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Recharger les nappes, une idée qui coule de source ?

Dernière mise à jour : 11 janv.

La sécheresse empêche les nappes phréatiques de se remplir correctement. Pour y remédier, une expérimentation inédite est menée dans la région, qui consiste à dévier une partie des eaux de la Garonne pour recharger les nappes en hiver. 



C’est l’histoire d’une goutte de pluie tombée en amont de la Garonne à la fin de l’hiver. Portée par le courant, elle poursuit sa route vers Toulouse et emprunte, 70 kilomètres avant la Ville rose, le canal de Saint-Martory, construit dans la seconde moitié du XIXe siècle pour dévier une partie des eaux du fleuve à des fins agricoles. Aujourd’hui doté d’un important réseau secondaire, le canal approvisionne un vaste secteur de la rive gauche de la Garonne. Mais cette goutte d’eau a une autre destinée : à 8h40, la vanne située au niveau du canal du Tuchan a été ouverte pour la dévier vers d’anciens canaux d’irrigation devenus perméables. C’est ici que doit s’achever le trajet en surface de la petite goutte de pluie. Elle a désormais vocation à s’infiltrer à son rythme dans la nappe phréatique. Ainsi pourra-t-elle, au plus chaud de l’été, revenir dans la Garonne quand le fleuve, au plus bas, en aura besoin pour alimenter en eau potable les quelque 800 000 personnes qui en dépendent pour l’eau potable, et subvenir aux besoins industriels et agricoles.


C’est en tout cas l’espoir de Réseau 31, gestionnaire de l’eau dans le département, et du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) qui, avec le soutien de l’Agence de l’eau Adour-Garonne, de la Région Occitanie et du Département de la Haute-Garonne, porte cette expérimentation baptisée R’Garonne. Lancé en avril, ce projet de recharge maîtrisée de la nappe alluviale de la Garonne en plein hiver, doté d’1,87 millions d’euros, est d’une ampleur inédite en Europe. « Sur 11 sites présélectionnés, nous en avons retenu deux au potentiel d’infiltration intéressant : Lavelanet-de-Comminges et Le Fousseret, soit une surface de 100 km2 », explique Yann Oudard, directeur général adjoint des services techniques de Réseau 31.


L’idée n’est pas nouvelle. « Certains systèmes de recharge maîtrisée des aquifères sont utilisés depuis des millénaires, comme les bassins d’infiltration des temples hindous, explique Marie Pettenati, hydrogéologue du BRGM. Aujourd’hui, cela permet de ralentir le cycle de l’eau que nous accélérons artificiellement par nos usages : on pompe l’eau des eaux souterraines pour l’alimentation en eau potable, on la traite, et on la rend instantanément au milieu par les rivières, ce qui fait que l’eau s’échappe rapidement vers les mers et océans. La recharge maîtrisée, comme d’autres solutions fondées sur la nature, permet de retenir l’eau sur le territoire. »


Dans le cadre du projet R’Garonne, il a été décidé pour avoir le moins d’impact possible d’utiliser un réseau de canaux à l’abandon et d’ouvrages existants qui ont simplement été recalibrés. Une démarche qui pourrait permettre de stocker 5 à 10 millions de m3, de façon naturelle, dans le sol, sans possibilité d’évaporation ou de développement de bactéries, contrairement aux réservoirs artificiels.


Pour autant, vu qu’il reste encore de nombreuses questions sans réponse, Yann Oudard préfère se montrer prudent. « Combien de temps met l’eau pour rejoindre la nappe ? Quelle quantité faudra-t-il infiltrer pour permettre un soutien d’étiage suffisant de la Garonne ? » Pendant quatre ans, le niveau des nappes va être scruté à la loupe grâce à des piézomètres (forages qui permettent la mesure du niveau de l’eau souterraine en un point donné de la nappe), tout comme la qualité de l’eau qui y est stockée. « Il faut s’assurer que cette eau ainsi infiltrée ne vienne pas dégrader les nappes phréatiques », précise-t-il. Vont aussi être étudiés l’impact du dispositif sur l’environnement et la stygofaune, soit l’ensemble des espèces vivantes dans les milieux aquatiques souterrains. « Le défi est de modéliser, tester, surveiller une recharge qui apporte suffisamment d’eau à la Garonne, à la période souhaitée, au moment des plus basses eaux et dans des conditions maîtrisées de qualité des eaux », résume Anne-Valérie Hau-Barras, directrice régionale déléguée au BRGM. L’expérimentation doit aussi servir à formaliser une méthodologie, et à terme transposer le dispositif ailleurs.


Un étiage prévu mi-juillet


L’heure est pour le moment aux derniers réglages. L’infiltration va réellement débuter début 2024, pendant l’hiver. « Nous espérons avoir les premiers résultats consolidés courant 2025 », indique Yann Oudard. Si l’expérimentation est concluante, une phase opérationnelle de réalimentation permanente sera alors engagée. De bon augure pour la Garonne. L’été dernier, le soutien d’étiage avait battu des records : 53 millions de m3 d’eau avaient été déstockés des barrages des Pyrénées pour maintenir le niveau du fleuve. Et cette année encore, les indicateurs sont dans le rouge. Le risque de sécheresse hydrologique (troisième étape critique pour l’accès à la ressource, après la sécheresse atmosphérique et la sécheresse des sols) est en effet considéré comme « fort » en Haute-Garonne. « Les déficits pluviométriques de 2022 ont fortement impacté les nappes phréatiques et la recharge 2022-2023 a été insuffisante pour reconstituer durablement les réserves en eau souterraine », indique-t-on au BRGM. Cet été encore, le syndicat mixte d’études et d’aménagement de la Garonne (SMEAG) devra donc probablement ouvrir largement les vannes et envisage déjà un étiage précoce, vers la mi-juillet.


« Le projet R’Garonne ne va pas sauver à lui seul la Garonne, prévient Yann Oudard. La recharge de la nappe s’inscrit dans un panel d’efforts à mener. » Diminuer la tension sur la ressource, ce n’est en effet pas uniquement agir sur l’offre, mais aussi sur la demande. « Aujourd’hui, l’heure est à la sobriété pour concilier tous les usages (eau potable, industrie, agriculture) », abonde Sébastien Vincini, président du Conseil départemental et de Réseau31. Autrement dit, mieux préserver et stocker l’eau ne pourra être efficace que si chacun adapte en parallèle ses prélèvements.


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