, n’a pas arrangé la situation.

 

Le silure compromet-il ce plan de préservation ?
On travaille actuellement sur cette question. Les investisseurs des plans de réintroduction de saumons ont besoin de réponses rapidement. Ils ne vont pas injecter de l’argent si tous les saumons se font dévorer par les silures. Une autre question se pose alors : faut-il réintroduire des espèces qui ont disparu, alors que le milieu a énormément changé ? Ou faut-il être pragmatique et se dire : « on essaie de préserver certains poissons et on arrêtera si les coûts sont trop conséquents ». Est-ce qu’une société veut investir de l’argent pour préserver une espèce ? Le débat est ouvert.

 

Hier on introduisait le silure, aujourd’hui on préserve le saumon. L’intervention de l’Homme dans l’écosystème est-elle inéluctable ?
Au siècle dernier, l’Homme a introduit beaucoup d’espèces dans les milieux aquatiques. C’est le cas pour un tiers de celles présentes dans la Garonne. Cette pratique constitue la troisième cause de perte de biodiversité dans le monde. On joue aux apprentis sorciers. Le risque est qu’un jour on en introduise une qui ait un impact encore plus fort que les autres et qu’elle bouleverse notre écosystème. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.