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Duo des Non : Le côté de Bourcagneux

Dernière mise à jour : 1 févr.

Cripia est comme son Astarac natal : rustique, amène, tourmenté, cultivé, et jamais loin de l’armagnac. Depuis 30 ans, il compose au théâtre et à la radio une fresque humoristique enracinée à Bourcagneux, village imaginaire devenu son refuge, son Combray, son Espigoule, et la patrie fictive des épris du Sud-Ouest.



Jean-Jacques Cripia naît en 1960 en même temps que le magret et les Beatles; à Mirande comme le torero André Viard; un 18 mai comme Charles Trenet. Dans les années 60, sa mère (qui vend des robes) et son père (qui vend des voitures), fréquentent un comédien du Théâtre Populaire Occitan de Jean Durozier. Parfois, l’homme convie les Cripia à une répétition : « J’ai 8 ans la première fois qu’on s’y rend. Je trouve ça merveilleux. Je me dis que, plus tard, je ne veux faire que ça. » Pourtant, avant d’être payé à faire le zouave, il fait un temps l’instituteur. Quinze ans d’école dans la campagne gersoise, jusqu’à ce coup du sort en marge d’une représentation avec sa troupe amateur : « On nous demande d’assurer une première partie. En arrivant, j’entends les éclats de voix du loto du rugby dans la salle d’à côté. J’écris un sketch en m’inspirant de ça. Les gens se marrent. C’est le premier de ce qui deviendra le Duo des Non. »


Avec le Duo, l’instit’ libère des personnages qu’il façonne depuis l’adolescence, archétypes de Gascons peuplant la commune de Bourcagneux, village imaginaire au nom puisé chez Apollinaire : Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux / Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne / Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux.


Dans ce panorama pagnolesque dominé par le maire, le curé, le localier, le rugbyman, le cantonnier, le poète, un sketch fait rire aux larmes les gens du coin : une séquence de sept minutes dans les vestiaires d’un club de 6e division, avec un capitaine idiot, Christophe Moursebole, qui harangue ses coéquipiers un jour de match couperet. Toute la science de Cripia est dans cette saynète : tendresse, rudesse, justesse, goût du contrepet et sens de l’à-peu-près. L’autre membre du duo, « lui aussi instit’, très doué mais dépressif », est parfait dans le rôle de l’entraîneur. Les gens rient si fort que Patrick Sébastien, qui fait la pluie et le beau temps à la télé, les entend depuis Paris. Il invite le duo un samedi de 1993 en prime time. Le sketch fait un carton : 11 millions de téléspectateurs. Après l’enregistrement, dans la loge, on frappe à la porte. Une tête se glisse dans l’embrasure. C’est Frédéric Dard : « Monsieur, lance-t-il, je ne me suis jamais autant marré de ma vie ! »



Photo 1 : Rémi Benoit / Photo 2 : Orane Benoit


Le Duo des Non est lancé. « On tourne bien, ça prend, mais l’autre comédien pète les plombs, fait une dépression et quitte le duo » résume Cripia qui, 30 ans après, fulmine encore : « C’est si brutal que je commence à jouer avec son remplaçant alors que sa tronche est encore sur l’affiche! » La défection ne freine pas le duo qui multiplie les dates et se fait un théâtre de la moindre salle des fêtes. Il joue partout, souvent à guichets fermés, apparaît à la télé, et finit par déborder de la scène. En 1997, Radio France Landes lui confie une émission quotidienne. 


Cripia, qui a grandi l’oreille collée au poste à l’écoute de Francis Blanche et Pierre Dac, jubile. Pendant 25 ans, il écrit, chante et interprète à la radio la vie de Bourcagneux et de ses habitants. Cette heure quotidienne de théâtre radiophonique est diffusée tour à tour sur toutes les ondes des Radio France dans le Sud-Ouest : Landes, Périgord, Bordeaux, Pays-Basque, Pau, Gironde… Sud Radio s’attache ensuite ses services, et connaît avec le Duo des Non des audiences record qui dépassent les émissions rugbystiques. À la fin de la semaine, certains auditeurs ont entendu parler les habitants de Bourcagneux trois fois plus longtemps que leurs enfants, leur mari ou leur femme. Forcément, ça crée des liens. Une communauté aujourd’hui agrégé autour du compte Facebook du Duo, enrichi chaque semaine de vidéos inédites. 


