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- Gato Negro : Melting potes
El Gato Negro, c’est d’abord l’histoire d’un homme, Axel. Le le ader charismatique du groupe, avec ses moustaches fines et son chapeau à plume. À première vue, il a tout du chanteur bohème : un peu dans la lune, « enfant du monde », comme il se décrit. Sauf que la bohème, il l’a vraiment connue. Après avoir fait son apprentissage dans une imprimerie, il décide de partir à l’aventure en Amérique latine. À 18 ans, c’est au Brésil qu’il atterrit, sac et guitare sur le dos. Il y découvre le chanteur Jorge Ben, les favelas multicolores, les grandes plages de sable blanc et la forêt tropicale. Au cours d’une cérémonie chamanique avec une tribu d’Amazonie, il boit l’ayahuasca, un cocktail hallucinogène. « J’ai eu une vision : pleins de chats noirs. Et je me suis reconnu dans l’un d’eux . » Le Gato Negro est né. Tombé sous le charme des rythmes tout à la fois joyeux, sensuels et mélancoliques de l’Amérique latine, il enchaîne les expériences musicales. À la manière d’un Manu Chao, il se produit dans les quartiers défavorisés, les prisons. Un soir, dans la chaleur des nuits argentines, une jeune femme cubaine donne un concert. La chanteuse, aux longs cheveux noirs de jais et à la voix envoûtante, s’appelle Irina. Monté sur scène après elle, il l’invite à le rejoindre. Le coup de foudre va au-delà de la musique. « On a joué ensemble toute la nuit et on ne s’est plus jamais quitté », sourit Axel. Ils continuent le voyage ensemble et remonte le Colorado jusqu’aux États-Unis, où ils se marient, entre les grandes plaines verdoyantes et les montagnes Rocheuses. Trompettes de la renommée Mais le voyage, c’est fatigant. Axel décide donc de rentrer en France avec une idée en tête : créer son groupe de cumbia libre, un mélange de musique afro-colombienne et de sonorités européennes. A Toulouse, il convainc son ami d’enfance, Yohann, contrebassiste autodidacte, élevé au rock des seventies et clown à ses heures perdues, de le suivre dans l’aventure. Très vite, Pablo, percussionniste mexicain rencontré un soir au bord de la Garonne, se laisse tenter. Son job ? Adapter les rythmes colombiens pour plaire au public européen. « Les tambours traditionnels sont plus difficiles à écouter », plaisante-t-il. Avec Vincent aux cuivres et Irina au chant et aux arrangements musicaux, le groupe est fin prêt pour son premier concert, en septembre 2012, à Toulouse, dans le bar le Cactus. Le premier d’une longue liste : pendant deux ans, le Gato Negro enchaîne les petites salles pour se rôder. J’ai eu une vision : pleins de chats noirs. Et je me suis reconnu dans l’un d’eux. Dans l’intervalle, Yann, un Gersois, rejoint l’aventure…. au départ pour quelques dates. Croyait-il : « Un mois après, nous avons signé avec le label parisien Belleville Music. Nous avions un tourneur et un album en préparation. C’est parti à fond les ballons », sourit le tromboniste barbu. Le cocktail musical de Gato Negro ? Un mélange des influences musicales de chaque membre du groupe, sur fond de musique latine traditionnelle. La mixture, détonante, est d’une redoutable efficacité. Les paroles, écrites par Axel, mêlent les anecdotes de voyage et les propos plus engagés, notamment sur l’écologie. Leur premier album, Cumbia Libre , s’est vendu à 10 000 exemplaires. Pas question toutefois de prendre la grosse tête : « J’étais bien décidé à en arriver là et même plus loin, reconnaît Axel . Mais on garde les pieds sur terre . » Reste que la réputation du Gato Negro ne cesse de croître. Cet été, leur agenda est plein de dates, dans l’Europe entière. Rien d’étonnant pour Stéphane, leur tourneur : « Lorsque j’ai été les voir la première fois, j’ai tout de suite adoré. Aujourd’hui, c’est un des groupes dont ma société de production, Blue Line, s’occupe, qui a les meilleurs retours après les concerts. Ça cartonne ! Je ne serais pas surpris qu’ils finissent par passer sur des grandes radios ». En attendant cette reconnaissance sur les ondes, le Gato Negro ne se prend pas la tête. Il est vrai qu’à les observer, Yohann en train de faire des blagues, Pablo disserter sur le sens de la vie et Axel embrasser Irina, on a surtout l’impression de voir une joyeuse bande de copains. Enregistrer
