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ANALYSE

Tout sauf un long fleuve tranquille

PAR Stéphane THÉPOT | Photographie de Rémi BENOIT
Temps de lecture 8 min

Présentée dans les médias comme une formalité, la réélection de Jean-Luc Moudenc en mars prochain pourrait s’avérer plus corsée que prévu.

Rêvait-t-il secrètement d’être réélu dès le premier tour en se rasant le matin ? Jean-Luc Moudenc assure que non. Le maire sortant a pourtant nécessairement en tête les scores de ses mentors, Dominique Baudis puis Alain Juppé, qui ont connu pareille consécration. Interrogé, ce catholique discret balaie l’idée d’un tel plébiscite personnel d’un geste, à la manière d’un exorciste chassant les démons. Catégorique. Méthodique, il s’est appliqué à lancer la machine destinée à le reconduire au Capitole dès le mois de juin dernier. « J’ai dit à mes amis que l’on devait se préparer collectivement et qu’il ne faut pas se laisser endormir par les sondages », confiait alors le maire qui n’était officiellement pas candidat. Les 1 500 supporters venus partager un buffet campagnard salle Mermoz ne s’y sont pas trompés. Sept mois plus tard, il récidive au même endroit devant une galette des rois : « Face à nous, il n’y a que confusion et division. Certains pourraient en conclure que c’est gagné d’avance. Erreur mes amis. Erreur ! Le risque n’est pas face à nous, mais en nous : c’est celui de la démobilisation, de l’abstention. Réveillons-nous ! Ne nous laissons pas endormir par la voix doucereuse qui dit que les jeux sont faits. C’est ce qui a anesthésié Pierre Cohen il y a 6 ans ».

Contrairement à 2014, quand il exhortait une salle déjà conquise à faire mentir les études d’opinions donnant Pierre Cohen gagnant, Jean-Luc Moudenc aborde le scrutin en position de favori. Il s’en méfie. « Il ne faut pas sous-estimer l’adversaire » répète-t-il à l’envi. Le maire prêche l’humilité autour de lui. Il se défend de tout péché d’orgueil. « Pierre Cohen m’a sous-estimé, je ne commettrai pas cette erreur », a-t-il confié dans le long entretien qu’il nous a accordé (lire p. 38). C’est pourtant parce qu’il a vécu la défaite de 2008 comme une blessure personnelle que l’ancien collaborateur de Dominique Baudis et Philippe Douste-Blazy a rapidement décidé de prendre sa revanche. à ses yeux, ce n’est pas l’ex-maire socialiste de Ramonville qui avait gagné en rasant sa moustache d’ancien chevènementiste en 2008 : c’est la droite et le centre qui avaient perdu le Capitole, faute d’union.

L’éclatement de la gauche et des écologistes sur des listes concurrentes devrait rassurer Jean-Luc Moudenc. L’annonce-surprise d’une nouvelle candidature personnelle de Pierre Cohen avant Noël, ajoutant encore à la confusion à gauche, pouvait même passer pour un cadeau inespéré déposé au pied du grand sapin érigé sur les nouvelles ramblas-jardin des allées Jean-
Jaurès. Il n’en est rien. Le même jour, le MoDEM de François Bayrou a mis ses menaces à exécution. Une liste concurrente à celle du maire de Toulouse est annoncée. Le député Jean-Luc Lagleize, qui avait fait des appels du pied au sénateur Claude Raynal (PS) pour constituer une liste commune inédite, n’en sera pas le chef de file officiel. à cause de la loi sur le cumul des mandats, l’éternel rival de Jean-Luc Moudenc dans les différentes chapelles de la démocratie chrétienne à la française issue du CDS (centre des démocrates sociaux) de Jean Lecanuet laisse la tête de liste à un nouveau venu : Franck Biasotto. L’adjoint chargé du logement qui a passé tout le mandat dans l’ombre du maire, promu maire des quartiers du Grand Mirail et président de l’office HLM, est sorti du bois avec la création d’un petit groupe de trois élus macronistes au Capitole en 2019. Contre l’avis de Moudenc. La campagne, qui s’annonçait comme un long fleuve tranquille pour le maire sortant, a changé de nature le 18 décembre. Fin tacticien, Jean-Luc Moudenc pensait s’être prémuni du risque d’une candidature dissidente au centre en

