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- Erick Mombaerts : Je ne rentrerai pas !
Que s’est-il passé pour que l’on vous retrouve au Japon ? J’ai été contacté il y a un an et demi, alors que j’étais entraîneur au Havre, par une entité, Manchester City Football Group, qui est propriétaire des clubs de Manchester City, New York City, Melbourne City et Yokohama, pour prendre les rênes de leur club japonais. Ils considéraient que mes conceptions et le projet que j’essayais de mettre en place, coïncidait avec leur type de jeu et leur philosophie. Sans que je le sache, ils me suivaient depuis longtemps. Vous n’aviez jamais entraîné à l’étranger. À l’approche de la soixantaine, vous ressentiez l’envie de parcourir le monde ? Pas forcément. J’ai eu des contacts avec certains pays du Golfe. Je m’y étais rendu, mais je n’avais pas accroché, même si sur le plan financier, cela pouvait être intéressant. Mais cette fois, le challenge sportif m’a paru intéressant : on me proposait de mettre en place un projet particulier, fondé sur le jeu, ce qui me tient à cœur depuis longtemps. Ce n’est qu’après que je me suis dit que cela pouvait également être intéressant sur un plan humain. Vous avez été surpris par cette proposition ? Pour être franc, j’ai d’abord cru à un canular ! Quand on sait ce que représente Manchester City sur la planète football, je me disais qu’on se moquait de moi. Ils ont laissé plusieurs messages avant que je me décide à les rappeler. Quand je me suis rendu compte que c’était sérieux, j’ai été très surpris, et même honoré qu’on s’intéresse à moi. Après il a fallu se décider à quitter la France, à découvrir autre chose. Quel accueil avez-vous reçu ? C’est un autre monde. On n’a pas l’impression de vivre sur la même planète. Pour ma présentation, il y avait 70 journalistes, je ne sais combien de télés. C’était la démesure. Les gens veulent savoir ce que vous pensez. C’est impressionnant. C’est un environnement qu’on ne connaît pas en France. Les gens sont amoureux de leur club. Pour le dernier entraînement de l’année, il y avait plus de 7000 personnes. C’est hallucinant ! Comment cette ferveur se traduit-elle ? Cela commence par la tenue : les supporters sont habillés de la tête aux pieds aux couleurs de leur club. Puis il y a l’affluence, même aux entraînements. Un exemple : pour le dernier entraînement de l’année, il y avait plus de 7000 personnes. C’est hallucinant ! Actuellement on est en stage à pratiquement 2000 km de Tokyo. Eh bien, tous les jours, il y a des centaines de supporters qui peuvent attendre pendant quatre heures, en plein vent, sous la pluie, qu’on vienne signer des autographes. Vous n’aviez jamais connu un tel engouement ? En France, ce genre de choses n’existe pas, même pas pour le PSG ! Et puis ici, l’entraîneur est une star. Les gens m’offrent plein de petits cadeaux, des chocolats, tous les jours ! La gentillesse des gens est sans commune mesure. Les petits demandent poliment un autographe, remercient. On est vraiment dans un autre monde. Il y a une forme de respect naturel dû à la fonction. Rien à voir avec la France ! Est-ce à dire que la pression est moins forte qu’en Europe ? Erick Mombaerts entraineur du club de foot japonais de Yokohama. Droits réservés La pression du résultat est la même : il y a quand même 45 000 personnes minimum à chaque match. C’est un challenge permanent que de donner du plaisir aux spectateurs, d’autant que la qualité du jeu pratiqué est très importante aux yeux des Japonais. Et puis, quand on vient de loin, on a envie d’être à la hauteur des responsabilités qui nous ont été confiées. Malgré tout, pour un entraîneur, le contexte est bien plus favorable ici qu’en Europe. Vous semblez décrire une expérience idyllique… Travailler dans cet environnement, avec des joueurs très disciplinés, qui se réveillent à 6h30 du matin, font du travail individualisé pendant une heure après les séances, c’est fantastique. Je n’ai jamais vu une telle attitude chez mes joueurs : ils sont très motivés pour progresser. Pour donner un exemple : les joueurs ont fait ouvrir les installations une semaine avant la date de reprise de la saison pour s’entraîner. Vous avez déjà vu ça quelque part ? Les entraîneurs ne sont pas là et les gars se prennent en charge ! En dehors du terrain, comment se passe votre expérience japonaise ? Le problème, c’est la communication spontanée. Il n’y a que très peu de japonais qui parlent anglais. À mon arrivée, le club a mis une personne à ma disposition pour m’aider à me repérer dans la ville. Maintenant je me débrouille tout seul. Je conduis. Mais j’ai toujours un traducteur qui me suit dans les sorties organisées par le club. Yokohama est-elle une ville agréable ? Elle est très grande, calme, belle. Et aussi très proche de Tokyo puisque il ne faut que 30 minutes pour se rendre en son centre. Au Japon, il y a beaucoup de choses à faire, la vie est organisée pour consommer, il y a énormément d’endroits pour se cultiver, de musées, de parcs. Il y a tellement de choses à voir. Je suis également frappé par le calme qui y règne, même à Tokyo. Pourtant le Japon est un pays très peuplé. Mais la discipline, la propreté, l’organisation de la vie sociale, sont incroyables. C’est très agréable, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, de se sentir en sécurité. Avez-vous tissé des relations en dehors du club ? Le problème, c’est que je n’ai pas beaucoup de temps. Et puis le fait que je ne parle pas japonais ne favorise pas la communication. J’ai pu apprécier la gentillesse des gens. Dès qu’ils vous sentent perdu, ils vous proposent de l’aide. Mais pour aller au-delà… Heureusement que mon épouse est avec moi parce que sinon, ce serait très difficile. On est vraiment à l’opposé au niveau du langage, des signes. Si l’on n’a pas un GPS en anglais, on ne peut pas se repérer. C’est un autre monde. Le Stade Toulousain connaîtrait la même désaffection que le TFC s’il se retrouvait en milieu de tableau du Top 14. Certains aspects de la vie française ne vous manquent-ils pas ? Parenthèse touristique pour Erick Mombaerts. Droits réservés En cherchant, je dirais que l’organisation est parfois un peu poussée à l’excès. En tant que latin, on a besoin d’un peu de souplesse et de latitude. Un exemple : à deux heures du matin, sur une grande avenue déserte, les piétons ne vont pas traverser si le feu est rouge. Ça ne viendrait pas à l’idée d’un japonais d’enfreindre une règle de vie collective. Alors que nous, Français, sommes toujours en train d’imaginer comment la contourner. Comment avez-vous vécu les attentats qui ont endeuillé la France en 2015 ? Très mal. Comme mon fils habite Paris, je me suis d’abord inquiété. C’est un réflexe idiot mais dans un premier temps on pense d’abord à sa famille. Et puis après on est terriblement français. On aurait envie de rentrer en France pour communier avec ses compatriotes. Ici, ils ont eu une réaction fantastique en déployant une immense banderole, avec une inscription en français, dans le stade, trois jours après le drame. Vous gardez un œil sur Toulouse ? Bien sûr. Mes attaches sont et seront toujours à Toulouse. J’y retournerai parce que j’adore cette ville. J’aime sa joie de vivre. La force de Toulouse, c’est sa jeunesse. Ça pétille. Elle est très enthousiasmante. Et puis je n’ai connu que du bonheur à Toulouse. C’est mon expérience footballistique la plus riche en émotions. Quand Olivier Sadran a repris le club, alors que la double rétrogradation avait entraîné le départ de la quasi totalité de l’effectif, il n’y avait pas grand monde pour miser sur nous pour remonter. La montée en Ligue 2 restera gravée dans ma mémoire. Quel regard vous portez sur la situation du TFC ? Elle me peine, parce que j’ai bien peur, en regardant le classement, que le club ait du mal à se maintenir. Ça me ferait mal que le club redescende en Ligue 2. Même si je suis très loin, j’ai toujours le TFC dans le cœur. En plus je pense que les Toulousains, qui sont difficiles, vivraient mal une descente. N’y-a-t-il pas une forme d’ingratitude du public toulousain à l’égard d’Olivier Sadran ? Je ne crois pas que ce soit spécifique à Toulouse. C’est typiquement français le fait de ne pas s’identifier au club de sa ville. Pour une grande ville comme Toulouse, il y a quand même peu d’amoureux du TFC. On est loin de la passion anglaise ou japonaise où les gens sont amoureux de leur club quoiqu’il arrive. Je serais presque tenté de dire que le Stade Toulousain connaîtrait la même désaffection s’il se retrouvait en milieu de tableau du Top 14. Vous vous voyez rester au Japon ? Séance dédicace d’Erick Mombaerts entraineur du club de foot japonais de Yokohama. Droits réservés Je vais déjà achever ma deuxième année de contrat et après j’aviserai. Je vois bien la différence entre la 1ère et la 2e année : le temps de l’adaptation, de la mise en place des principes de jeu. Je me régale beaucoup plus aujourd’hui. Donc je pense que le temps idéal, ce devrait être 3-4 ans. Après comme je dépends de City , il peut y avoir d’autres challenges. Je sais que le groupe envisage de s’ouvrir à d’autres horizons. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a 99% de chances pour que je n’exerce plus en France.