Pendant ce quart de siècle, ils sont nombreux à enfiler le costume de l’autre membre de la paire. Sa propre femme, un autre instit’, et même Camille Dintrans. C’est qu’il faut tenir le rythme. Digérer 120 pages de sketchs chaque jour, et jouer sincèrement le Sud-Ouest : « J’en ai fait, des castings, pour trouver le ou la bonne partenaire. Ça ne marchait jamais. À Bourcagneux, il y a une part que tu ne joues pas. C’est toi, tes parents, ta famille, ton club de rugby, tes copains, ton village. Tu ne peux pas jouer ça si tu ne l’as pas en toi, même si tu es un bon comédien. Là d’où tu viens, ça compte : Les Beatles sont de Liverpool. Si tu les remplaces par des mecs de Manchester, ce n’est plus la même chose. »


Ces dernières années, il a pourtant trouvé la perle en la personne de Delphine Delacambra. Elle vend des robes, comme sa mère, et a habilement redéfini les contours du duo : « Delphine a l’esprit du Sud-Ouest. Ça s’invente pas. Elle écoutait le Duo dans le bus en rentrant du lycée. Elle a vécu les ferias, le rugby. Ses copains étaient des joueurs du Stade. Grâce à elle le Duo n’est pas devenu une paire de vieux mecs. Cette confrontation de générations, et cette complémentarité homme-femme, je trouve que ça tient le choc ! » 



Non content d’incarner parfaitement Bourcagneux, Delphine Delacambra a le goût du défi. Un soir de 2015, alors qu’elle dîne avec son mari chez Jean-Jacques à Grenade-sur-Garonne, dans le grand jardin coincé entre le rond-point d’Intermarché et la Save, une idée lui vient : « Et si on montait un chapiteau sur ton terrain ? On pourrait jouer quand on veut, accueillir les gens, leur servir à boire et à manger? » Cripia prend peur mais saisit la perche. Les trois convives du soir achètent un chapiteau d’occasion, le retapent, l’aménagent, et dressent en quelques mois un théâtre de 300 places. 


Le petit théâtre de Bourcagneux joue ainsi plusieurs fois par an à domicile. Jean-Jacques cuisine le salé, Delphine les desserts. La nuit venue, une fois les tables desservies, ils sautent ensemble dans leurs habits de théâtre, et enquillent deux heures de spectacle. En 2020, quand arrive le Covid, Delphine déménage sous le chapiteau sa boutique de prêt-à-porter jusqu’alors sise au centre de Grenade. Le duo cultive sur place ce mélange très Sud-Ouest d’amour des autres et de misanthropie, ce plaisir d’être à part et de prendre partie pour les humbles. Sous le régime du passe sanitaire, le chapiteau devient espace de liberté. On ne fait aucun zèle autour du passe, les tests sont PCR gratuit, et les coton-tiges jamais enfoncés trop loin. 


Covid ou pas, les soirs de spectacle, ils remisent les portants sur les côtés pour dégager la scène et installer les chaises. C’est ce qu’ils feront dans quelques heures : ce soir, Cripia rode un seul en scène, une reprise de L’Envol du Pingouin de Jean-Jacques Vanier et François Rollin. L’histoire d’un type inadapté qui cherche à comprendre. Un grand succès qui n’a jamais été joué que par Vanier, jusqu’à ce que Cripia lui demande l’autorisation d’interpréter son texte. « C’était au digestif à Toulouse, au Bon Vivre. On était un peu beurrés… si ça n’avait pas été le cas je n’aurais pas osé lui poser la question. Et lui, il aurait peut-être dit non. » La représentation a lieu dans deux heures. On a donc peu de temps pour causer :  

Comment définir le Sud-Ouest ? 

Disons que c’est le contraire de Paris, le contraire du jacobinisme. Un état d’esprit avec très peu d’État, et beaucoup d’esprit. Et ponctuellement, ce sont des choses qui nous plaisent : le rugby, les ferias, le vin, la gastronomie. La gouaille, aussi. Le bruit, le petit côté m’as-tu vu… mais m’as-tu sympa… et ce goût pour le modeste. À Bourcagneux, il y a un personnage de chantre occitan. Il dit qu’il est d’un pays de petites églises qui font pas trop d’ombre, de petites rivières qui coulent doucement, et de petits bons dieux qui ne sont ni vengeurs ni tonitruants. 

On a la spiritualité modeste, dans le Sud-Ouest ? 

La spiritualité n’a pas besoin ni de cathédrale ni de pyramide. Sur la route, j’aime m’arrêter dans les petites églises du Sud-Ouest, parce que c’est beau, parce que c’est adossé à une petite colline, et parce qu’il y a un petit cimetière où les morts ont l’air bien installés. On est du pays du ceux qui nous ont aimé, comme dans la chanson de Nadau.

Cet attachement au pays explique-t-il que vous ne soyez pas resté faire carrière à Paris, comme tout comique provincial qui se respecte ? 

J’ai fait ce choix artistique parce qu’il correspond à ma nature profonde. Ce qui me faisait rêver, c’était de faire du théâtre, pas de faire carrière. Je ne cherche pas à plaire à Paris, je ne cherche pas à faire Sud-Ouest. D’ailleurs, je ne fais pas du Sud-Ouest, je fais du théâtre ! Je suis pénétré, empreint de Sud-Ouest, mais je n’ai pas besoin d’estampille. L’important ce n’est pas où tu fais les choses, mais comment. Je dis ça, mais au fond… si j’étais un cheval de course, je préfèrerais être premier à Castéra-Verduzan que huitième à Vincennes. 

