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Le chercheur : Sous le capot des élections

  • Valérie RAVINET
  • 2 mars
  • 2 min de lecture

Plateaux de télévision, meetings de tuning, ronds-points des Gilets jaunes : le professeur de sciences politiques et directeur de Sciences Po Toulouse Éric Darras enquête là où la politique se fabrique, en observation et en immersion. Des recherches de terrain qui anticipent les tendances des votes.


Éric Darras - © Rémi Benoit

Politiste, pas devin

Je préfère le terme politiste à celui de politologue. Ces derniers sont des spécialistes de la prédiction de l’avenir, comme les astrologues ; je me range plutôt du côté des astronomes. Mon travail se construit sur le terrain, pour comprendre comment les gens s’orientent, se renseignent, se parlent, puis comment ces pratiques influencent concrètement les votes.


Décrypter les liensentre médias et élections

L’influence des médias tient moins à une capacité de persuasion instantanée qu’à la répétition de certains thèmes. Dans les périodes anxiogènes, j’observe un paradoxe : les électeurs deviennent des lecteurs, ils se renseignent davantage et se tournent volontiers vers la presse locale. Ensuite, les citoyens éprouvent le besoin de confronter ce qu’ils ont lu ou entendu avec leurs collègues, famille, voisinage. Les réseaux sociaux peuvent polariser et enfermer, certes ; mais, face à l’incertitude, la discussion ordinaire redevient un dispositif central de tri et de hiérarchisation des arguments. Autrement dit, le cadrage médiatique fixe l’agenda, et l’anxiété renforce le désir de « faire société » pour décider : c’est dans cette circulation entre prédispositions politiques, informations et conversations que se forment, très concrètement, les choix électoraux.


Son analyse du succès du RN

Le Rassemblement national s’est imposé en continu dans le paysage politique, résultat d’une combinaison de plusieurs ressorts : la capacité de ce parti à créer l’événement, en provoquant, scandalisant, et en favorisant la reprise de ses propos dans les médias. Son positionnement sur les trois « I » - insécurité, immigration, islam- le place au centre du débat public, dans une vision systématiquement présidentialisée de la vie politique : dès qu’un acteur est perçu comme incontournable au niveau national, il devient un passage obligé au niveau local.


Le phénomène tuning et les gilets jaunes

J’ai travaillé sur le mouvement des gilets jaunes, et notamment sur un angle mort, le tuning, cet art populaire de personnaliser son véhicule, souvent méprisé. Au commencement des gilets jaunes, il y a très concrètement un lien avec l’association de tuning Muster Crew, et son représentant Éric Drouet, avec l’idée d’un road-trip sur le périphérique parisien pour dénoncer la hausse des taxes sur les carburants. Douze années d’observations et d’entretiens répétés montrent une politisation discrète de ce mouvement, faite de sociabilités, de collectifs, de pratiques. Organiser des rassemblements, négocier, mobiliser, bricoler des solutions, maintenir une cohésion sont autant de compétences réactivées sur les ronds-points.


L’inspiration Bourdieu

Les tuneurs ont été décrits comme des « débiles », des « petits blancs » dangereux, « sexistes » ou « racistes ». Une stigmatisation qui dit surtout le racisme de l’intelligence, selon la formule de Pierre Bourdieu.Or la démocratie commence là : un électeur a toujours ses raisons, encore faut-il accepter de les entendre et accorder à ces expériences ordinaires leur pleine dignité politique.

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