- Fantoche cantoche
Elle a tous les attributs de la blague qui fait mouche : cruauté, caricature et fond de vérité. Elle se propage sur les trottoirs toulousains à la sortie des écoles, égaie les réunions de parents courroucés, et tient en deux phrases : « Pourquoi les enfants pleurent-ils le jour de la rentrée en petite section de maternelle ? Parce qu’ils savent qu’il leur reste encore 1440 repas à prendre à la cantine avant le dernier jour de CM2. » Évidemment, c’est un humour de niche. Pour en saisir la portée, il faut savoir multiplier 180 jours de classe par 8 années d’enseignement primaire, et avoir une dent contre la cuisine centrale qui élabore les 33 000 repas servis quotidiennement dans les écoles et les cantines seniors de la Ville. Mais qu’on goûte ou pas cet humour de parent d’élève, il faut se rendre à l’évidence : la restauration scolaire est LE sujet du moment à Toulouse. Ces dernières semaines, une pétition lancée sur change.org exigeant 80% d’aliments bio et locaux dans les marmites de la Ville, a recueilli près de 5000 signatures. De son côté, la FCPE31 a adressé un « carton rouge » à la mairie pour sa politique tarifaire jugée injuste. Le tout sur fond de polémique entretenue par Christine Chabanette, mère de famille, bloggeuse et gastrolâtre, qui, sur son blog qualité-cantines-toulouse.com comme à la tête du Collectif Cantines Toulouse , dénonce « la mauvaise qualité, les portions chiches et le goût inexistant des repas servis aux enfants. » L’appli Qui dit miam! un exercice de transparence à double tranchant Au Capitole, Martine Susset, impassible, garde le cap. La conseillère municipale déléguée à l’environnement, à la restauration, à la régie agricole et aux relations avec la Chambre d’agriculture, dresse un bilan positif des deux premières années de cantine à la sauce Moudenc : « Quand je suis arrivée aux affaires, j’ai constaté que si la part de bio était importante, elle se faisait au détriment de l’approvisionnement local. J’ai donc préféré diminuer le bio en attendant de trouver des solutions. Cela dit, les consignes de Jean-Luc Moudenc sont claires : privilégier les produits labellisés, bio et locaux, quand la chose est possible. À ce jour, nous proposons 36% de local et 22,92% de bio (dont 84% de bio local) ». Sur le papier, ces statistiques sont plus qu’honorables. Elles sont proches de l’objectif fixé par le président de la République pour 2017 (40% de local) et dépassent celui des 20% de bio à l’horizon 2020 voté à l’unanimité à l’Assemblée nationale et enterré le mois dernier au Sénat. Si on ajoute à cela certaines données hautement symboliques, comme le concours annoncé d’un chef étoilé dans l’élaboration des recettes, les projets de plantation de verger au domaine de Candie, la présence au menu de poulet bio du Gers, de pain bio local, de bœuf Bleu-Blanc-Cœur, de yaourts locaux, ou encore de lentilles bio cultivées sur le domaine agricole de la Ville de Toulouse, on en trouverait presque le tableau réjouissant. Tour de thaï Seulement voilà, il y a Qui dit miam !, l’application pour smartphones et tablettes lancée en novembre. Conçu par Absolom , une start-up de Lacroix-Falgarde, ce programme gratuit voulu par la mairie dans le cadre de son programme Smart City permet au grand public de parcourir les menus des cantines et, plus alléchant encore, de consulter les fiches techniques de la plupart des produits. Téléchargée le 14 mars sur le téléphone de Boudu, l’appli a immédiatement montré ce qu’elle avait dans le ventre. Ce jour-là, au menu des écoles élémentaires : asperges origine UE, filet de poulet pané frit élevé et conditionné en Thaïlande, blé dur européen accompagné d’une sauce tomate transformée en Espagne (origine des tomates non spécifiée). Le tout relevé avec un peu d’ail… chinois. Et si le programme n’est pas tous les jours aussi exotique, ce genre d’aberrations se produit plusieurs fois par semaine tout au long de l’année. Téléchargée le 14 mars sur le téléphone de Boudu, l’appli a immédiatement montré ce qu’elle avait dans le ventre. Gênée aux entournures, Martine Susset balance la patate chaude à son fournisseur : « Si le prestataire a choisi ce produit, c’est qu’il est conforme au cahier des charges ». Le prestataire, c’est Brake , un grossiste alimentaire britannique qui possède une trentaine d’agences en France, dont une à Bruguières, près de Toulouse. Depuis le siège lyonnais de la firme, sa responsable de communication externe, Nathalie Nauts, ne se fait pas prier pour donner des détails : « C’est un filet de poulet plein muscle escalopé à la main et issu d’une filière intégrée, ce qui assure une traçabilité continue. Les poulets sont élevés en bâtiments pendant 37 à 42 jours, nourris avec une alimentation 100% végétale, minérale et vitamines, sans activateur de croissance » récite-t-elle . En clair, des volailles en batterie qui ne voient pas la lumière du jour et qu’on élève deux fois moins longtemps que des poulets bio ou Label rouge. Et quand on interroge les responsables de Brake sur l’origine thaïlandaise de la volaille en question, la réponse est cocasse : « Voilà deux ans que nous ne travaillons plus avec la Thaïlande. Ce produit est passé en origine Pologne. Il offre toutes les garanties de qualité exigées par notre marque. » La bonne nouvelle, c’est que les écoliers toulousains dégustent désormais un poulet pané frit venu d’une contrée moins lointaine, jouissant d’une meilleure traçabilité et qui a été délesté, en passant de la Thaïlande à la Pologne, de sa dose de triphosphate, un additif peu recommandable. La mauvaise, c’est que les fiches produit de Qui dit miam ! ne sont pas tout à fait à jour. Ruses et coutumes Dès lors, une question se pose : comment se fait-il qu’à l’ère du locavorisme, du patriotisme économique, des bonnets rouges et des ministres en marinière, il soit aussi difficile de trouver du local et du français sur les tables des cantines ? « Le principal responsable, c’est le code européen des marchés publics, alerte Martine Susset . Au nom du respect de la concurrence, il interdit d’intégrer l’approvisionnement local parmi les critères de sélection . Alors on ruse. Ça prend du temps, mais on ruse. L’autre frein, quand on commande d’aussi gros volumes, c’est de trouver des agriculteurs locaux qui présentent les garanties et les capacités de production adéquates. » Elisabeth Belaubre, qui occupait les mêmes fonctions sous le mandat de Pierre Cohen, n’est pas de cet avis : « Certains prétendent que le volume important de commandes est une contrainte. Bien au contraire ! C’est justement quand vous êtes un gros client que les fournisseurs vous écoutent. Ce n’est pas aux industriels de l’agroalimentaire de déterminer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. C’est aux élus de le faire, parce qu’ils sont responsables de la santé de leurs administrés. À mon arrivée en 2008, on m’avait dit que je ne parviendrais pas à approvisionner les cantines en poulet Label rouge, en yaourts locaux ou en pain bio. Finalement, on l’a fait ! J’ai eu dans mon bureau des fournisseurs qui me disaient “ Si vous faites ça, on va couler ”. Ce n’est pas facile à entendre, mais il faut savoir ce qu’on veut, et assumer ses positions quand elles visent l’intérêt général. » Et Elisabeth Belaubre d’enfoncer le clou en relatant ses premières rencontres avec les représentants de la Chambre d’agriculture : « Je me disais : “Ma cocotte, c’est pas gagné”. Il m’est même arrivé de sortir de là en pleurant. Et puis, à force de dialogue, à la fin du mandat, on travaillait en bonne intelligence . » Ce n’est pas aux industriels de l’agroalimentaire de déterminer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Elisabeth Belaubre Sur le front des freins liés au code européen des marchés publics, là encore, l’horizon semble se dégager. Le conseiller de Stéphane Le Foll au ministère de l’Agriculture, Guillaume Adra, promet même la fin des ennuis et une nouvelle ère pour les responsables des achats : « Je vous confirme que des moyens existent bien pour permettre un approvisionnement des cantines publiques en produits locaux dans le respect des règles des marchés publics. Le ministre a même demandé aux services du ministère de publier un guide à cet effet, et a présenté devant le Premier ministre, à l’occasion du salon de l’agriculture, un outil informatique qui permettra aux gestionnaires publics de disposer, via un outil simplifié, des clefs pour acheter local. » Une « ruse » officielle et généralisée, en quelque sorte. Des souris et des hommes Cette perspective d’un accroissement progressif de la part de bio et de local ne suffit pas à démobiliser Christine Chabanette. Depuis la rentrée 2015, elle alimente son blog avec des photos prises lors de visites dans les cantines (celle des cubes de poisson aux gnocchis datée du 8 décembre 2015, gore à souhait, est un modèle du genre), des résumés de commission des menus rédigés par les parents, et des billets divers consacrés à l’organisation de la contestation : « Nous demandons simplement qu’on prenne en compte nos demandes. Qu’on arrête le déni et qu’on cesse de nous traiter par le mépris. Il n’y a aucun produit frais. Tout est assemblé, mélangé dans de grandes cuves. L’équilibre nutritionnel est calculé sur 20 jours, ce qui donne lieu à des énormités dans l’assiette. Ils n’ont que faire de la dimension gustative. Il n’y a pas de volonté politique pour que les choses changent. C’est la raison d’être du blog et du collectif. » Pour illustrer ses propos, Christine Chabanette relate, avec un humour grinçant, sa visite de la cuisine centrale de Basso Cambo : la surveillance dont elle dit avoir fait l’objet pendant la visite « comme en Corée du Nord », les gros bras un peu machos qui travailleraient sur place, et l’atmosphère industrielle pesante. Notre expérience sur place fut moins extrême, et notre guide, la directrice de qualité Anne Limbertie qui fut aussi celle de Christine Chabanette, n’avait finalement rien de Kim Jong-un. S’il est vrai que le décor carrelage et inox n’est pas des plus chaleureux, il est parfaitement adapté à la préparation de 33 000 repas dans des conditions d’hygiène optimale. S’il est vrai qu’il s’agit là d’un équipement assimilable à l’industrie agroalimentaire, on y cuisine tout de même des plats élaborés à partir de produits bruts surgelés ou en conserve. S’il est vrai, enfin, qu’on trouve beaucoup de mâles aux postes de cuisson, ces derniers sont plutôt bonhommes. Quant à leurs gros bras, quiconque a essayé un jour de remuer 450 litres de blanquette de veau avec une spatule grosse comme une rame de barque de pêche comprendra à quoi ils servent. L’équilibre nutritionnel est calculé sur 20 jours, ce qui donne lieu à des énormités dans l’assiette certains jours. Christine Chabanette Pour bien comprendre la réalité de la cuisine centrale, il convient d’en rappeler brièvement l’histoire. Inaugurée en 1983 par Pierre Baudis, elle a d’abord fonctionné en liaison chaude, c’est-à-dire que les plats quittaient les lieux immédiatement après leur préparation, pour être consommés dans les deux heures. Mais en janvier 1992, un rapport du comité communal d’hygiène et de santé qui faisait état de sols graisseux, de toiles d’araignées dans les coins, du mauvais écoulement des eaux et de la présence de souris dans les réserves, fit basculer la cuisine centrale dans l’ère de la liaison froide. On supprima la porcelaine, on protégea les barquettes sous un film plastique hermétique, on fit l’acquisition de 12 camions frigorifiques, et on se mit à cuisiner des portions refroidies après préparation, et consommables jusqu’à J+5. Du thym dans les fayots Depuis, le principe est resté le même. Et s’il permet une hygiène et une organisation irréprochable, il contribue à la piètre qualité perçue par parents et enfants : « Dans les écoles, les plats sont réchauffés au four à même la barquette, parfois avec l’opercule. Tout sort mou, flasque, sans consistance . C’est de cela dont les enfants se plaignent le plus » rapporte Christine Chabanette. Anne Limbertie défend ses collègues : « Certaines critiques sont injustes, et blessantes. On cuisine, ici. On se donne du mal. Et on fait tout pour s’améliorer. Depuis le mois de janvier, les lundis et les mercredis, nous goûtons les plats dans les conditions réelles, c’est-à-dire après réchauffage. Cela nous permet d’ajuster les préparations. Récemment, par exemple, nous avons ajouté du thym et du laurier dans la recette des flageolets. » Certaines critiques sont injustes, et blessantes. On cuisine, ici. On se donne du mal. Et on fait tout pour s’améliorer. Anne Limbertie En définitive, il semble que le problème réside essentiellement dans le gigantisme de la cuisine centrale, qui, tenue de produire 33000 repas par jour dans des conditions d’hygiène satisfaisantes, ne peut le faire autrement qu’au détriment du goût. Dans les années 1990, alors qu’on y préparait deux fois moins de repas qu’aujourd’hui, on parlait déjà de la nécessité de passer à un modèle de petites centrales indépendantes. Mais rien n’a jamais été entrepris, même si, à en croire Elisabeth Belaubre, les choses ont failli changer il y a trois ans : « J’ai essayé de convaincre Pierre Cohen de la nécessité de construire de petites centrales de taille normale préparant 6000 repas maximum et intégrant une légumerie de frais. C’est un dossier tout ficelé, créateur d’emploi, de goût et de qualité nutritionnelle, qui ne coûte pas plus cher à moyen terme. Il est resté dans les cartons pour des raisons qui m’échappent. Lobbying ? Politique ? Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, je tiens ce projet à la disposition de M. Moudenc. » La petite devinette sur les écoliers en pleurs a de beaux jours devant elle.
