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C'EST DIT

« Si tout le monde passe au bio, on va affamer la population. »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

On ne pouvait décemment pas parler d’agriculture sans donner la parole à Yvon Parayre, président de la chambre d’agriculture de Haute-Garonne, qui tire la sonnette d’alarme face à la tentation d’accélérer la conversion au bio.

On a l’impression que l’agriculture est devenue tendance. Vous souscrivez ?

C’est certain. Mais cette tendance a du bon et du mauvais. Elle signifie qu’il y a une certaine reconnaissance de l’agriculture et de nos acteurs. C’est donc valorisant. Les gens veulent manger sainement. Tant mieux. Mais il faut faire attention à ne pas exagérer.

C’est-à-dire ?

Les agriculteurs ont bien compris qu’il y avait une plus grande exigence de la part des consommateurs. Et ce surcroît d’exigence se traduit parfois par des contraintes règlementaires qui tombent sur le dos des agriculteurs. Il faudrait trouver une certification qui permette aux agriculteurs, une fois que leur exploitation est certifiée, de travailler tranquillement. Vue la période économique défavorable que l’on traverse, c’est compliqué de leur imposer des contraintes supplémentaires.

Les agriculteurs ont bien compris qu’il y avait une plus grande exigence de la part des consommateurs.

La conjoncture est défavorable ?

On vient de vivre une année catastrophique, noire, la pire depuis que j’exerce. À cause des excès de pluviométrie du premier semestre 2018, une grosse partie des céréales a été touchée. Leur rendement a chuté de moitié et la qualité s’en est ressentie, notamment sur le blé dur. Donc les revenus sont au plus bas, et les problèmes de trésorerie importants. Depuis 4-5 ans, avec les différentes crises, notamment laitière et porcine, on n’a pas été épargné. Particulièrement en Haute-Garonne qui était déjà en queue de peloton.

Pourquoi ?

On n’est pas les seuls dans la région, mais la Haute-Garonne est l’un des départements où les rendements sont les plus bas. Et surtout les prix ne couvrent plus les charges de production. C’est d’abord le lait qui a été touché, puis les viandes bovines et les volailles. Et maintenant ce sont les grandes cultures, qui traditionnellement se portaient relativement bien. Elles sont touchées par la concurrence, notamment celle des pays de l’Est qui ont eu des conditions météorologiques plus favorables. Mais sur le blé dur, c’est le Canada et le Mexique qui nous concurrencent.

Pourquoi ces pays sont-ils si compétitifs ?

La baisse du coût du pétrole, à part ces derniers mois, a favorisé la concurrence libérale et a eu une grosse incidence sur le fret maritime. Pour vous donner un exemple, une tonne de blé dur produite au Mexique arrivait à Port-La-Nouvelle à un coût moins élevé que s’il avait été acheminé en semi-remorque de la région toulousaine. Du coup les prix sont à la baisse car dans les ports, les acheteurs se calent toujours sur les prix les plus bas.

Y-a-t-il des motifs d’espoir ?

Oui… à condition que le climat soit au rendez-vous l’an prochain ! On est habitué à des aléas de revenus dans nos métiers. Mais quand il y a plusieurs années mauvaises, la trésorerie s’épuise. Pour que les prix remontent, c’est triste à dire, mais il faudrait des catastrophes climatiques sur d’autres grands continents producteurs. Le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics, notamment depuis les états généraux de l’alimentation ?

On est un département fournisseur de matières premières. Il faut que l’on puisse les transformer et les valoriser localement. Nous avons besoin de projets structurants. À la chambre d’agriculture, on travaille sur plusieurs projets pour aider certaines filières à sortir de l’impasse. Sur les circuits courts, on a par exemple mis en place plusieurs outils comme une plateforme de distribution destinée aux grandes surfaces, collectivités et métiers de bouche, qui centralise une partie des produits laitiers, carnés et maraîchers sur le MIN. Ou un drive fermier à destination des particuliers qui regroupe une cinquantaine de producteurs. Mais il faut aussi que le gouvernement nous aide sur les charges.

C’est-à-dire ?

