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Rave lucide

Dernière mise à jour : 17 janv.

Loin des boîtes de nuit du centre-ville, raves, et calages illégaux rythment la nuit toulousaine. Boudu s’est rendu dans l’une d’elles pour voir ce qui s’y trame, à la rencontre de ces Toulousains qui dansent entre camions de CRS et caissons de basses. 



Ce n’est pas tous les jours qu’on écrit « rave party minuit » dans son agenda pro. Je l’ai fait à la date du 13 janvier dernier. Un teufeur m’avait dit : « Les free parties, il faut les vivre pour comprendre. » Alors pour comprendre, j’ai pris mon carnet, mon stylo, et j’ai suivi mes potes à un calage dans Toulouse.


Calage : autre nom des free parties


L’adresse des festivités est tenue secrète jusqu’au dernier moment, et révélée sur des comptes Instagram ou par mail, pour éviter d’attirer l’attention de la police. Nous nous retrouvons avec mes amis et finissons les préparatifs avant de partir : bouchons d’oreilles, bouteilles d’eau… La soirée doit durer huit heures : mieux vaut préserver ses tympans et avoir de quoi s’hydrater. Pour l’alcool, il faudra trouver d’autres contenants que les classiques bouteilles en verre, interdites sur place pour cause de sécurité.


Dans le bus, une trentaine de fêtards discute dans une ambiance de colonie de vacances. On le voit à sa tête, le chauffeur ne comprend pas trop pourquoi sa ligne est aussi remplie qu’un lundi matin. « Tiens, c’est bizarre, y’a beaucoup de gens qui travaillent dans le coin », ironise l’un des occupants du bus en nous voyant arriver. Lunettes de soleil, tenues vestimentaires atypiques et relâchées… la plupart des teufeurs est tout à fait identifiable. Sur le trajet, je rencontre Maeva et Iléna. Habituées du milieu, elles retrouvent tout ce qu’elles aiment dans la free : « On peut se libérer l’esprit, taper du pied pour extérioriser et faire des rencontres géniales » s’enthousiasme Maeva. Pour elles, les raves, c’est une boîte de nuit, mais en mieux. « Je mets plus les pieds en boîte. Les gens sont moins ouverts d’esprit, et puis de devoir se saper, suivre des codes vestimentaires imposés, pour moi c’est rédhibitoire ». Autre argument, la bienveillance générale des teufeurs envers les femmes : « En boîte j’ai trop peur, alors qu’en rave, tu fais attention, comme partout, mais y’a pas de raison de s’inquiéter » ajoute Iléna.


Tek : Diminutif de tech, techno
prévention rave
Photo: Orane Benoit

Direction caissons

« Ce qui me plaît c’est le son, le fait que ça bouge, et puis l’ambiance, l’univers qu’il y a autour, c’est un tout », confie un étudiant qui souhaite rester anonyme. Ce dernier, grand sourire aux lèvres, a pris la tête du cortège à la sortie du bus, GPS à la main. Il guide la petite troupe vers le point de rendez-vous indiqué par mail aux participants. « On se connaît un peu tous, c’est un petit milieu ici. » Descendus dans une zone industrielle près de l’Oncopole, nous arrivons au hangar où se tient le calage. Devant, une cinquantaine de personnes discute pendant que le DJ teste les baffles à l’intérieur. Après avoir présenté nos tickets, nous entrons. Les lumières ne sont pas installées. L’endroit se dévoile dans une demi-obscurité. Face à nous, le mur de caissons. Sur un côté, des canapés. Partout autour, des gravats. Il y a de la poussière mais ce n’est pas dérangeant. Tout sera bientôt balayé par les vibrations. Sur une passerelle qui fait le tour de la salle, le set de DJ surplombe la foule. À côté, un mini-bar est installé et sert des bières en canette.


Le son est lancé. À mesure que les teufeurs arrivent, la fosse se remplit. Nous mettons les protections auditives et partons danser. En free party, l’ambiance est différente. Tout le monde est là pour la musique. Chacun se concentre sur le son et danse comme il l’entend, sans gêne ni retenue. On se sent bien, tout le monde est ouvert. Je discute avec deux ou trois personnes comme si on se connaissait. Les conversations restent brèves ; il faut faire un effort énorme pour se faire entendre.


Teufeurs, teuf : teuf = fête, les teufeurs sont les participants de la fête

Certains se mettent devant les caissons pour recevoir le plus de vibrations possible, et d’autres restent en retrait pour ne pas se sentir à l’étroit dans la foule. Chacun ses habitudes, son rythme, sa façon de se lancer dans la soirée. De toutes manières, on a le temps pour profiter de la musique. C’est du moins ce qui était prévu. Planifié jusqu’à six heures du matin, le calage ne verra finalement pas le lever du jour.