- Pierre Cohen : Tout s’explique
Que reste-t-il de votre enfance en Tunisie ? Le fait qu’on n’avait pas besoin de beaucoup d’argent pour être heureux. Le fait que mon père, juif d’origine tunisienne, se soit marié avec ma mère, catholique, ce qui l’avait éloigné de sa famille. Cela a été le ferment de ma conviction laïque. L’un et l’autre ont eu le courage de faire passer leur amour avant le poids de leur religion. La Tunisie, pour moi, c’était donc une douceur de vivre. Puis votre père a été muté en Allemagne. Comment l’avez-vous vécu ? À part la différence de température, bien. Nous étions dans une sorte de petit confort, au sein d’une communauté française où je ne ressentais pas les inégalités sociales. C’est un moment de quiétude avec des parents qui me poussaient à bien travailler à l’école. La réussite scolaire était importante à leurs yeux ? Cela a été le leitmotiv de ma mère pendant toute mon enfance. Nous avions, par exemple, déménagé dans une ville plus proche de mon lycée pour m’éviter le transport en bus tous les jours. C’était d’autant plus important qu’à cette époque l’ascenseur social était flagrant : en apprenant, on décrochait un métier. Mais je ne ressentais pas la pression car j’ai compris très vite que la connaissance était indispensable pour le bien et l’épanouissement de l’individu. En Tunisie, on n’avait pas besoin de beaucoup d’argent pour être heureux. Comment avez-vous vécu votre arrivée en France ? Au temps du Minitel et des premiers hipsters. Pour moi, la France, c’était les vacances d’été, la pétanque, les copains. À notre arrivée, mon insouciance en a pris un coup. Mes parents n’ayant pas énormément d’argent, nous vivions dans un HLM à Aussillon, à coté de Mazamet, dans un environnement populaire. Comme j’avais pris allemand première langue, j’étais au lycée classique et moderne de Mazamet. Du coup dans la même journée, j’étais le matin avec des gens qui avaient des moyens et des perspectives, et le soir avec des copains qui voulaient juste faire un BEP. C’est là que je me suis construit cette volonté de justice sociale et d’égalité. Et puis 68 a été le révélateur. C’est-à-dire ? C’est là que je me suis vraiment structuré. Dans le débat, on concrétise ce qu’on ressent. En 68, mon maître mot était « tout est politique » parce que j’étais convaincu que la politique était noble. Voir cette jeunesse qui avait envie de faire péter des verrous, c’était prometteur. Reste que ce mouvement s’est soldé par le retour d’une droite forte. C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut faire attention quand on met un coup de pied dans la fourmilière. J’ai très vite été convaincu qu’il y avait nécessité d’un grand parti et celle de rentrer dans le modèle électif. La politique occupait-elle une place importante à la maison ? On n’en parlait pas. En 1965, pour l’élection présidentielle, je me souviens que j’avais commencé à dire qu’il pouvait y avoir d’autres valeurs que l’ambition et la grandeur de la France. Mon père, en bon militaire et gaulliste qu’il était, l’avait mal pris. J’ai compris ce jour-là que je ne serai plus d’accord avec lui. Quels idéaux vous animaient alors ? J’avais une vision très marquée par la puissance de l’État. Je n’étais pas communiste parce que je n’ai jamais cru à la dictature du prolétariat avec la classe ouvrière qui prend le pouvoir. Et puis les partis communistes au pouvoir avaient montré que cette appropriation du pouvoir politique apportait une déviance totalitaire. Du coup, j’étais socialiste, avec un profond désir de changer la société et de participer au rassemblement de toutes les forces de gauche. C’est ce qui vous a fait adhérer au Parti socialiste ? Pour ma génération, c’était relativement simple parce que nous étions tous politisés. Mais je n’ai adhéré qu’après la défaite de Mitterrand à l’élection présidentielle de 1974. Je me suis dit qu’il fallait trouver un moyen de changer les choses. Militer pendant les élections, comme on l’avait fait avec ma femme, c’était bien, mais l’enjeu c’était aussi de les changer de l’intérieur. Qu’entendiez-vous par changer les choses de l’intérieur ? L’appropriation des moyens de production, ça voulait dire quelque chose. Que ce soit dans l’éducation, la recherche ou la santé, notre motivation, c’était la transformation de ce que l’on appelait à l’époque les superstructures . De 1974 à 1981, il y a eu une vraie dynamique. Dans ma logique, les élus n’étaient pas encore le levier de la transformation. Au PS, on créait des sections d’entreprise pour montrer qu’on était investi dans nos secteurs. À Toulouse, j’avais créé une section universitaire. Quand j’ai vu ce que les élèves pensaient des enseignants, je me suis dit que je ne vivrais pas bien le statut de professeur. Vous décidez alors de devenir chercheur en informatique. Pourquoi ? Je suis allé à la fac pour devenir prof de maths. Mais quand j’ai vu ce que les élèves pensaient des enseignants, je me suis dit que je ne le vivrais pas bien. Donc, je me suis mis à l’informatique. Et puis ça correspondait à ma pensée. Je suis très rigoureux : quand j’ai un problème, j’analyse. Aujourd’hui, l’informatique, c’est une sorte de mécano, on a plein d’outils. Alors qu’avant, il y avait tout à organiser, il fallait tout décortiquer, structurer et reconstruire. Ça m’a permis d’organiser ma façon de penser. Contrairement à ce qu’on croit, ce ne sont pas mes convictions qui dictent ma pensée, c’est un diagnostic. Étiez-vous conscient que l’informatique était susceptible de changer le monde aussi radicalement en 20 ans à peine ? Non, parce que quand j’ai fait ma thèse, on en était encore à l’image de synthèse. On savait que ça allait avoir un impact sur la production. Mais sur la circulation de l’information, dans les années 1970, même si on commençait à voir des micro-processeurs, on était loin d’imaginer internet. Sinon, on n’aurait pas fait le Minitel. Et en même temps, le Minitel a amené la France à être au rendez-vous, plus tard, en termes de recherche et d’innovation sur le numérique. C’est-à-dire ? On a beaucoup gaussé les plans de calcul. Il n’empêche que le Minitel, comme l’intelligence artificielle, nous a amené à être compétents et même performants dans certains secteurs. Les laboratoires, comme le LAAS fournissent encore des domaines de recherche et d’innovation de niveau mondial. La partie du robot qui va sur Mars avec Curiosity, c’est une compétence locale. Il faut investir dans la durée autour de défis de société qui créeront des filières innovantes comme le vieillissement, la mobilité ou l’énergie. En 68, le mouvement s’est soldé par le retour d’une droite forte. C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut faire attention quand on met un coup de pied dans la fourmilière. Revenons à mai 1981 et à la victoire de Mitterrand. Comment l’avez-vous vécue ? Ma génération avait du mal à croire que la droite de De Gaulle, Pompidou et Giscard pourrait laisser échapper le pouvoir. Du coup, cela a été une joie intense, une liesse collective comme jamais, on a passé la nuit à klaxonner, à tel point que j’ai cassé mon klaxon. Le matin, on est parti à la fac, sans avoir dormi, avec les bouteilles de champagne : on avait vraiment l’impression que quelque chose d’impossible était en train d’arriver. Et vous décidez de prendre votre part dans la transformation de la société ? Oui, mais être candidat ne m’intéressait pas à ce moment-là. Vu que j’étais chevènementiste en 1981, lorsqu’il devient ministre de la Recherche, je décide de m’investir. Il lance les assises de la Recherche et je demande un détachement pour travailler dessus en tant que suppléant du délégué régional à la Recherche et la Technologie. J’ai toujours cru à la culture scientifique. Comme je suis rationaliste, je considère que les choses doivent s’expliquer. Mais vous déchantez vite… En effet car dès 1982, Alain Savary, le ministre de l’Éducation nous annonce, lors des assises de la Recherche à Pau, que l’un des points clés de la transformation, la fusion des grandes écoles et des universités, est abandonné. Là j’ai compris que ceux qui avaient du poids, c’était les élus. Donc en 1983, lorsque Francis Barousse me propose d’être délégué à la petite enfance à la mairie de Ramonville, je franchis le pas. Contrairement aux communistes qui attendait que les conditions soient réunies pour faire la révolution, je pensais que la réforme pouvait se faire en profondeur. Et puis je me suis aperçu que même en tant que délégué, je pouvais faire des choses intéressantes. En six ans, j’ai créé trois crèches, un réseau d’assistantes maternelles, j’ai fait de l’innovation dans la petite enfance. Donc en 1989, je suis candidat à l’élection interne au PS et je deviens maire de Ramonville. Ce qui ne vous empêche pas de quitter le parti deux ans plus tard pour marquer votre opposition à la guerre du Golfe et au traité de Maastricht comme Jean-Pierre Chevènement, votre mentor… Oui mais je ne vais pas dans son parti. Je me sentais plus proche de Chevènement que de Mitterrand parce qu’il avait une pensée plus rationnelle, rigoureuse, construite, avec des fondements très à gauche autour de l’appropriation des moyens de production et de la notion de puissance publique. Mais au fur et à mesure, il est devenu souverainiste. Tellement qu’à un moment, il disait que la droite et la gauche, c’était pareil. C’était inacceptable pour moi. Au tout début des années 1980, les valeurs que vous défendez sont pourtant celles que Mitterrand