- To XIII : Rugby underground
En ce samedi de juin, ils ne sont pas les seuls, à l’aéroport de Toulouse-Blagnac, à prendre l’avion pour aller soutenir leur équipe de rugby favorite. Sauf que dans ce petit groupe composé d’une soixantaine de personnes, les couleurs arborées ne sont ni le rouge, ni le noir. Le match de barrage du Top 14 entre le Stade Toulousain et le Racing 92 a beau être programmé le soir même au stade Yves-du-Manoir de Colombes, leur destination finale n’est pas Paris mais Newcastle dans le Nord-Est de l’Angleterre. Car eux, c’est au Kingston Park qu’ils ont rendez-vous, le lendemain, pour soutenir les treizistes bleus et blancs du TO XIII. Et la différence est perceptible immédiatement. Dans la file d’attente pour enregistrer les bagages, tout le monde se connaît. Joueurs, entraîneurs, dirigeants et supporteurs se mélangent sans distinction. Ça discute, ça prend des nouvelles, ça plaisante dans une ambiance qui rappelle étrangement le rugby à XV d’antan, où discuter avec un joueur n’était pas un privilège. Pour la première fois de la saison, toute la famille bleu et blanc fait le déplacement pour soutenir l’équipe fanion. Explications avec son président, Bernard Sarrazain : « Après avoir gagné deux championnats de France consécutifs, nous avons fait le choix de nous inscrire en League One pour nous confronter à un niveau supérieur. Jouer contre les Anglais, ça donne l’impression de jouer dans une autre dimension. » Un avis partagé par le capitaine, Sébastien Planas, 10e saison au club : « Les Anglais, ce sont nos meilleurs ennemis. Ils sont coquins, ils ont le vice dans la peau. Jouer contre eux nous fait progresser . » La croisière s’amuse Pour l’occasion, le club a affrété un avion. Autant dire que dans les rangs des supporteurs treizistes, les sourires sont de mise. Et l’ambiance dans l’appareil, joyeuse. Comme dans n’importe quelle colonie de vacances, on se lève pour aller discuter avec les copains. Et on joue pour tuer le temps. Bref, la croisière s’amuse. Et c’est sous des applaudissements nourris que l’appareil atterrit à l’heure prévue à Newcastle, où un temps so british attend les Frenchy. Ça discute, ça prend des nouvelles, ça plaisante dans une ambiance qui rappelle étrangement le rugby à XV d’antan, où discuter avec un joueur n’était pas un privilège. À l’aéroport, le groupe se scinde néanmoins en deux : pendant que les joueurs prennent la direction de l’hôtel pour se préparer en vue de la rencontre du lendemain, le reste de la troupe monte dans le bus pour une première visite insolite : le plus grand centre commercial couvert d’Europe, le Gateshead. Ambiance potache dans le car. « Il prend le rond-point à l’envers ! », s’amuse un supporteur. Arrivés au mall, plusieurs groupes se forment : pendant que certains cèdent à la fièvre consumériste, d’autres mettent à profit ce temps libre pour descendre les premières pintes. Puis, le périple se poursuit jusqu’à l’Angel of the North, une sculpture contemporaine d’une hauteur de 20 mètres devant laquelle le groupe se dépêche, entre deux averses, de se faire photographier. L’excursion touristique touche (déjà) à sa fin, il est temps de rejoindre l’hôtel. À l’arrivée du bus, et avant que chacun ne vaque à ses occupations, le président du TO XIII, Bernard Sarrazain rappelle le programme : apéro dînatoire gascon à 19h. « On va vous offrir le meilleur repas anglais que vous puissiez manger ! ». Nourriture 100% française Si l’heure respecte la tradition britannique, sur les tables, en revanche, il est inutile de chercher un produit insulaire : jambon, saucisson, fromage, vin, pain, tout vient de France. Pour l’exotisme, on repassera… « Quand on se déplace à l’étranger, c’est bien d’avoir quelques repères », justifie un bénévole. Les repères, les joueurs n’en manquent pas. À les observer, rigolards, disponibles pour discuter, prendre des photos, on