Avec Édouard Philippe, pour la signature du Contrat de rénovation urbaine en juin 2018.

activant ses réseaux nationaux. Affichant sa proximité avec le président de la République, qu’il tutoie, et plus encore avec Edouard Philippe, ancien maire du Havre et lieutenant d’Alain Juppé, le maire de Toulouse a tout fait pour éviter une bouillie bordelaise : dans l’autre grande ville des bords de Garonne, les macronistes soutiennent un jeune et brillant technocrate du gouvernement contre le dauphin des Républicains choisi dans la précipitation par l’ancien maire de Bordeaux en s’exilant au Conseil Constitutionnel. Après s’être assuré qu’aucun parachutage de même nature ne viendrait menacer ses positions, Jean-Luc Moudenc a négocié des places sur sa liste avec le parti présidentiel. Il a réussi à imposer ses conditions au député Jean-François Portarrieu, ancien directeur adjoint du cabinet de Pierre Cohen, désigné négociateur sur le plan local, en dealant directement avec l’état-major de La République en Marche (LREM) à Paris. Son poids de président de France Urbaine, le « syndicat » des grandes métropoles, a pesé lourd dans la balance. Emmanuel Macron dorlote le président de Toulouse Métropole, avec qui il a vainement tenté une OPA sur les départements à la mode lyonnaise, parce qu’il peut lui servir de bouclier face aux ambitions présidentielles à peine dissimulées du néo-chiraquien François Baroin, maire (LR) de Troyes et président de l’AMF (association des maires de France). Triomphant, Jean-Luc Moudenc raconte début novembre au Point comment il a réussi l’exploit d’être à la fois adoubé par LREM et Les Républicains. Contrairement à Alain Juppé, le maire de Toulouse n’a jamais rendu sa carte de l’ex-UMP, qui voulait faire la synthèse entre la droite et le centre. Il se proclame « sans étiquette » mais collectionne avec gourmandise les logos de toutes les formations politiques qui le soutiennent. L’habilité politique ne protège pas des rancœurs. L’accord conclu avec LREM a laissé sur le sable les centristes du MoDEM, imprudemment engagés dans une démarche de liste autonome avec les macronistes locaux. « C’est un accord électoral, pas un accord politique » fulmine Biasotto en découvrant que Portarrieu lui a fait « un enfant dans le dos ». Lui avait plutôt misé sur Mickaël Nogal, autre député macroniste en vue. Mauvaise pioche ! Cet ancien attaché parlementaire de Christophe Borgel (PS), qui avait vaguement déclaré sa volonté de partir à l’assaut du Capitole, a rapidement jeté l’éponge.

Jean-Luc Moudenc s’autorise un geste chiraquien le soir de la victoire en 2014.

En duo avec Jean-Luc Lagleize, Biasotto qui se décrit « au centre-gauche » dénonce « la dérive droitière » de Jean-Luc Moudenc. Les deux élus, soudain férocement anti-Moudenc, critiquent une trop grande « personnalisation » du pouvoir entre les mains du maire. L’ancien adjoint au logement a comptabilisé 19 membres du parti du maire sur sa liste, « sans compter les LR déguisés ». Avec seulement huit représentants du parti du président, dont trois en position non éligibles, les macronistes seraient réduits à faire de la figuration. Marthe Marti, présidente départementale du MoDEM, enfonce le clou. « Ce sont les Républicains qui dirigent la ville, les autres partis ne servent qu’à faire élire le maire. » Selon la présidente du mini-groupe des trois élus centristes au Capitole, « le conseil municipal n’est qu’une chambre d’enregistrement ».