met en avant. Aviez-vous identifié que c’était par intérêt qu’il le faisait ? Bien sûr. Quand on connaît son histoire, son parcours, on sait très bien qu’il a toujours été dans la recherche du pouvoir même si je ne tomberais jamais dans le piège qui consiste à le considérer comme un traître. Il aurait pu y arriver par la social-démocratie pure et simple. Le problème est que son pragmatisme lui a fait prendre le tournant de la rigueur. Ma génération avait du mal que croire Que la droite de De Gaulle, Pompidou et Giscard pourrait laisser échapper le pouvoir. Comprenez-vous que ce pragmatisme puisse conduire une partie de la gauche à considérer que le PS a trahi ? En voyage d’études avec Martine. Photo Rémi Benoit. Le PS a cédé, a accompagné des visions libérales mais il n’a jamais trahi fondamentalement. Même sous Mitterrand. Parce qu’on a fait un cadre où la puissance publique a une responsabilité sur la notion d’intérêt général. C’est ce qui nous a permis d’avoir une école, une santé pour tous. Ça engendre des fondamentaux même pour les gens de droite qui ont essayé de le réformer ou de le mettre à mal. Le quinquennat d’Hollande ne donne-t-il pas raison à ceux qui disent que le clivage droite/gauche a vécu ? Photo Rémi Benoit. Sur certains sujets, ce gouvernement n’a pas cédé un pouce de terrain à la droite : le mariage pour tous, la santé. Dire qu’on met en place un système qui oblige à soigner tout le monde, c’est compliqué mais c’est de gauche. Mais sur le plan économique, on voit bien qu’il y a un désengagement de la puissance publique. Ce que l’on peut reprocher à Hollande, ce sont ces 40 milliards sans contrepartie aux patrons. Parce qu’attendre du patronat qu’il relève le défi de l’emploi, c’est une erreur. Il ne l’a jamais fait. Vous avez l’air à peine surpris… Hollande est certainement la machine la mieux huilée pour gagner. J’ai été assez émerveillé par sa façon de faire campagne. La crainte, c’était de savoir comment il allait mettre en œuvre les politiques. Et là, on n’a pas été déçu. Comprenez-vous la défiance de la population vis-à-vis de la classe politique ? Non. Cahuzac, par exemple, c’est un enfoiré, mais en 20 ans de vie politique, je n’en ai rencontré que deux ou trois comme lui. 80 ou 90% des élus mettent de l’argent de leur poche pour pouvoir faire de la politique. En tant qu’élu, vous êtes-vous déjà retrouvé aux prises avec ce type de reproches ? Le problème c’est que très souvent, on a l’impression que le maire peut tout. En particulier des choses qui révèlent un certain paradoxe : les gens sont pour une éthique, une transparence, mais en veulent au maire s’il ne leur trouve pas un appart ou une place en crèche. La proximité est très complexe : c’est le problème de la démagogie entre les promesses que l’on ne pourra pas tenir et la logique du clientélisme. Par exemple, on avait décidé de faire 20% de logements sociaux sur l’ensemble de la ville. Mais cela ne convenait pas à certains copains socialistes. L’humain est fragile… À quoi attribuez-vous la perte idéologique de la puissance publique ? Je crois malheureusement que cette notion n’est pas très bien comprise en France. La force de De Gaulle, bien que je ne sois pas gaulliste, a été de construire une puissance publique, dans la foulée du Conseil national de la Résistance, qui allait de la Recherche à la Sécurité sociale et qui s’est traduite par la création de grands groupes économiques comme EDF ou Airbus. Aujourd’hui il y a nécessité de redonner à la puissance publique le pouvoir des grandes orientations, sur des sujets majeurs. Quels sont-ils pour vous ? L’axe déterminant des 30 prochaines années, c’est le numérique et le vivant. La question est fondamentale. Je le dis à des copains de gauche arc-boutés sur des visions immobilistes : pendant 40 ou 50 ans, on a empêché la droite de privatiser l’éducation nationale ; le numérique va le faire si on n’y prend garde. C’est le rôle du politique d’y penser et de se donner les moyens de l’encadrer. Vous regrettez que la gauche n’ait pas suffisamment livré bataille sur le terrain de ses idées ? L’opinion est changeante. Sarkozy avait compris, entre 2007 et 2012 qu’il était plus facile de prendre les couches populaires sur la jalousie et la rancœur, que sur la valeur. Donc il les a incitées à s’en prendre à leur voisin rmiste ou à l’immigré qui vient prendre leur boulot. Et il a gagné avec des choses très simples, bien construites. Le problème c’est que ça nous amène à avoir des 35 heures qui, sans être une idéologie, n’est pas simple à comprendre à l’heure où les gens aspirent à une augmentation de leur pouvoir d’achat. Et la gauche, petit à petit, a perdu du terrain sur ces batailles idéologiques. Le PS a cédé, a accompagné des visions libérales mais il n’a jamais trahi fondamentalement. Même sous Mitterrand. Y compris face au Front National ? Oui, parce que la droite est rentrée dans une logique de lepénisation des esprits. Je suis révolté quand on accepte le fait que le Front National soit dans la République parce qu’il représente 30% des électeurs. Il est dans la démocratie. Et la démocratie peut amener le FN à prendre le pouvoir tant qu’il ne s’attaque pas à des choses contraires à la République. Mais c’est inacceptable pour la République : quand vous parlez de préférence nationale, que vous menez une politique qui s’appuie sur la haine des étrangers comme Ménard à Béziers, ce n’est plus la République. Notre époque ne laisse plus le temps de la réflexion. Du coup, les instincts primaires l’emportent. On a longtemps reproché au PS d’avoir mené un double jeu avec le FN. N’est-ce pas encore le cas ? Il y a un certain nombre d’orientations qui montrent que l’objectif d’Hollande est d’être à tout prix au second tour, pour ensuite rassembler contre le Front National. Mais ça ne peut pas durer. En particulier parce que Marine Le Pen, à la différence de son père, a non seulement la volonté de prendre le pouvoir mais tient de surcroît un discours mensonger sur la laïcité. La laïcité ne consiste pas à préserver notre identité chrétienne et à empêcher les musulmans d’empiéter sur l’espace public. Parce que les cathos, quand ils ont attaqué le mariage pour tous, n’ont pas eu peur d’empiéter sur l’espace public ! Est-ce que c’est pour ne pas succomber à cette lepénisation des esprits que vous étiez aussi réfractaire à la mise en place de la vidéo surveillance à Toulouse ? Je n’avais pas de tabou. Mais j’ai toujours une appréhension devant l’urgence. J’ai fait une journée entière de débats, ouverte au public, où toutes les sensibilités ont pu s’exprimer. J’ai également décidé de mettre en place une commission des libertés publiques présidée par une personnalité indépendante. À partir du moment où vous n’êtes pas dans une logique purement communicante pour faire plaisir ou rassurer, mais plutôt dans l’idée d’être efficace, ça change tout. J’observe d’ailleurs que la mise en place des caméras n’a rien réglé. Pourquoi la gauche a-t-elle la réputation d’être laxiste en matière de sécurité ? Je réfléchis à ces questions depuis très longtemps. J’ai fait partie de l’Observatoire national de la délinquance, je n’ai pas découvert le problème des quartiers en arrivant à Toulouse. Mais il y a deux types de violence : celle qui est liée aux dysfonctionnements, type drogue, et celle qui concerne les crimes et les actes gratuits, qui peut toucher tout le monde. Et ça, ce sont des choses que vous ne réglez pas avec les caméras. Valls a eu tort de dire : « À partir du moment où vous cherchez à expliquer, vous excusez ». Expliquer permet de comprendre et de faire évoluer le système pour essayer de l’éviter ou de le prévenir. Je pense que dans de nombreux cas, la médiation est plus efficace que le képi. Comment s’exprime la sensibilité de gauche de ce gouvernement en matière de sécurité ? Elle s’est arrêtée en route. Le problème est que l’on ne met pas assez de moyens sur la justice : j’ai toujours en mémoire ce qu’avait dit le pape de la prévention au début des années 1980, le maire d’Epinay Gilbert Bonnemaison : « La prison est l’enseignement supérieur de la délinquance ». Quand on a un système basé sur le sécuritaire qui amène les gens en prison, et que l’on ne se donne pas les moyens de préparer la réinsertion, on fait des délinquants encore plus durs. On rentre dans une spirale qui donne l’impression que l’on protège la société alors que c’est encore plus nocif pour elle. Idem pour la police : elle est vitale dans le rapport à la citoyenneté. Mais à condition qu’elle soit en relation avec la population. Parce que les CRS, c’est le pire. Ils viennent pendant une semaine puis ils repartent. Et c’est normal parce qu’ils ne sont pas formés pour discuter, mais pour rétablir l’ordre. Au fond je suis comme Jospin : je suis pour une économie de marché. Pas pour une société de marché. À un an de l’élection présidentielle, vous venez de démissionner de la présidence de la Fneser (la Maison des élus socialistes). Pourquoi ? On a voulu peser, avec Martine Aubry, sur ce qui nous paraissait important. Le problème, c’est qu’on n’a pas été entendus. Faire croire qu’en diminuant la protection sociale des salariés, on va favoriser l’embauche c’est exactement comme lorsqu’il y a trois ans on a essayé de nous faire croire qu’en augmentant les capacités de productivité des entreprises on créerait de l’emploi. La question fondamentale aujourd’hui est de savoir ce que veut dire travailler. Et c’est pour ça que j’en veux à Hollande : au lieu d’aller sur le terrain du Medef, je préférerais qu’on discute du statut de la Sécurité sociale professionnelle, qu’on pose les vrais débats du vieillissement, de la mobilité… La refondation du PS ne passe-t-elle pas par une défaite d’Hollande à l’élection présidentielle ? Non, il faut gagner. Déjà parce que je ne veux pas avoir à choisir entre Sarkozy et Le Pen. Ensuite parce qu’il y a un vrai risque d’explosion du PS, d’ailleurs souhaité par Valls, qui vise l’américanisation de la société. Je suis convaincu que l’avenir de la gauche passe par la refondation du Parti et pas comme je l’ai cru en 1993, par une refondation à l’extérieur. Des gens talentueux, comme Chevènement ou Mélenchon, s’y sont plantés. Comment peut-on refonder le PS sur les valeurs de gauche si le candidat est élu sur un programme centriste ? Si c’est un programme centriste, on ne sera pas derrière lui. Il est en train de brouiller les cartes mais je pense que dans les six derniers mois il va revenir sur des valeurs de gauche. Si ce n’est pas le cas, nous aurons un vrai problème. Vous pourriez ne pas le soutenir ? Si Hollande s’entête dans cette vision, je ne vois pas comment il peut être notre candidat. Moi, je n’ai jamais fait de grand écart dans ma tête. Je ne vais pas commencer maintenant. Avez-vous toujours le feu sacré comme en 68 où vous considériez que tout était politique ? Photo Matthieu Sartre. J’en suis toujours convaincu. Je crois avoir évolué, sur le rôle de l’État. D’un jacobin forcené, je suis devenu un fervent défenseur d’un partage de la puissance publique entre l’État et les territoires. J’ai aussi évolué sur l’esprit d’entreprendre. Au fond je suis comme Jospin. Je suis pour une économie de marché. Pas pour une société de marché.
- Pierre Cohen : Tout s'explique
Que reste-t-il de votre enfance en Tunisie ? Le fait qu’on n’avait pas besoin de beaucoup d’argent pour être heureux. Le fait que mon père, juif d’origine tunisienne, se soit marié avec ma mère, catholique, ce qui l’avait éloigné de sa famille. Cela a été le ferment de ma conviction laïque. L’un et l’autre ont eu le courage de faire passer leur amour avant le poids de leur religion. La Tunisie, pour moi, c’était donc une douceur de vivre. Puis votre père a été muté en Allemagne. Comment l’avez-vous vécu ? À part la différence de température, bien. Nous étions dans une sorte de petit confort, au sein d’une communauté française où je ne ressentais pas les inégalités sociales. C’est un moment de quiétude avec des parents qui me poussaient à bien travailler à l’école. La réussite scolaire était importante à leurs yeux ? Cela a été le leitmotiv de ma mère pendant toute mon enfance. Nous avions, par exemple, déménagé dans une ville plus proche de mon lycée pour m’éviter le transport en bus tous les jours. C’était d’autant plus important qu’à cette époque l’ascenseur social était flagrant : en apprenant, on décrochait un métier. Mais je ne ressentais pas la pression car j’ai compris très vite que la connaissance était indispensable pour le bien et l’épanouissement de l’individu. En Tunisie, on n’avait pas besoin de beaucoup d’argent pour être heureux. Comment avez-vous vécu votre arrivée en France ? Pour moi, la France, c’était les vacances d’été, la pétanque, les copains. À notre arrivée, mon insouciance en a pris un coup. Mes parents n’ayant pas énormément d’argent, nous vivions dans un HLM à Aussillon, à coté de Mazamet, dans un environnement populaire. Comme j’avais pris allemand première langue, j’étais au lycée classique et moderne de Mazamet. Du coup dans la même journée, j’étais le matin avec des gens qui avaient des moyens et des perspectives, et le soir avec des copains qui voulaient juste faire un BEP. C’est là que je me suis construit cette volonté de justice sociale et d’égalité. Et puis 68 a été le révélateur. C’est-à-dire ? C’est là que je me suis vraiment structuré. Dans le débat, on concrétise ce qu’on ressent. En 68, mon maître mot était « tout est politique » parce que j’étais convaincu que la politique était noble. Voir cette jeunesse qui avait envie de faire péter des verrous, c’était prometteur. Reste que ce mouvement s’est soldé par le retour d’une droite forte. C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut faire attention quand on met un coup de pied dans la fourmilière. J’ai très vite été convaincu qu’il y avait nécessité d’un grand parti et celle de rentrer dans le modèle électif. La politique occupait-elle une place importante à la maison ? On n’en parlait pas. En 1965, pour l’élection présidentielle, je me souviens que j’avais commencé à dire qu’il pouvait y avoir d’autres valeurs que l’ambition et la grandeur de la France. Mon père, en bon militaire et gaulliste qu’il était, l’avait mal pris. J’ai compris ce jour-là que je ne serai plus d’accord avec lui. Quels idéaux vous animaient alors ? J’avais une vision très marquée par la puissance de l’État. Je n’étais pas communiste parce que je n’ai jamais cru à la dictature du prolétariat avec la classe ouvrière qui prend le pouvoir. Et puis les partis communistes au pouvoir avaient montré que cette appropriation du pouvoir politique apportait une déviance totalitaire. Du coup, j’étais socialiste, avec un profond désir de changer la société et de participer au rassemblement de toutes les forces de gauche. C’est ce qui vous a fait adhérer au Parti socialiste ? Pour ma génération, c’était relativement simple parce que nous étions tous politisés. Mais je n’ai adhéré qu’après la défaite de Mitterrand à l’élection présidentielle de 1974. Je me suis dit qu’il fallait trouver un moyen de changer les choses. Militer pendant les élections, comme on l’avait fait avec ma femme, c’était bien, mais l’enjeu c’était aussi de les changer de l’intérieur. Qu’entendiez-vous par changer les choses de l’intérieur ? L’appropriation des moyens de production, ça voulait dire quelque chose. Que ce soit dans l’éducation, la recherche ou la santé, notre motivation, c’était la transformation de ce que l’on appelait à l’époque les superstructures . De 1974 à 1981, il y a eu une vraie dynamique. Dans ma logique, les élus n’étaient pas encore le levier de la transformation. Au PS, on créait des sections d’entreprise pour montrer qu’on était investi dans nos secteurs. À Toulouse, j’avais créé une section universitaire. Quand j’ai vu ce que les élèves pensaient des enseignants, je me suis dit que je ne vivrais pas bien le statut de professeur. Vous décidez alors de devenir chercheur en informatique. Pourquoi ? Je suis allé à la fac pour devenir prof de maths. Mais quand j’ai vu ce que les élèves pensaient des enseignants, je me suis dit que je ne le vivrais pas bien. Donc, je me suis mis à l’informatique. Et puis ça correspondait à ma pensée. Je suis très rigoureux : quand j’ai un problème, j’analyse. Aujourd’hui, l’informatique, c’est une sorte de mécano, on a plein d’outils. Alors qu’avant, il y avait tout à organiser, il fallait tout décortiquer, structurer et reconstruire. Ça m’a permis d’organiser ma façon de penser. Contrairement à ce qu’on croit, ce ne sont pas mes convictions qui dictent ma pensée, c’est un diagnostic. Étiez-vous conscient que l’informatique était susceptible de changer le monde aussi radicalement en 20 ans à peine ? Non, parce que quand j’ai fait ma thèse, on en était encore à l’image de synthèse. On savait que ça allait avoir un impact sur la production. Mais sur la circulation de l’information, dans les années 1970, même si on commençait à voir des micro-processeurs, on était loin d’imaginer internet. Sinon, on n’aurait pas fait le Minitel. Et en même temps, le Minitel a amené la France à être au rendez-vous, plus tard, en termes de recherche et d’innovation sur le numérique. C’est-à-dire ? On a beaucoup gaussé les plans de calcul. Il n’empêche que le Minitel, comme l’intelligence artificielle, nous a amené à être compétents et même performants dans certains secteurs. Les laboratoires, comme le LAAS fournissent encore des domaines de recherche et d’innovation de niveau mondial. La partie du robot qui va sur Mars avec Curiosity, c’est une compétence locale. Il faut investir dans la durée autour de défis de société qui créeront des filières innovantes comme le vieillissement, la mobilité ou l’énergie. En 68, le mouvement s’est soldé par le retour d’une droite forte. C’est pour ça que je dis toujours qu’il faut faire attention quand on met un coup de pied dans la fourmilière. Revenons à mai 1981 et à la victoire de Mitterrand. Comment l’avez-vous vécue ? Ma génération avait du mal à croire que la droite de De Gaulle, Pompidou et Giscard pourrait laisser échapper le pouvoir. Du coup, cela a été une joie intense, une liesse collective comme jamais, on a passé la nuit à klaxonner, à tel point que j’ai cassé mon klaxon. Le matin, on est parti à la fac, sans avoir dormi, avec les bouteilles de champagne : on avait vraiment l’impression que quelque chose d’impossible était en train d’arriver. Et vous décidez de prendre votre part dans la transformation de la société ? Oui, mais être candidat ne m’intéressait pas à ce moment-là. Vu que j’étais chevènementiste en 1981, lorsqu’il devient ministre de la Recherche, je décide de m’investir. Il lance les assises de la Recherche et je demande un détachement pour travailler dessus en tant que suppléant du délégué régional à la Recherche et la Technologie. J’ai toujours cru à la culture scientifique. Comme je suis rationaliste, je considère que les