Des jeux de lumières aux gyrophares


Vers une heure du matin, la police arrive. Des policiers sortent de cinq voitures, flash-ball à la main. Pour éviter que ça ne dégénère, l’organisateur se présente immédiatement aux autorités. Générateurs et baffles sont saisis. On se retrouve tous sur le trottoir. Il règne un calme étrange. Tout le monde bavarde avec tout le monde, y compris avec les policiers : « On n’est pas tombés sur la pire brigade. Ils ont été très compréhensifs. En huit ans de teuf, j’ai déjà vu bien plus grave » explique l’une des DJ.


La police arrive sur les lieux de la fête
Photo: Orane Benoit

Dans la foule, je croise l’un des organisateurs. Il rassemble calmement ses affaires et attend que la police le conduise au poste. « On a isolé au mieux et mis les caissons au quart du volume, mais ça s’est quand même entendu dans le voisinage. C’est dommage. On redoublera d’efforts la prochaine fois. » Dès lors, pourquoi organiser une fête illégale ? Il y a tellement d’établissements pouvant accueillir du public et diffuser de la musique tard la nuit sans risque de déranger personne. La première raison invoquée est le manque de confiance. La soirée étant la toute première organisée par le collectif, aucun propriétaire de salle n’a voulu prendre de risque en accueillant des inconnus sans expérience : « Ils ont considéré qu’on n’avait pas de public et qu’ils n’avaient pas de garanties de remplir la salle. La deuxième raison, c’est qu’ils voulaient faire du bénéfice alors que nous, on imaginait un prix abordable conforme aux valeurs de la free. On a essayé de louer une salle, mais pour 500 personnes il fallait débourser 5000 euros hors taxes. » Ce n’est pas pour déplaire aux teufeurs. En club, pas facile de respecter les valeurs de la free party. Sans conditions, autogérée, et hors-cadre : « L’événement en autogestion, ça veut dire qu’il n’y a pas de sécurité, pas d’entraves. Personne pour contrôler, interdire, et pourtant tout se passe bien » soufflent Charlotte et Jade, deux fêtardes qui prennent, un peu déçues, le chemin du retour. La foule se disperse et laisse le hangar à nouveau vide et sans vie, plongé dans le silence. La fête est finie.


Free : Diminutif de free Party

Une semaine plus tard, les organisateurs adressent un mail aux teufeurs présents ce soir-là : c’est l’heure de la revanche. Avec l’argent gagné, ils ont trouvé un créneau dans une salle prête à accueillir la teuf légalement ; ceux qui avaient payé y sont conviés gratuitement. Bien qu’écourté, le calage a su prouver qu’il avait son public, et que sa musique a eu de l’écho.


Tout le monde dehors
Photo: Orane Benoit

Banquier la semaine, raveur le weekend

Lucien* est cofondateur d’une association qui organisait des calages. Passé des teufs « pour le kiff » à une vraie passion, il envisage de ne plus organiser que des soirées légales. Banquier la semaine et raveur le week-end, il est l’antithèse de ce qu’on pourrait imaginer d’un organisateur de raves parties. Un peu à l’image de son public, selon lui : « Les teufeurs ne sont pas des gens en costard cravate, mais ils sont très intelligents. Ils sont pas lisses, chiants, ni fermés d’esprit. C’est pour ça qu’il y a mille fois plus de respect en rave qu’en boîte de nuit. »


Loin de nier leurs origines en free party, Lucien explique qu’ils ne veulent plus continuer ainsi : « On veut passer sur de plus gros événements, mais toujours en assurant la sécurité des participants. » Les hangars investis illégalement ne sont pas adaptés au public nombreux. « Au moindre mouvement de foule, il pourrait y avoir des morts, et là ça ne rigole pas. À Toulouse, la police laisse couler pour l’instant. Mais si un jour y’a un problème, j’ai vraiment pas envie que ça soit pour moi. »


Victimes de préjugés ou attachés aux valeurs free, les petits collectifs optent souvent pour des événements non-déclarés, en catimini. Mais pour voir plus grand, il faut savoir montrer patte-blanche et entrer dans la légalité.


Qui dit son dit prévention

En free il y a des petites mains qui agissent sur l’important mais dont on parle peu. L’association Korzéame en fait partie. Établie à Toulouse, elle fait de la réduction de risques (RDR) et assure une bonne hygiène aux pratiques des teufeurs. Le mot d’ordre : le pragmatisme. « Ça n’a aucun sens de ne pas mettre de moyens à disposition, et juste d’interdire bêtement » avance Marion, une bénévole. La RDR, c’est pas que pour la drogue. Ça inclut aussi l’alcool, le sexe, et même le piercing ! » L’asso propose donc protections auditives, préservatifs, sérum physiologique, pailles à rouler et seringues aseptisées. « Il nous est arrivé d’intervenir sur des agressions sexuelles. Tant que la personne a besoin d’être accompagnée, on fait le nécessaire. Accompagnateurs spécialisés, les membres de l’asso peuvent être d’une aide précieuse. « On peut réorienter, conseiller. Ça peut même aider des gens avec des addictions à passer un cap, et à pousser la porte d’un centre de soins. »

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