a du mal à réaliser qu’ils défieront dans quelques heures les Newcastle Falcons. Question de culture pour Jeannot, l’une des figures du club : « Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le XIII, c’est une religion. C’est au rugby à XV ce que le catharisme est au catholicisme ! On forme une famille où la notion d’entraide est fondamentale. On connaît tous les joueurs depuis leurs débuts . » Des joueurs qui semblent ne pas bouder leur plaisir d’être ainsi entourés, comme le reconnaît le capitaine, Sébastien Planas : « C’est important de se sentir soutenu et que vous puissiez voir ce que l’on vit tous les 15 jours . » Pas question, toutefois, pour les joueurs d’accompagner les supporteurs dans les nimbes de la nuit anglaise. Alors avant de voir le cortège monter dans les taxis pour les pubs, le capitaine exprime une requête : « Ne faites pas de bruit en rentrant . » Jambon, saucisson, fromage, vin, pain, tout vient de France. PouR l’EXOTISME ON REPASSERA À voir les mines concentrées mais reposées des athlètes au réveil le lendemain matin, les noctambules ont visiblement respecté la consigne. À quelques heures du coup d’envoi, l’ambiance n’est cependant plus tout à fait la même. Sur les visages se lit l’importance de la rencontre à venir. L’enjeu est de taille, comme le rappelle le président : « L’objectif, dans les trois ans, est de monter en Super League. Et la montée en Championship est quasiment obligatoire, dès cette saison . » Une perspective bien engagée… à condition de bien négocier ce délicat déplacement à Newcastle, dont les dernières performances inspirent au staff la plus grande méfiance. À l’arrivée au stade, le Kingston Park, un homme truste tous les pans de mur : Johnny Wilkinson, l’enfant du pays, qui a débuté et longtemps défendu les couleurs des Falcons avant de se laisser tenter par la douceur de la Côte d’Azur et de migrer à Toulon. À cela, une explication : le stade est partagé par le XV et le XIII. Ce qui explique en partie la qualité des infrastructures. Envieux, le président Bernard Sarrazain se languit de voir son vieux stade Arnauné rénové : « C’est l’outil indispensable pour gravir les échelons. Cela fait partie du cahier des charges pour accueillir des équipes de Super League . » « Partout où nous sommes ensemble, c’est notre maison » En attendant, les joueurs et le staff, indifférents à ces considérations matérielles, s’engouffrent dans le vestiaire, aussi rudimentaire que le bar est flamboyant. Certainement une question de culture… Le mode de préparation est variable : certains, casque sur les oreilles, écoutent de la musique ; d’autres s’étirent ou lisent la Bible ; quelques joueurs enfin se strappent les uns les autres, signe du supplément d’âme de cette équipe. « Le fait de jouer devant personne à l’extérieur renforce les liens du groupe , éclaire Sylvain Houlès, l’entraîneur, adepte de la responsabilisation des joueurs. On partage beaucoup avec les joueurs pendant la semaine. Du coup, le jour du match, ils se gèrent comme ils le sentent . Le principal est qu’ils soient performants. » Pour donner un aspect plus familier au lieu, le stratège du TO XIII colle des affiches évocatrices sur les murs : « Partout où nous sommes ensemble, c’est notre maison », « Être meilleur qu’hier ». À quelques minutes du coup d’envoi, le coach prend brièvement la parole pour un petit point tactique. Mais aussi pour leur rappeler de prendre du plaisir. Ne faites pas de bruit en rentrant. Sébastien Planas, capitaine « Toulousains, toulousains ». Un étage plus haut, les supporteurs et les dirigeants, grimés en bleu et blanc ont fait irruption dans le bar du club, des caisses de victuailles à la main, en donnant de la voix. Tout est en place lorsque l’arbitre siffle le début de la rencontre sous un léger crachin. Robert, bénévole au club avec sa femme, a un mauvais pressentiment : « Ça va être dur aujourd’hui, ils alignent quelques joueurs de la Une ». Bien vu Robert, car à la mi-temps, les Toulousains, malgré les encouragements sonores de leurs supporteurs, regagnent le vestiaire sur un score de parité 12-12. 