Le chercheur : Pour une science plus sobre
- Valérie RAVINET
- il y a 1 heure
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Chercheur en écologie évolutive à la Station d’écologie théorique et expérimentale (SETE – CNRS) à Moulis, en Ariège, Staffan Jacob étudie l’adaptation des organismes à leur environnement, entre labo et lacs de montagne. En questionnant le credo « mieux connaître pour mieux protéger », il pratique une science plus sobre et plus engagée. Démonstration.

La vie invisible des lacs de montagne
Pendant longtemps, on a cru les lacs d’altitude presque vides. Au microscope, on voit au contraire une foule de micro-algues, de bactéries, de petites bêtes aux allures de pokémons. Mon projet actuel suit, de la fonte des neiges au regel, la “saison” de ce peuple invisible : qui arrive en premier, qui disparaît après les coups de chaud, qui résiste aux canicules où l’eau monte à 20 °C à 2 200 mètres, avant de perdre 10 degrés en une journée. Derrière ces images, une question simple et grave : à quelle vitesse les organismes peuvent-ils s’adapter à un environnement qui change si vite ?
Du savoir à l’agir
Pour y répondre, je m’intéresse aux “réponses plastiques”, ces ajustements que chaque individu peut mobiliser à court terme pour s’adapter à un environnement. J’observe les limites des organismes quand les vagues de chaleur se succèdent, je mesure la survie du plancton, base de tout cet écosystème, dans ces conditions de changement climatique. Mon inquiétude déborde largement des lacs. Avec deux collègues, j’ai cosigné un article, Du savoir à l’agir, qui bouscule un mantra confortable : mieux connaître serait la condition pour mieux protéger. Nous, écologues et climatologues, sommes parmi les mieux informés sur la crise bioclimatique… et pourtant notre niveau d’engagement reste, en moyenne, très modeste.
Vers une science plus sobre
Je me questionne et tente de faire évoluer mes pratiques dans un sens plus désirable et plus soutenable ; une pratique plus sobre de la science, moins dépendante d’analyses énergivores, de terrains et conférences à l’autre bout du monde. Sur le terrain, j’essaie de privilégier la microscopie, l’observation, des dispositifs low-tech. Au labo, je m’efforce de ralentir un peu la course à la publication, à la productivité, pour remettre au premier plan la curiosité, l’émerveillement.
Partager la curiosité
Comme beaucoup, je suis persuadé de l’importance d’un vrai partage des connaissances. Avec l’accompagnatrice en montagne Cécile Lleida, j’organise des rando sciences, des séjours où l’on grimpe jusqu’aux lacs, où chacun manipule sondes et filets à plancton avant d’observer, le soir en refuge, ce que révèlent les images. Je me lance aussi dans des projets avec des scolaires, et en particulier avec l’école primaire de Luchon : ateliers en classe, mesures sur le terrain, suivi d’un lac pyrénéen par des enfants qui apprennent à nommer ce qu’ils voient. Au fond, mon engagement tient en une intuition simple :on ne défend que ce qu’on a appris à aimer. Alors je continue de grimper, de regarder et de faire regarder, convaincu qu’entre deux coups de sonde dans une eau glacée et un fou rire d’élèves au bord d’un lac se joue peut-être une part de notre capacité à habiter encore longtemps ces montagnes.