Comprend-on le Duo des Non au nord de la Loire ? 

Bien sûr. On fait une première partie de Sébastien à Toul, avec Delphine. On leur a fait le curé, et les gens ont beaucoup ri. À la télé, ça marchait aussi très bien. 

Comment expliquer que l’humour Sud-Ouest soit à ce point universel ? 

Le Sud-Ouest, c’est universel par définition. International même. Avec mon père, on avait une passion pour Trenet (Je suis né un 18 mai comme lui, et mon père est mort un 19 février, comme lui. Si c’est pas un signe…). Et Trenet, c’est l’exemple parfait du Sud-Ouest universel.

Mais encore ? 

Peut-être aussi que Bourcagneux est universel parce que je suis rigolo. Ça aide, mine de rien, quand on veut faire rire. Pour faire comique, il faut être drôle. Et moi, c’est un des rares trucs que je sache faire. Je suis nul au golf, au tennis. Je suis un mauvais amant, un mauvais mari, un mauvais père, mais je suis rigolo. Je joue pas de rôle. Je propose ce que je suis, ce que je vis, ce que je connais. Et les gens sont friands de ça parce que c’est pas méchant, c’est pas hargneux, c’est pas revendicatif, c’est pas condescendant. Si je me moque, c’est de moi. Bon, il y en a bien un ou deux qui ne comprennent pas, mais ça n’a rien à voir avec la région d’origine. 



Un exemple ?

Une fois je jouais à Paris. Grosse production. Un mec de chez Perrier vient me voir. Le numéro deux. Moi, ça ne m’émeut pas : j’en bois pas, du Perrier. Il me prend dans sa bagnole, une immense Mercedes. Il me dit « C’est vraiment bien, ton truc avec le rugby, mais tu devrais plutôt faire un truc avec du foot. » Je lui ai dit : « Et toi tu devrais mettre du sucre dans ton Perrier pour faire de la limonade, connaud. » Je suis descendu de voiture et on s’est fâché. Mais qu’est-ce que ça veut dire ça ? Quelle vanité ! Il faut toujours qu’ils veuillent nous changer. Il faut arrêter d’expliquer aux gens ce qu’ils doivent faire ou être. J’ai pas le droit, moi, de calculer. La seule richesse que j’aie, c’est ma sincérité. Alors je vais pas me mettre à calculer ce que je vais dire… 

Bourcagneux, ça n’est pas que drôle. C’est une satire du pouvoir, de la vie de village, une ode aussi aux gens de peu. C’est finalement très politique et Gilet Jaune… 

C’est politique dans le sens où ça regarde ceux qui nous regardent. Nous, en bas, on en prend plein la gueule et on nous traite comme des moins que rien. Les gens qui sont en détresse me touchent. Les blackboulés, ceux qu’on oublie et dont on ne se souvient que lorsqu’il faut nourrir le fourneau gigantesque de la République. Sur les monuments aux Morts de 14, on ne lit que des noms de Gilets Jaunes. Il me semble qu’un type qui ne s’en sort pas en travaillant a le droit de gueuler. Je suis de connivence avec eux parce que ce sont des pauvres, des gens qui travaillent et qui n’ont pas de ronds. Je suis sensible à ça parce que je sors de la merde. Là où j’habitais enfant, à Auch, c’était pas terrible, c’était moche. On en chie, aussi, dans le Sud-Ouest. Paysan c’est dur. Comédien c’est dur pareil. Surtout quand tu n’es pas subventionné.

Le Sud-Ouest, c’est définitivement rural ? 

Le cœur du Sud-Ouest c’est le Gers, et le Gers n’existe pas en-dehors de la ruralité. Il y a bien Toulouse, mais c’est à part, c’est un ilot. Ce n’est déjà plus tout à fait le Sud-Ouest. De toutes façons je n’aime pas le mot ruralité. Il est condescendant. Ça fait article de sociologue. Le contraire de ruralité c’est quoi ? Urbanité ? Urbanisme ? C’est comme ce mot « territoire », qu’on entend partout. Je ne l’aime pas. Ça fait colon. Ça fait conquis. Nous, on n’est pas des ruraux, on est des paysans. Le Sud-Ouest est authentiquement paysan. Une terre de gens qui travaillent et font manger les autres, et qui s’inscrivent dans la durée et le permanent. On est moins traversés que les autres par l’économique, l’épisodique, le temporaire. 

Vieillirez-vous à Bourcagneux ou reviendrez-vous à Mirande ? 

L’âge aidant je subis une force centripète qui me ramène aux sources. Je ne pensais pas être aussi attaché à Mirande, mais j’y reviens. Pourtant je n’ai rien là-bas. Même pas une maison de famille. Juste un petit cimetière où tout ça finira. 



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