40 minutes plus tard, le tableau affiche : 32-22 en faveur du TO XIII. Félicitations du président : « Vous avez fait plaisir à vos supporteurs. On va pouvoir rentrer le cœur léger à Toulouse ». Ce soir, le club est seul en tête du championnat. Et si les cœurs sont effectivement légers dans l’avion du retour, ils sont également un peu lourds à l’idée de retrouver la solitude dans quinze jours : « C’est important de se sentir soutenus , confie le capitaine. Maintenant c’est à nous de faire le job pour monter . » En cas d’accession, le président l’a promis, le club pourra affréter des avions pour les déplacements à l’extérieur. Avant peut-être, un jour, de voir le championnat de France retrouver de sa superbe. Un vœu que n’ose faire le président, en guise de conclusion : « J’aimerais que les gens viennent nous voir jouer, ne serait-ce qu’une fois, pour qu’ils se rendent compte que le XIII, c’est très spectaculaire. Il y a 70% de temps de jeu supplémentaire par rapport au XV . » En parlant du XV, on en aurait presque oublié de s’enquérir du résultat du Stade Toulousain, la veille, contre le Racing 92. Défaite 21-16, à l’issue d’un match « so boring », comme diraient les Anglais. 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- Festival MAP : La french
Les organisateurs du festival photo MAP (31 mai-30 juin) ont choisi de sous-titrer l’événement : Une photographie française . Nous avons demandé aux invités de l’édition 2016 de révéler ce qu’il y avait de si français dans leur regard, leurs influences et leurs aspirations. Histoire de déterminer si, au pays de Niépce et de Depardon, être français et photographe signifie encore quelque chose. Propos recueillis par Célia Coudret.
- Paras sur la ville
Ils font désormais partie du décor. Plus de 10 000 hommes patrouillent quotidiennement sur le territoire français depuis les attentats de 2015 et la mise en place de l’opération Sentinelle. À Toulouse, ville classée prioritaire après les tueries de Mohamed Merah, ils sont une centaine à assurer la défense et la protection de la population. Avant la rotation des effectifs, qui verra l’arrivée d’une nouvelle compagnie pour l’Euro 2016, BOUDU a suivi les soldats du 17e régiment du génie parachutiste de Montauban.
- Renaissance
Ils s’étaient promis de s’aimer infiniment un jour de juin 1996. Dans un décor de collines escarpées, entourés de leur famille, de leurs amis, Hervé avait tenu la main de Sabine en lui promettant d’être là toute sa vie. Pour le meilleur. Et même le pire. Il la savait déjà malade. Avec cette épée de Damoclès au-dessus du fil de son existence. Depuis son enfance. Victime d’une maladie génétique rare qui emporta son père, l’œdème angioneurotique a rongé peu à peu ses reins, ces organes vitaux, filtres du corps humain. Ils avaient construit leur vie, leur quotidien. Leur cocon au cœur de Cahors. Lui comme commercial, elle comme employée de banque. Ils avaient fondé une famille avec Alexis, Samuel et Salomé, leurs trois enfants. Un équilibre. Branlant mais rassurant. Malgré tout. Jusqu’à cet appel, un soir de décembre 2014, du médecin traitant : « J’aimerais vous voir Hervé. Les reins de votre femme sont touchés. La situation s’est dégradée. Au mieux, elle peut encore tenir deux ans sans dialyse. » Les cheveux grisonnants, la barbe de trois jours, de petits yeux cachés derrière les verres épais de ses lunettes, Hervé se souvient encore de cet appel comme s’il venait d’avoir lieu. Et ce mot qui résonne encore : une « évidence ». Sabine, elle, l’écoute. Beaucoup. Acquiesce souvent d’un geste, d’un regard. Esquisse un sourire. Relève ses longs cheveux blonds qui entourent son visage rond. Elle reste calme, un peu ailleurs. Ses traits sont Avant l’opération, le couple est accueilli par le professeur Kamar, une dernière fois, qui leur explique le déroulement de l’opération. Le chirurgien Nicolas Doumerc (ci-dessus) réalisera l’extraction du rein sur le corps d’Hervé. marqués. Des cicatrices surgissent de son pull noir dont une, plus épaisse que les autres. Celle du cathéter