choses doivent s’expliquer. Mais vous déchantez vite… En effet car dès 1982, Alain Savary, le ministre de l’Éducation nous annonce, lors des assises de la Recherche à Pau, que l’un des points clés de la transformation, la fusion des grandes écoles et des universités, est abandonné. Là j’ai compris que ceux qui avaient du poids, c’était les élus. Donc en 1983, lorsque Francis Barousse me propose d’être délégué à la petite enfance à la mairie de Ramonville, je franchis le pas. Contrairement aux communistes qui attendait que les conditions soient réunies pour faire la révolution, je pensais que la réforme pouvait se faire en profondeur. Et puis je me suis aperçu que même en tant que délégué, je pouvais faire des choses intéressantes. En six ans, j’ai créé trois crèches, un réseau d’assistantes maternelles, j’ai fait de l’innovation dans la petite enfance. Donc en 1989, je suis candidat à l’élection interne au PS et je deviens maire de Ramonville. Ce qui ne vous empêche pas de quitter le parti deux ans plus tard pour marquer votre opposition à la guerre du Golfe et au traité de Maastricht comme Jean-Pierre Chevènement, votre mentor… Oui mais je ne vais pas dans son parti. Je me sentais plus proche de Chevènement que de Mitterrand parce qu’il avait une pensée plus rationnelle, rigoureuse, construite, avec des fondements très à gauche autour de l’appropriation des moyens de production et de la notion de puissance publique. Mais au fur et à mesure, il est devenu souverainiste. Tellement qu’à un moment, il disait que la droite et la gauche, c’était pareil. C’était inacceptable pour moi. Au tout début des années 1980, les valeurs que vous défendez sont pourtant celles que Mitterrand met en avant. Aviez-vous identifié que c’était par intérêt qu’il le faisait ? Bien sûr. Quand on connaît son histoire, son parcours, on sait très bien qu’il a toujours été dans la recherche du pouvoir même si je ne tomberais jamais dans le piège qui consiste à le considérer comme un traître. Il aurait pu y arriver par la social-démocratie pure et simple. Le problème est que son pragmatisme lui a fait prendre le tournant de la rigueur. Ma génération avait du mal que croire Que la droite de De Gaulle, Pompidou et Giscard pourrait laisser échapper le pouvoir. Comprenez-vous que ce pragmatisme puisse conduire une partie de la gauche à considérer que le PS a trahi ? Le PS a cédé, a accompagné des visions libérales mais il n’a jamais trahi fondamentalement. Même sous Mitterrand. Parce qu’on a fait un cadre où la puissance publique a une responsabilité sur la notion d’intérêt général. C’est ce qui nous a permis d’avoir une école, une santé pour tous. Ça engendre des fondamentaux même pour les gens de droite qui ont essayé de le réformer ou de le mettre à mal. Le quinquennat d’Hollande ne donne-t-il pas raison à ceux qui disent que le clivage droite/gauche a vécu ? Sur certains sujets, ce gouvernement n’a pas cédé un pouce de terrain à la droite : le mariage pour tous, la santé. Dire qu’on met en place un système qui oblige à soigner tout le monde, c’est compliqué mais c’est de gauche. Mais sur le plan économique, on voit bien qu’il y a un désengagement de la puissance publique. Ce que l’on peut reprocher à Hollande, ce sont ces 40 milliards sans contrepartie aux patrons. Parce qu’attendre du patronat qu’il relève le défi de l’emploi, c’est une erreur. Il ne l’a jamais fait. Vous avez l’air à peine surpris… Hollande est certainement la machine la mieux huilée pour gagner. J’ai été assez émerveillé par sa façon de faire campagne. La crainte, c’était de savoir comment il allait mettre en œuvre les politiques. Et là, on n’a pas été déçu. Comprenez-vous la défiance de la population vis-à-vis de la classe politique ? Non. Cahuzac, par exemple, c’est un enfoiré, mais en 20 ans de vie politique, je n’en ai rencontré que deux ou trois comme lui. 80 ou 90% des élus mettent de l’argent de leur poche pour pouvoir faire de la politique. En tant qu’élu, vous êtes-vous déjà retrouvé aux prises avec ce type de reproches ? Le problème c’est que très souvent, on a l’impression que le maire peut tout. En particulier des choses qui révèlent un certain paradoxe : les gens sont pour une éthique, une transparence, mais en veulent au maire s’il ne leur trouve pas un appart ou une place en crèche. La proximité est très complexe : c’est le problème de la démagogie entre les promesses que l’on ne pourra pas tenir et la logique du clientélisme. Par exemple, on avait décidé de faire 20% de logements sociaux sur l’ensemble de la ville. Mais cela ne convenait pas à certains copains socialistes. L’humain est fragile… À quoi attribuez-vous la perte idéologique de la puissance publique ? Je crois malheureusement que cette notion n’est pas très bien comprise en France. La force de De Gaulle, bien que je ne sois pas gaulliste, a été de construire une puissance publique, dans la foulée du Conseil national de la Résistance, qui allait de la Recherche à la Sécurité sociale et qui s’est traduite par la création de grands groupes économiques comme EDF ou Airbus. Aujourd’hui il y a nécessité de redonner à la puissance publique le pouvoir des grandes orientations, sur des sujets majeurs. Quels sont-ils pour vous ? L’axe déterminant des 30 prochaines années, c’est le numérique et le vivant. La question est fondamentale. Je le dis à des copains de gauche arc-boutés sur des visions immobilistes : pendant 40 ou 50 ans, on a empêché la droite de privatiser l’éducation nationale ; le numérique va le faire si on n'y prend garde. C’est le rôle du politique d’y penser et de se donner les moyens de l’encadrer. Vous regrettez que la gauche n’ait pas suffisamment livré bataille sur le terrain de ses idées ? L’opinion est changeante. Sarkozy avait compris, entre 2007 et 2012 qu’il était plus facile de prendre les couches populaires sur la jalousie et la rancœur, que sur la valeur. Donc il les a incitées à s’en prendre à leur voisin rmiste ou à l’immigré qui vient prendre leur boulot. Et il a gagné avec des choses très simples, bien construites. Le problème c’est que ça nous amène à avoir des 35 heures qui, sans être une idéologie, n’est pas simple à comprendre à l’heure où les gens aspirent à une augmentation de leur pouvoir d’achat. Et la gauche, petit à petit, a perdu du terrain sur ces batailles idéologiques. Le PS a cédé, a accompagné des visions libérales mais il n’a jamais trahi fondamentalement. Même sous Mitterrand. Y compris face au Front National ? Oui, parce que la droite est rentrée dans une logique de lepénisation des esprits. Je suis révolté quand on accepte le fait que le Front National soit dans la République parce qu’il représente 30% des électeurs. Il est dans la démocratie. Et la démocratie peut amener le FN à prendre le pouvoir tant qu’il ne s’attaque pas à des choses contraires à la République. Mais c’est inacceptable pour la République : quand vous parlez de préférence nationale, que vous menez une politique qui s’appuie sur la haine des étrangers comme Ménard à Béziers, ce n’est plus la République. Notre époque ne laisse plus le temps de la réflexion. Du coup, les instincts primaires l’emportent. On a longtemps reproché au PS d’avoir mené un double jeu avec le FN. N’est-ce pas encore le cas ? Il y a un certain nombre d’orientations qui montrent que l’objectif d’Hollande est d’être à tout prix au second tour, pour ensuite rassembler contre le Front National. Mais ça ne peut pas durer. En particulier parce que Marine Le Pen, à la différence de son père, a non seulement la volonté de prendre le pouvoir mais tient de surcroît un discours mensonger sur la laïcité. La laïcité ne consiste pas à préserver notre identité chrétienne et à empêcher les musulmans d’empiéter sur l’espace public. Parce que les cathos, quand ils ont attaqué le mariage pour tous, n’ont pas eu peur d’empiéter sur l’espace public ! Est-ce que c’est pour ne pas succomber à cette lepénisation des esprits que vous étiez aussi réfractaire à la mise en place de la vidéo surveillance à Toulouse ? Je n’avais pas de tabou. Mais j’ai toujours une appréhension devant l’urgence. J’ai fait une journée entière de débats, ouverte au public, où toutes les sensibilités ont pu s’exprimer. J’ai également décidé de mettre en place une commission des libertés publiques présidée par une personnalité indépendante. À partir du moment où vous n’êtes pas dans une logique purement communicante pour faire plaisir ou rassurer, mais plutôt dans l’idée d’être efficace, ça change tout. J’observe d’ailleurs que la mise en place des caméras n’a rien réglé. Pourquoi la gauche a-t-elle la réputation d’être laxiste en matière de sécurité ? Je réfléchis à ces questions depuis très longtemps. J’ai fait partie de l'Observatoire national de la délinquance, je n’ai pas découvert le problème des quartiers en arrivant à Toulouse. Mais il y a deux types de violence : celle qui est liée aux dysfonctionnements, type drogue, et celle qui concerne les crimes et les actes gratuits, qui peut toucher tout le monde. Et ça, ce sont des choses que vous ne réglez pas avec les caméras. Valls a eu tort de dire : « À partir du moment où vous cherchez à expliquer, vous excusez ». Expliquer permet de comprendre et de faire évoluer le système pour essayer de l’éviter ou de le prévenir. Je pense que dans de nombreux cas, la médiation est plus efficace que le képi. Comment s’exprime la sensibilité de gauche de ce gouvernement en matière de sécurité ? Elle s’est arrêtée en