Interview

Fatiha Agag-BoudjahlatContre le féminisme à géométrie variable

Rédaction : Agnès BARBER,
Photo : Matthieu SARTRE,
le 4 mars 2021 Temps de lecture : 6 min.
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Rencontre avec la bouillonnante féministe toulousaine Fatiha Agag-Boudjahlat. Professeure d’histoire-géo dans un collège d’éducation prioritaire, cette fan de Nina Simone, récipiendaire du prix de la Laïcité de la République Française, veut tordre le cou à tous les patriarcats pour défendre la dignité de toutes les femmes. Dans son viseur particulièrement : le patriarcat arabo-musulman et les néo-féministes qui dévoieraient la lutte.

Fatiha Agag-Boudjahlat, on vous présente comme une féministe universaliste, pouvez-vous nous expliquer ?
Universaliste, c’est- à-dire que je veux défendre les droits et la dignité de toutes les femmes. Et pas ce drôle de féminisme à géométrie variable : pour les femmes blanches, il y a telle exigence de dignité, mais pour les femmes non-blanches, arabes comme moi, ce serait alors normal qu’on accepte des normes patriarcales que les femmes blanches refusent.

La sororité, l’union des femmes dans la lutte, ça n’a pas l’air d’être votre truc ?
Il n’y a pas qu’un seul féminisme : on a cette invention de la sororité que moi je n’aime pas du tout. Je ne suis la sœur que de mes 7 frères. Toutes les femmes ne sont pas mes sœurs. La famille, comme disait Romain Gary, c’est un fourgon cellulaire. C’est de l’enfermement. Je n’aime pas cette injonction à la solidarité utérine. Le féminisme, c’est un engagement profondément politique.

« Ce drôle de féminisme à géométrie variable », vous visez les néoféministes ?
Oui, on s’oppose principalement sur : « Mon corps mon choix ». Si je veux me prostituer, me voiler, je peux, c’est mon choix, tant que je consens. » Je trouve insupportable que les néoféministes qui ne sont pas voilées défendent quelque chose qui ne va pas leur porter préjudice. Elles, elles vont avoir accès au maximum de la liberté, de la dignité. Aux autres femmes qui ne sont pas de leur couleur et de leur classe sociale, qu’est-ce qu’on réserve ? Pour moi, on ne peut plus réduire la liberté au consentement. Le consentement s’obtient, s’arrache. Une prostituée est consentante, mais si elle gagnait 3 000 euros autrement, est-ce qu’elle ferait ça ?

Selon vous, la liberté que mettent en avant les néoféministes est dévoyée ?
Si une femme veut se prostituer, elle peut. Si elle veut louer son utérus elle peut. Mais ça n’est pas de la liberté. La liberté correspond à une éthique. Et elle implique qu’il n’y ait pas de dépendance économique. En plus, ce choix doit pouvoir être réversible. Or une femme, si elle retire son voile, est insultée et black-listée. C’est ce qui s’est passé avec la chanteuse Mennel quand elle a retiré son voile. Tous les gens qui la soutenaient au nom de l’inclusion l’ont alors traitée de « vendue aux blancs » pour réussir. L’orthodoxie religieuse est le principal mécanisme d’emprise.

Vous avez publié « Combattre le voilement », pourquoi ce combat vous tient-il particulièrement à cœur ?
Je suis contre l’acte de voilement : je ne suis pas contre les femmes voilées. Ma mère est voilée, ma nièce est voilée. Moi je n’ai pas leur pudeur. En France, le voile n’implique pas tout ce qu’il implique dans les pays islamiques. Vous pouvez être voilée et avoir le permis, voyager, travailler, etc. Ces droits sont garantis par l’Etat français. Mais les femmes qui portent le voile envoient aux autres le message qu’une vraie musulmane, pieuse, est une femme voilée. Ça leur apprend que les femmes sont un risque, une vulnérabilité pour l’honneur de la famille.

Vous craigniez particulièrement le voilement des petites filles…
Oui, il n’y a qu’en France que je vois désormais des petites filles voilées. Ça n’existe pas en Algérie. Il y a une surenchère de zèle religieux qui sépare les filles et les garçons.