pour la dialyse qu’elle subit depuis janvier. Quand les reins ne fonctionnent plus, les machines remplacent les hommes et filtrent plusieurs fois par semaine, pendant de nombreuses heures, des litres et des litres de sang. Un procédé redouté par tous les malades, et qui ampute leur vie. Tout comme leur corps. Sabine a même dû se résoudre à laisser sa dernière fille Salomé, âgée de 11 ans, chez sa mère car elle ne pouvait plus l’accompagner à l’école. « Le donneur, ce sera moi » « Une évidence », rappelle-t-il. Il voulait lui offrir cette seconde naissance en lui donnant son rein. « Quand on est retournés voir le médecin à la suite de son appel et qu’il nous a demandé de commencer à faire une liste de donneurs, je lui ai simplement dit : “Ne cherchez pas, le donneur, ce sera moi”. » Sans en parler à Sabine, Hervé a su instinctivement et sans même se poser une seule question qu’il lui donnerait son rein. Sans aucune appréhension non plus. « J’ai bien évidemment accepté », réplique-t-elle. Au médecin, il demande alors ce qu’il faut faire pour lui donner ce rein. Les démarches seront longues, fastidieuses. Et strictement encadrées. Échographie, IRM, scanner, etc. « Cela prend du temps. Mais quand on dit que c’est pour une greffe, les rendez-vous sont pris assez rapidement », ironise Hervé. Il est ensuite confronté à un comité d’éthique. Selon la loi de bioéthique, « seules des personnes majeures et responsables peuvent être prélevées. Le donneur peut être […] un membre de la famille ou une personne apportant la preuve d’une vie commune ou d’un lien affectif d’au moins deux ans avec le receveur ». Quand le médecin nous a demandé de faire une liste de donneurs je lui ai simplement dit : “Ne cherchez pas, le donneur, ce sera moi”. Hervé Ultime étape pour Hervé, il doit exprimer son consentement deva nt le président du Tribunal de grande instance ou le magistrat désigné par lui. Le comité donneur vivant rend alors son autorisation. Le donneur peut revenir sur sa décision à tout moment et par tout moyen. Ce mercredi-là, plus d’un an après avoir pris leur décision, le couple seretrouve dans une des salles d’attente dédiées aux consultations mutualisées de l’hôpital Rangueil, pour la dernière étape avant l’hospitalisation. Dans les dédales de couloirs, les infirmières s’activent, appellent les patients, les préparent. Derrière les vitres qui les préservent encore un peu de cette agitation, le couple paraît plus serein que jamais. Une force tranquille. Sabine lit une revue, Hervé remplit un des derniers documents qu’il devra présenter à l’administration de l’hôpital. Après un bref entretien avec l’anesthésiste, ils sont reçus par le professeur Nassim Kamar, le nouveau responsable du département de La veille de l’opération, les infirmières réalisent les derniers examens. Le couple est dans deux unités différentes. Ils se retrouveront quelques minutes le soir-même. néphrologie et de transplantation d’organes, l’un des plus réputés de France. Expérimenté, lauréat du Grand prix de médecine en 2009, l’homme n’a qu’un objectif : les rassurer. « En France, on protège énormément le donneur. Notre but aujourd’hui, pour ce dernier rendez-vous avant la greffe, n’est pas de mettre deux personnes en dialyse », affirme-t-il d’emblée. Jetant un regard sur leurs dossiers qu’il connaît parfaitement, il leur assure que tout est réuni pour que les opérations se déroulent bien. S’adressant alors à Hervé, il semble vouloir le remercier à sa manière. « Vous êtes l’homme parfait. Vous êtes l’élite. Vous avez été sélectionné. Les donneurs vivants vivent plus longtemps que le reste de la population. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’ils bénéficient d’un suivi médical complet chaque année . » De retour à l’hôpital, une semaine après, Sabine et Hervé vont vivre leur hospitalisation séparément. Elle rejoint l’unité de transplantation d’organes alors que lui est installé au service d’urologie. Deux équipes médicales les prennent alors en charge. Celle qui va prélever le rein d’Hervé, conduite par le chirurgien Nicolas Doumerc, et la seconde, qui va le greffer au corps de Sabine, par Federico Sallusto, responsable chirurgical du programme de transplantation rénale. Le duo travaille ensemble pour les greffes donneur vivant depuis des années, en collaboration avec le professeur Xavier Gamé, chirurgien urologue, et a même réalisé une première mondiale l’été dernier : la première greffe donneur vivant entre deux sœurs par voie vaginale, et par robot chirurgical, qui a valu à Nicolas Doumerc, le titre de Toulousain de l’année . « Pour les greffes à partir d’un donneur vivant, comme celle que nous allons faire à Mme C., il faut une bonne expérience », explique Federico Sallusto, avec dans sa voix de légères notes italiennes. « Quand le donneur est décédé, nous pouvons prélever toutes les structures anatomiques du rein dans leur ensemble. Là, ce n’est pas le cas. Les vaisseaux sanguins sont beaucoup plus courts, il faut laisser au donneur une partie de ses vaisseaux. » Depuis 2006, c’est lui qui réalise toutes les greffes à partir de donneurs vivants dans le service. Grand brun filiforme, le teint hâlé, de fines lunettes qui lui allongent le visage, ce chirurgien aime expliquer, dans les moindres détails. Son phrasé est souvent doublé par des gestes. Ses mains tournoient et l’on découvre alors des doigts fins et allongés aux ongles délicatement limés. Jeune étudiant en médecine en Italie, il n’aurait jamais imaginé cette spécialisation. Et puis, il a « adoré » le travail minutieux et pointilleux que requiert l’urologie. Les donneurs vivants vivent plus longtemps que le reste de la population parce qu’ils bénéficient d’un suivi médical complet chaque année. Il est 3h30 à Albi. Louis, 69 ans, est plongé dans ses songes quand la sonnerie de son téléphone le réveille. « Nous avons un rein pour vous. Vous devez vous présenter dans les trois heures au service de transplantation d’organes de Rangueil . » Quatre ans qu’il attendait cet appel. Quatre longues années. Louis souffre d’une maladie auto-immune qui atteint ses reins, la maladie de Berger, depuis 2011. En 2012, il est placé sur liste d’attente. Puis en 2014, il doit se faire dialyser. « L’enfer », selon lui. Pendant quatre voire cinq heures, le lundi, le mercredi et le vendredi matin, allongé, à subir cette machine qui supplée désormais ses reins. « Sous dialyse, on est extrêmement fatigué. On doit suivre un régime strict, sans sel, sans potassium. Avant j’étais sportif. Je jouais au rugby. Mais avec la dialyse, c’est vite devenu impossible. Cette vie-là était cauchemardesque. Nous portons, nous, malades, un mal-être, car nous n’éliminons plus les toxines de notre corps. C’est très difficile à définir », se remémore-t-il difficilement, comme s’il avait encore du mal à réaliser que tout cela allait bientôt être derrière lui, grâce à cette future greffe d’un donneur décédé. À 6h30, Louis arrive dans une salle d’attente du septième étage. Les médecins l’attendent. Louis est prêt pour « le match de sa vie ». Il passera plusieurs tests pour savoir s’il peut être greffé dans la journée. L’attente sera encore longue. « Papa aura un rein et maman trois ! » Après une courte nuit, le brancardier descend Hervé au bloc opératoire, une grande pièce froide, monochrome, aseptisée, où flottent encore quelques effluves de détergent. Il est 7h45. Le lit d’Hervé se tient au milieu de la salle, couvé par l’équipe médicale. Cette même équipe, composée d’anesthésistes, d’internes, d’infirmières instrumentalistes, panseuses, et du chirurgien Nicolas Doumerc, a dû suivre tout un rituel avant de pouvoir badger les portes de la salle d’opération. Au vestiaire, chacun a enfilé des blouses bleues et des chaussons stériles. Ils se sont lavés et relavés les avants-bras et les ongles avec diverses solutions désinfectantes. Ils ont revêtu des gants et des charlottes vertes, touche finale d’un processus qui ne varie guère. Les anesthésistes endorment le patient, placé en position latérale de sécurité. Son corps se perd sous d’imposants champs opératoires bleus. Il est 9h10 quand Nicolas Doumerc enclenche son