Nous subissons une concurrence déloyale au sein même de l’Union européenne. Des productions se délocalisent comme le porc ou la volaille vers l’Allemagne parce qu’ils ont une main d’œuvre moins chère. Si les prix ne décollent pas, il faut au moins que l’on puisse réduire nos charges et épargner les mauvaises années.

Comment parvenir à mieux rémunérer les agriculteurs ?

Le problème vient du fait qu’il y a toujours un trop gros écart entre le prix payé au producteur et le prix auquel le consommateur l’achète. Mais il faut croire en l’avenir car le rôle alimentaire sera crucial. La population mondiale ne cesse d’augmenter. Il faut que la Haute-Garonne et la France redeviennent leaders en production, et que l’on puisse nourrir quantitativement et qualitativement mieux. L’agriculteur l’a compris : il essaie de réduire au maximum les produits phytosanitaires. Mais il doit quand même protéger ses cultures et ses animaux…

C’est le bio que vous visez, n’est-ce pas ?

Disons qu’il ne faut pas perdre de vue qu’il y a deux catégories de producteurs. Ceux qui peuvent améliorer leurs productions en dégageant une meilleure valeur ajoutée et en se rapprochant du consommateur : ce sont les produits laitiers, carnés, fruits et légumes. Mais c’est plus compliqué pour ceux qui font du blé, du maïs ou du soja.

Accélérer la conversion en bio ne vous paraît donc pas la solution ?

Je suis favorable au bio pour ceux qui peuvent en vivre. Mais ce n’est pas le cas de tous les secteurs. Parce que vendre plus cher au quotidien, cela prend du temps. Je pense que les gens qui sont dans des situations périphériques, périurbaines ou dans des zones touristiques, peuvent valoriser leur production et l’écouler, tant mieux. Mais le bio n’est pas la solution : si tout le monde passe au bio, on va affamer la population.

À ce point ?

Trop de bio va tuer le bio. Ceux qui font du bio, vu qu’ils n’utilisent plus de produits pour couvrir les maladies, essuient une chute de rendement par 2 ou 3. Pour palier cette chute, il y a la prime de reconversion. Mais elle ne sera sans doute pas pérenne. Si elle disparaît, et que la pression de la grande distribution – qui voit dans le bio une manne intéressante, et qui risque de faire chuter les prix en ouvrant ses rayons au bio – s’accroît, je ne suis pas sûr que dans 5 ou 10 ans, le bio soit encore là.

Vous ne remettez tout de même pas en cause son utilité ?

La segmentation est forcément utile car elle permet d’avoir différents débouchés. Mais il ne faut pas généraliser et tuer des filières longues qui ont mis en place des outils de transformation industrielle, des coopératives. Quand il n’y avait que l’agriculture traditionnelle, il y a eu des excès. C’est d’ailleurs pour ça que le bio s’est développé. Mais il ne faut pas faire croire que le bio sauvera la planète. D’autant qu’il n’est pas avéré que ce soit plus sain que le reste.

Quels sont les grands enjeux de demain ?

Il ne faut pas être sourd aux attentes du consommateur. Mais il faut lui montrer qu’on est capable de faire des produits de qualité avec une agriculture de précision, moderne. Avec les satellites, les drones, on est capable d’apporter la quantité de produits dont la plante a besoin. Le progrès technologique permet de mieux cibler et d’optimiser les apports d’engrais ou de fongicides. Si on laisse faire la recherche, je suis confiant, on va trouver des pistes, des molécules plus fortes. Seulement, la recherche est parfois freinée par certains lobbys. Quand il y a des gens qui saccagent les stations de recherche, pensant qu’il y a des OGM, alors que ce n’est pas le cas… Certains manquent parfois d’informations avant d’agir.

N’est-ce pas à vous de mieux communiquer ?

Tout à fait. C’est à nous de montrer qu’il y a un renouveau du monde agricole. Quand je vois les contraintes dans les produits laitiers, c’est impressionnant. On a quand même des producteurs qui arrêtent parce que la mise aux normes de leurs bâtiments leur coûte trop cher. Je crois que l’on va un peu trop loin parfois. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.