Le maire sortant, qui a senti le danger, a décidé de dévoiler sa liste complète plus tôt que prévu pour couper l’herbe sous le pied aux dissidents. Dès le 9 décembre, Jean-Luc Moudenc a officialisé la défection du MoDEM en présentant l’ensemble de ses co-listiers, alignés par ordre alphabétique et non par couleurs politiques, au restaurant de l’Émulation Nautique. Il feint d’ignorer cette concurrence au centre, refusant de répondre aux attaques toujours plus vives du duo Lagleize-Biasotto, qui a sorti la boîte à gifles. Provocateur, Biasotto qui apprécie la comparaison avec la candidature dissidente de Cédric Villani à Paris, a choisi le bar de Julien Roumagnac pour présenter de nouveaux colistiers en janvier. Le patron du Caffé Baggio avait accusé Frédéric Brasilès, un autre élu de la municipalité Moudenc chargé des fêtes, d’avoir réclamé un pot-de-vin pour une animation sur sa terrasse. « Il a eu le courage de dénoncer des pratiques qui ne sont sans doute pas que des rumeurs », balance Frank Biasotto.

Le maire, qui a accepté la démission de Brasilès également impliqué dans des affaires de mœurs, a volontairement choisi de ne pas relever cet affront à la limite de la diffamation. Dénonçant ce qu’il appelle « une campagne de caniveau », Jean-Luc

Depuis le début de la campagne, le maire sortant s’emploie à ignorer la candidature de Nadia Pellefigue.

Moudenc a préféré répondre par anticipation sur le strict plan politique. Il affirme froidement n’envisager aucune fusion entre les deux tours. Il condamne ainsi ses concurrents centristes à chercher un débouché électoral auprès de la liste conduite par Nadia Pellefigue (PS), dans l’hypothèse où le duo Lagleize-Biasotto arriverait à dépasser la barre des 5 %. En 2014, la liste conduite par Christine de Veyrac n’avait obtenu que 2,45 % des suffrages exprimés. Bravache, Jean-Luc Lagleize affirme son ambition de se qualifier pour le deuxième tour en dépassant les 10 %. S’il réussit son pari, toutes les cartes seront rebattues en dépouillant le maire de son côté centriste. Aux yeux de Jean-Luc Moudenc, le risque est ailleurs. Lors de son meeting à la salle Mermoz, il a mis en garde ses électeurs contre l’extrême droite. La liste du Rassemblement National conduite par le jeune Quentin Lamotte, 32 ans, avec le soutien de Maïté Carsalade, ancienne adjointe de Dominique Baudis, peut espérer se qualifier pour le deuxième tour. Marine Le Pen a dépassé la fameuse barre des 10 % lors des dernières élections européennes dans la ville rose. La perspective d’une triangulaire change radicalement la donne. « Jean-Luc Moudenc a intégré que le Rassemblement National sera présent au deuxième tour, c’est pour ça qu’il a droitisé son discours », analyse Jean-Luc Lagleize. Loin de nier cette prophétie, le maire sortant a choisi d’en dramatiser les effets. Si les électeurs choisissent ce qu’il nomme « un miroir aux alouettes », alors « le risque d’un retour d’une gauche encore plus dure qu’autrefois » est possible au Capitole, lance Jean-Luc Moudenc devant ses supporters. Sa stratégie consiste à mettre l’extrême-droite et la liste Archipel Citoyen, assimilée à une extrême-gauche « rouge et verte », dans le même sac. Tactiquement, une liste de Debout La France, l’ancien parti de son adjoint Olivier Arsac, doit jouer le rôle de missile anti-missile contre le Rassemblement National en éparpillant les voix sur sa droite. Pris en tenaille, la liste de large union que le maire a patiemment constitué en intégrant un large éventail politique, de la droite aux différentes chapelles centristes en absorbant les « marcheurs » de LREM, risque d’être la cible de tous les autres mouvements qui font campagne contre le président de la République et son gouvernement. à Toulouse plus qu’ailleurs, la tentation de transformer l’élection municipale en référendum pour ou contre Emmanuel Macron est grande. En 2014, alors qu’il venait de regagner des galons de député UMP, le général Moudenc avait mené une campagne très sarkozyste dans « la ville de Mohamed Merah ». Moins martial, il est descendu de son cheval en marche pour défendre, pied à pied dans les quartiers, son bilan dans l’une des « capitales des Gilets Jaunes ». Les 50 % de ses colistiers présentés comme des citoyens sans étiquette sont son meilleur bouclier contre une nationalisation du scrutin. Mais suffit-il de planter des magnolias pour échapper à la Bérézina ?

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.