Vous dites que votre mère est voilée, que votre nièce aussi : ça doit être sympa chez vous les repas de famille…
On s’embrouille, mais ma mère adore ça ! Notre grand malheur et en même temps notre grande chance, c’est d’avoir grandi sans père. Il nous a abandonné quand j’avais 13 ans. On a toujours eu une très grande liberté de penser ! En 16 ans, il m’a envoyé deux cartes postales : la première pour me dire qu’il souhaitait que je sois hôtesse de l’air (et que je lui envoie de l’argent), et la deuxième pour me dire qu’il m’avait donnée en mariage à son neveu que je n’avais jamais vu ! Et là, mes frères, auraient pu dire : « ok c’est la volonté du papa », mais s’ils ont refusé c’est qu’ils ont grandi en France. Eux aussi ont une conception différente et pas rétrograde de cette religion. Loin de la morbidité de l’orthodoxie religieuse, dans notre famille on aime chanter, danser, rire : c’est ce qui nous rapproche !

On vous reproche de taper particulièrement sur le patriarcat arabo-musulman… 
Alors moi j’essaie d’être cohérente. Je ne vais pas vous parler du patriarcat catholique, je le connais mal. Mais je combats le patriarcat quel qu’il soit, dans ce qu’il a d’homophobe, de misogyne, et parce qu’il consacre le pouvoir absolu des parents sur leurs enfants. En France, on trouve normal de critiquer le patriarcat chrétien mais on s’interdit de critiquer l’arabo-musulman, soi-disant parce que ce serait du racisme. Je ne suis pas obsédée par l’islam, mais je parle de ce que je connais tout simplement. J’ai grandi avec sept frères, qui, bien sûr, ne faisaient pas le ménage, comme moi je le faisais.

Quel rôle jouent les femmes dans cette reproduction sociale ?
Toutes les sociétés font des femmes les principaux agents de reproduction sociale, car ce sont les mères qui éduquent principalement les enfants. La personne qui m’a appris que je devais faire le ménage, c’est ma mère ! Mais ça n’est pas propre au patriarcat arabo-musulman. Dans toutes les religions, on culpabilise les femmes. Elles sont responsables de tout. Dans la Bible, c’est Ève qui entraîne Adam. Chez les Grecs, c’est Pandore qui amène les emmerdements.

Votre métier de prof est un poste d’observation idéal : qu’est-ce que vous constatez chez les jeunes filles ?
Dans mon collège (où il y a heureusement encore un peu de mixité), je vais avoir des petites filles blanches qui vont être très au point sur les luttes féministes ou les stéréotypes de genre. Mais il y a aussi une bigoterie immense qui fait que les filles apprennent très tôt qu’elles doivent se méfier des garçons, qu’elles ne peuvent pas sortir comme elles veulent.

Au collège, vous tenez ouvertement un discours féministe ?
Oui, j’ai un discours féministe que j’assume. C’est transpolitique. Je veux que les filles puissent saisir toutes les opportunités. Je veille toujours à l’égalité : interroger une fille et un garçon. Et je tiens à tous les enfants le discours de l’ambition. Dans notre collège, ça a été une grande bataille pour que les garçons ne contrôlent pas l’ensemble de la cour en jouant au foot. Avec les élèves de 4e et 3e, j’évoque aussi la question de la virginité : il fallait voir la tête des garçons quand je leur ai expliqué qu’on pouvait se faire recoudre l’hymen. Ils étaient par terre : « Quoi ? On peut m’arnaquer ? ». C’était tellement drôle.
Vous êtes très en colère contre les certificats de virginité…
On assiste en France à une vraie régression des droits des femmes. Si je naissais aujourd’hui, je ne pourrais pas espérer un parcours identique à celui que j’ai pu accomplir. Je suis presque désespérée. L’année dernière des médecins ont fait une tribune pour défendre les certificats de virginité. Imaginez ! On est en 2021 ! La virginité ! Pure exigence patriarcale pour augmenter la valeur de la femme sur le marché du mariage.

L’école a eu un rôle clé dans votre parcours ?
Moi je dois tout à l’école, et à trois profs en particulier. L’une d’elle m’a proposé de prendre sa voiture et de passer tous les concours de Sciences-po de France. Chez moi, pas un seul livre, jusqu’à mes 16 ans. On s’habillait au Secours catholique et on mangeait aux Restos du cœur. À la MJC, dès qu’un garçon participait à une activité, on devait toutes partir. Car une fille ne doit pas traîner avec des garçons : ça allait jaser. Mes élèves, je veux le meilleur pour eux. Moi je suis stérile : c’est le grand malheur de ma vie. Je donne à mes élèves ce que j’aurais donné à mes enfants.

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