route. Le problème est que l’on ne met pas assez de moyens sur la justice : j’ai toujours en mémoire ce qu’avait dit le pape de la prévention au début des années 1980, le maire d’Epinay Gilbert Bonnemaison : « La prison est l’enseignement supérieur de la délinquance ». Quand on a un système basé sur le sécuritaire qui amène les gens en prison, et que l’on ne se donne pas les moyens de préparer la réinsertion, on fait des délinquants encore plus durs. On rentre dans une spirale qui donne l’impression que l’on protège la société alors que c’est encore plus nocif pour elle. Idem pour la police : elle est vitale dans le rapport à la citoyenneté. Mais à condition qu’elle soit en relation avec la population. Parce que les CRS, c’est le pire. Ils viennent pendant une semaine puis ils repartent. Et c’est normal parce qu’ils ne sont pas formés pour discuter, mais pour rétablir l’ordre. Au fond je suis comme Jospin : je suis pour une économie de marché. Pas pour une société de marché. À un an de l’élection présidentielle, vous venez de démissionner de la présidence de la Fneser (la Maison des élus socialistes). Pourquoi ? On a voulu peser, avec Martine Aubry, sur ce qui nous paraissait important. Le problème, c’est qu’on n’a pas été entendus. Faire croire qu’en diminuant la protection sociale des salariés, on va favoriser l’embauche c’est exactement comme lorsqu’il y a trois ans on a essayé de nous faire croire qu’en augmentant les capacités de productivité des entreprises on créerait de l’emploi. La question fondamentale aujourd’hui est de savoir ce que veut dire travailler. Et c’est pour ça que j’en veux à Hollande : au lieu d’aller sur le terrain du Medef, je préférerais qu’on discute du statut de la Sécurité sociale professionnelle, qu’on pose les vrais débats du vieillissement, de la mobilité… La refondation du PS ne passe-t-elle pas par une défaite d’Hollande à l’élection présidentielle ? Non, il faut gagner. Déjà parce que je ne veux pas avoir à choisir entre Sarkozy et Le Pen. Ensuite parce qu’il y a un vrai risque d’explosion du PS, d’ailleurs souhaité par Valls, qui vise l’américanisation de la société. Je suis convaincu que l’avenir de la gauche passe par la refondation du Parti et pas comme je l’ai cru en 1993, par une refondation à l’extérieur. Des gens talentueux, comme Chevènement ou Mélenchon, s’y sont plantés. Comment peut-on refonder le PS sur les valeurs de gauche si le candidat est élu sur un programme centriste ? Si c’est un programme centriste, on ne sera pas derrière lui. Il est en train de brouiller les cartes mais je pense que dans les six derniers mois il va revenir sur des valeurs de gauche. Si ce n’est pas le cas, nous aurons un vrai problème. Vous pourriez ne pas le soutenir ? Si Hollande s’entête dans cette vision, je ne vois pas comment il peut être notre candidat. Moi, je n’ai jamais fait de grand écart dans ma tête. Je ne vais pas commencer maintenant. Avez-vous toujours le feu sacré comme en 68 où vous considériez que tout était politique ? J’en suis toujours convaincu. Je crois avoir évolué, sur le rôle de l’État. D’un jacobin forcené, je suis devenu un fervent défenseur d’un partage de la puissance publique entre l’État et les territoires. J’ai aussi évolué sur l’esprit d’entreprendre. Au fond je suis comme Jospin. Je suis pour une économie de marché. Pas pour une société de marché.
- DanyCaligula : Le nouveau visage de la colère
« Cette loi est dégueulasse ! ». Sans aucun doute, DanyCaligula est en colère. Contre la loi El Khomri, il en est sûr, il faut agir. Pourtant lorsqu’il s’agit du collectif #OnVautMieuxQueÇa, son discours est bien rodé. Prudent, il prévient dès le départ : « Je ne suis pas un porte-parole. » Le jeune Youtubeur toulousain – le premier à apparaître sur la vidéo – raconte ce que n’importe quel autre membre aurait pu dire : « On voulait que les gens se réapproprient la parole, s’expriment comme on le fait quotidiennement sur Youtube. » Depuis, le hashtag s’est répandu sur les réseaux sociaux. « Ça nous a rapidement dépassé, et c’est tant mieux », confirme Dany. Mais la réforme du Code du travail, au fond, ne le passionne pas. Pour voir son visage s’animer, il faut lui parler de philosophie. Il s’enthousiasme, cite ses auteurs préférés : Albert Camus, Benjamin Bayard… et Spinoza. « Je suis un grand spinoziste . » Autre grande source d’inspiration : l’économiste Frédéric Lordon. Avec lui, Dany affirme être un « imbécile heureux » : « Je ne suis pas optimiste, je suis pragmatique. Nous ne pouvons pas vivre sans l’aide des autres. Travaillons donc plutôt en collaboration ! ». Pour autant, il ne se prend pas vraiment au sérieux : « Je n’ai pas de légitimité, mais personne n’en a ». Ni légitimité, ni responsabilité. Dany espère d’abord toucher les autres avec ce qui le touche lui. Et peut-être les amener à se révolter. Malgré l’inertie actuelle, il croit au changement, à l’avènement prochain d’une démocratie directe. « Toutes ces choses à vomir que les gens acceptent vont devenir insupportables. Alors la colère va éclater, avec d’autant plus d’énergie qu’elle aura longtemps été contenue. » La bataille lancée contre la loi travail n’est, pour lui, qu’une première étape. « Le projet de loi El Khomri est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ce serait cool d’en profiter pour vider tout le vase et l’exploser pour de bon. » Courtisé par les syndicats étudiants Bien décidé à ne pas laisser passer cette réforme, il multiplie depuis quelques semaines les interventions dans les facs et dans les lycées. À tel point qu’une organisation étudiante lui aurait proposé de les représenter… avances aussitôt balayées : « Je ne crois pas au système ». Depuis trois ans, sur sa chaîne Youtube, DanyCaligula n’hésite jamais à prendre position, surtout lorsqu’il s’agit de critiquer le « système ». En marge des institutions traditionnelles, sans se revendiquer anarchiste, il préfère « créer l’alternative ». « On ne peut pas échapper aux structures. Mais on peut en proposer de nouvelles, qui finiront par s’imposer ». Il ne vote pas, l’assume et le défend. « L’abstentionnisme, quel qu’il soit, partage un même dégoût du système actuel. Refuser de participer à cette farce doit être la première étape pour changer les choses, à notre échelle. » Pour le prix d’un sandwich, j’avais changé ma vie alors que j’avais juste acheté un bouquin. Sorte de philosophie pour les nuls avec des airs de C’est pas sorcier , sa chronique Doxa lui a amené plus de 90 000 abonnés en trois ans. Avec son pull rouge et sa chemise blanche, le visage encadré par des lunettes noires et un bouc bien taillé, casqué d’une tignasse faussement décoiffée, DanyCaligula a tout du premier de la classe. Et son ton docte ne gâche rien. « C’est un personnage que j’ai créé pour palier ma gueule de jeunot et faire sérieux. » Un cancre surdoué Si le look n’est pas très différent – la chemise en moins et un épi en plus – Dany, le vrai, n’a rien du premier de la classe. Issu d’un milieu populaire, il a grandi dans le Val-de-Marne. Un père plombier pour la mairie, une mère qui travaille à la DASS, et comme assistante maternelle, jusqu’à ses six ans. Puis la galère : « Elle est tombée gravement malade. On n’avait déjà pas beaucoup d’argent, on n’en a plus eu du tout . » Très introverti, Dany est diagnostiqué surdoué. « Ça n’a rien de positif. J’étais un cancre, je détestais l’école ». Une phobie dont il n’a jamais vraiment réussi à se débarrasser : « Il m’arrive encore d’en faire des cauchemars ». Mais il a pris du recul et envisage même de faire une série de vidéos sur le bac : « Je voudrais expliquer aux lycéens comment se servir du système pour réussir l’examen. Faire des fiches, connaître son cours, ça ne sert à rien. Il faut rentrer dans le moule, écrire ce que le correcteur s’attend à lire. » Cette capacité d’analyse, pourtant, Dany ne l’a pas toujours eu. À 13 ans, l’adolescent s’enferme dans sa chambre, lit, joue à des jeux vidéo, et traîne sur internet. « J’étais un vrai kikoolol (jeune abusant du langage SMS, ndlr) . Je me suis rapidement fait rembarrer, alors j’ai fait des efforts . » De forums en blogs, il trouve peu à peu sa place sur le web. « Je suis un pur produit d’internet. J’y ai appris beaucoup de choses, d’abord en lisant Wikipédia, puis en regardant les sources pour aller plus loin. » Sauvé par Sisyphe Cette soif d’apprendre, Dany l’explique par « l’urgence émotionnelle » dans laquelle il se trouvait alors. « Tous les adolescents sont un peu dépressifs. Moi j’étais suicidaire. À 15 ans j’avais déjà tenté plusieurs fois de mettre fin à mes jours. J’avais besoin de donner un sens à ma vie. » C’est à cette époque, par hasard, qu’il tombe sur Le mythe de Sisyphe de Camus et découvre la philosophie. « La première phrase du livre m’a bouleversé : “ Il n’y a qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide” . J’ai dévoré la suite. Après ça, j’ai eu la sensation d’être un égoïste… ou un chanceux : pour le prix d’un sandwich, j’avais changé ma vie alors que j’avais juste acheté un bouquin. » Après Le mythe de Sisyphe , Dany cesse peu à peu de chercher des réponses à tout. « Camus dit aussi : “Le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie” . Quand j’ai compris ça, j’ai commencé à être un peu plus heureux. » Il paraît effectivement apaisé. Certes, il réfléchit beaucoup – peut-être un peu trop – et ne sait toujours pas où il va. Même le fait de ne pas avoir de projet ne semble plus vraiment l’angoisser.
- Gilbert, un ballon au-dessus de la mêlée
Il a disputé l’an dernier sa sixième Coupe du monde consécutive. Il a joué 48 matchs, soit plus de 3840 minutes et a marqué 271 essais. Cet infatigable sportif n’est pas un surhomme mais le ballon de rugby Gilbert. Leader du marché mondial, le fabricant britannique équipe la plupart des nations pratiquant le rugby. Des îles Fidji à l’Angleterre, en passant par la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou la France, Gilbert est de toutes les compétitions, les grandes comme les petites. Comment ces sept lettres sont-elles devenues indissociables du rugby, supplantant les grandes marques telles que Nike ou Adidas ? COUP D’ENVOI La naissance de l’équipementier remonte au XIXe siècle, dans la ville anglaise de Rugby. « La commune a donné son nom au sport, c’est unique dans l’histoire », raconte Paul Jackson, le conservateur du Webb Ellis Rugby Football Museum, avant d’ajouter fièrement : « La vraie maison du rugby n’est pas Twickenham, c’est ici ». Rugby, localité de 70 000 âmes au nord de Londres, nichée dans le comté du Warwickshire, est en effet le berceau de l’Ovalie. Un jour d’automne 1823, William Webb Ellis, étudiant rebelle de la prestigieuse Rugby School, prend le ballon de football dans ses bras et se met à courir avec. L’acte fondateur et distinctif du rugby. L’histoire ne repose que sur un seul témoignage. « C’est un peu comme l’Ancien Testament, elle contient une parcelle de vérité et une autre de mythe », sourit Peter Green. Le directeur de la Rugby School affirme toutefois que « quelque chose s’est produit ici en 1823. Le jeu a été créé sur notre terrain. » La vraie maison du rugby n’est pas Twickenham, c’est ici.Paul Jackson, conservateur du Webb Ellis Rugby Football Museum à Rugby WILLIAM, HOMME(S) DU MATCH William Webb Ellis, auteur révolutionnaire de l’acte fondateur du rugby. Sans lui, pas de ballon ovale, pas de Lucien Mias, pas de Moscato, pas de Christian Jean-Pierre au micro. © PHOTO Marie Vivent William Webb Ellis apparaît aujourd’hui comme le héros de la ville. Devant l’établissement, dont la façade nous renvoie à Poudlard, l’école des sorciers, se tient une statue de l’étudiant. Dans ses mains, un ballon, l’œuvre d’un autre William selon Paul Jackson. « À l’époque, les élèves jouent avec les ballons fabriqués par le cordonnier de la ville, William Gilbert. Même si la marque n’y est pas gravée, c’est forcément un ballon Gilbert que tient William Webb Ellis », assure le conservateur du musée, installé dans l’ancienne échoppe de l’artisan, face à la Rugby School. Dans sa petite boutique à l’enseigne de Ladies and Gentlemen Fashionable Boot and Shoe Manufacture , William Gilbert confectionne, en plus des chaussures, des ballons pour les étudiants, à partir de vessie de porc, entourées de quatre panneaux de cuir cousus à la main. Ceux-ci sont d’abord ronds. Puis, à partir de 1835, le cordonnier ayant remarqué que les ballons ronds sont plus difficiles à tenir plaqués contre le corps, surtout par temps de pluie – n’oublions pas que nous sommes en Angleterre – en fabrique des ovales. LA PASSE DÉCISIVE DE 1851 En 1851, William Gilbert présente l’une de ses œuvres à l’Exposition Universelle de Londres. « Un ballon révolutionnaire », insiste Paul Jackson, se rapprochant du joyau de sa collection, d’une valeur inestimable. « Les matériaux évoluent rapidement. La vessie de porc est remplacée par une chambre à air, en caoutchouc, plus résistant. De plus, la chambre est gonflée par une pompe et non plus à la bouche », précise l’historien. Lors de l’Exposition de 1862, toujours à Londres, les ballons de rugby Gilbert remportent une médaille d’argent. Le petit commerce devient un atelier qui exporte sa production jusque dans les colonies britanniques. L’entreprise familiale produit près de 2800 ballons par an. Trente ans plus tard, en 1892, l’innovation du cordonnier anglais devient la norme réglementaire du rugby. C’est donc à William Gilbert que l’on doit les trajectoires incertaines des rebonds propres à ce sport. DES ADVERSAIRES HORS-JEU Près de deux siècles se sont écoulés et les élèves de la Rugby School jouent toujours avec les Gilbert. « Ils font partie de la tradition », justifie le directeur Peter Green. « C’est ici que l’histoire a commencé puis s’est répandue dans le monde , complète Paul Jackson. Quand les étudiants de la Rugby School sont partis travailler à l’étranger, que ce soit en Nouvelle-Zélande ou en Australie, ils ont exporté le jeu autant que le ballon. » Le caractère historique de la marque explique la domination de Gilbert sur le marché mondial, d’après Guillaume Richard, maître de conférences en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (STAPS) à l’Université de Valenciennes. « Dans le rugby, on entretient ce côté traditionnel et originel, contrairement au football , analyse-t-il. Si Nike, par exemple, fabriquait des ballons de rugby, cela impliquerait la culture américaine. Les clubs, les joueurs et les fans ne s’y retrouveraient pas. » Et d’ajouter : « Gilbert n’a pas de concurrent direct pour les ballons. Pour les autres marques, ce marché n’est qu’un petite partie du marché global. Adidas ou Nike fournissent aussi l’équipement, les maillots, les chaussures. » Quand les étudiants de la Rugby School sont partis travailler à l’étranger, que ce soit en Nouvelle-Zélande ou en Australie, ils ont exporté le jeu autant que le ballon. Peter Green, directeur de la Rugby School MAUL DES SECRETS Parmi les coutumes toujours respectées aujourd’hui, la discrétion sur les résultats financiers, même si la société a quitté la famille des descendants de William Gilbert en 1978. Si aucun chiffre d’affaires n’est communiqué, les estimations indiquent qu’il tourne autour de 25 millions d’euros par an et que la marque anglaise écoule plus d’un million d’exemplaires chaque année dans le monde. La conception et la technologie des ballons Gilbert n’est pas non plus détaillée. Basé à Robertsbridge, au sud-est de l’Angleterre, le fabricant nous refuse l’accès à son siège et son usine. « Il n’y a pas grand chose à voir », nous répond poliment le directeur marketing Richard Gray. Rachetée en 2002 par la firme Grays, jusque-là établie dans les secteurs du cricket et du hockey, l’entreprise protège jalousement son savoir-faire et ses brevets, qui lui ont valu d’être cette année encore le fournisseur officiel du ballon de la Coupe du monde de rugby. Le chemin pour décrocher le jackpot ? « Beaucoup de réunions », affirme Guillaume Richard. « Ce qui s’y passe et s’y dit est classé secret défense. Impossible de le savoir. Aucune information ne transpire », poursuit le maître de conférences, qui refuse de croire à de l’argent versé sous la table : « Ça ne se fait pas dans le milieu du rugby. » PRÉPARATION ET ENTRAÎNEMENTS INTENSIFS À chaque Mondial, son modèle. En 1995, le ballon s’appelle le Barbarian ; en 1999 le Revolution ; en 2003 le Xact ; en 2007 le Synergie ; en 2011 le Virtuo . Celui de 2015 répond au petit nom de Match XV [à prononcer Ex Vi , NDLR]. « Son développement a débuté immédiatement après la finale de 2011. L’innovation principale a porté sur l’amélioration de la surface en caoutchouc, afin de permettre une meilleure dispersion de l’eau en cas de pluie et ainsi une meilleure prise en main », confie Richard Gray, qui ne se hasarde pas à plus de détails techniques. La société affirme qu’il s’agit du ballon le plus testé de son histoire. « Nous devons répondre aux exigences de World Rugby, de la fédération internationale et aux demandes des joueurs », énumère le porte-parole de l’entreprise. Une fois le prototype conçu, un test est réalisé avec de véritables joueurs, « en particulier Paul Grayson, l’ancien demi d’ouverture de l’équipe d’Angleterre », révèle Richard Gray. UN PACK D’AMBASSADEURS Le vainqueur de la Coupe du monde 2003 fait partie des ambassadeurs de la marque, aux côtés du Français Thierry Dusautoir ou des Gallois Richard Hibbard et Jake Ball. « Quand vous achetez quelque chose, ce que vous regardez en premier est l’emballage. Ici, ce sont les ambassadeurs », relève Guillaume Richard. D’après le responsable pédagogique du Master Entrepreneuriat et Management de Projets à l’Université de Valenciennes, « Gilbert mise sur des joueurs charismatiques, irréprochables, reconnus pour leur talent sur le terrain comme en-dehors. » Leur mission : promouvoir la marque, lors de séances photos ou de salons. « En contrepartie, ils reçoivent une prime que l’on peut estimer à plusieurs milliers d’euros. Son montant reste confidentiel. Ni les joueurs ni l’entreprise ne le communiquent », affirme l’universitaire. BONUS OFFENSIF EN 2019 Depuis le coup de sifflet final de la Coupe du monde, le 31 octobre dernier, les ingénieurs de Gilbert sont sur le pied de guerre. « Nous espérons être à nouveau choisi pour le Mondial 2019 au Japon », confie Richard Gray. Cette fois-ci, l’innovation apportée au ballon pourrait être numérique. Le porte-parole de la société évoque l’introduction d’un système GPS, qui permettrait de vérifier si le ballon touche les limites du terrain ou la zone d’en-but. Un nouveau contrat que devrait décrocher l’équipementier anglais, selon Guillaume Richard : « Dans l’Ovalie, Gilbert est indétrônable, solidement ancré. C’est une marque iconique, comme Coca-Cola ou Nutella , compare le maître de conférences. Malgré le trop de sucre du premier et l’huile de palme du second, ils n’ont perdu aucune part de marché. »