chronomètre. La néphrectomie cœlioscopique, c’est-à-dire l’extraction du rein par petites incisions au niveau abdominal, peut commencer. « C’est mon toc. Ce n’est pas par souci de battre des records, simplement je veux aller à l’essentiel et ne pas perdre de temps. Moins l’opération est longue, plus le patient se remet vite. Je ne veux pas perdre de temps en bavardage pendant l’opération », commente le Toulousain de l’année . Avec ses très grandes mains, il guide les instruments insérés dans les deux trocards, des tiges cylindriques creuses qui permettent de réaliser l’opération. Le geste assuré, il ne lâche pas son écran où l’on voit se dessiner les parois intestinales et bientôt le rein. Les élèves médecins et infirmiers sont nombreux ce matin. Au bout de 45 minutes, son acolyte Federico Sallusto est appelé. C’est lui qui va vérifier la longueur des vaisseaux avant que Nicolas Doumerc ne les sectionne. En Après son extraction par Nicolas Doumerc, le rein est lavé par Federico Sallusto pendant plusieurs minutes. Il sera ensuite implanté dans le corps de Sabine. moins de deux minutes, le rein est extrait du corps du patient et irrigué par Federico Sallusto avec un liquide de conservation spécifique afin de le vider de son sang. « Il est très beau ce rein », salue ce dernier. Nicolas Doumerc quitte la salle. Son travail est fini. Peu à peu, le rein se désengorge de son sang et devient blanchâtre. Le liquide est passé dans chaque vaisseau pour vérifier leur étanchéité. Le travail de couturier débute. Tel un artisan, Federico Sallusto vérifie et coud, un à un, avec des fils pas plus épais que des cheveux, chaque petit vaisseau non nécessaire à la transplantation avant de pouvoir relier le rein au corps de Sabine. J’étais émue car j’ai vu Hervé de loin et j’ai alors réalisé ce qu’il m’offrait. C’est beau . Sabine Il est 12h30. Louis sait enfin qu’il sera greffé dans la soirée. Sabine, elle, entre au bloc : « Je me suis sentie émue car j’ai vu Hervé de loin et j’ai alors réalisé ce qu’il m’offrait. C’est beau . » L’opération minutieuse, plus longue que d’habitude suite à la présence d’une deuxième artère du greffon et à la morphologie de la receveuse, durera plus de cinq heures (au lieu de trois normalement). Les deux reins malades de Sabine ne seront pas touchés. Le rein d’Hervé sera placé dans la fosse iliaque, au bas du ventre de Sabine. Comme leur avait dit leur fille à l’annonce de la greffe : « Papa aura un rein et maman trois ! » Après des sutures chirurgicales d’une extrême précision, la magie opère. Les élèves se sont approchés pour voir cet instant unique où le rein va reprendre vie. Une renaissance, un miracle dûment orchestré par le chirurgien. Il perfuse le rein avec le sang de la patiente. Instantanément, le rein se recolore, et le rouge vif bat de nouveaux dans les artères jusque-là pâles. Les élèves sont subjugués. L’émotion est palpable dans le bloc. Tout le monde sait que l’opération est réussie. Sans pour autant oser encore le dire. « Pour que tout se passe bien, il faut qu’il y ait un excellent travail d’équipe. Il faut qu’à chaque étape tout soit réalisé dans les meilleures conditions d’un point de vue chirurgical, médical et paramédical », résume humblement celui qui vient de passer plus de cinq heures sans bouger, sans trop parler, les yeux rivés vers ce rein. Mais le travail de Federico Sallusto n’est pas terminé. À peine le temps de se libérer de son masque, de sa charlotte et de boire un expresso, il se rend au chevet d’Hervé, encore endolori par l’opération. « Tout s’est bien passé. Vous nous avez donné du bon matériel. Tout était tellement bien chez vous que nous avons hésité à tout prendre », badine le chirurgien. Le soir-même Louis sera opéré par une autre équipe avec succès. Il retrouvera sa chambre aux alentours de minuit, quelques heures après Sabine. Au lendemain de leur opération, Sabine et Louis se croisent dans une des salles d’attente de l’hôpital. Ils font tous les deux leurs premiers bilans médicaux. Les analyses sont bonnes. Leur nouveau rein fonctionne normalement. Si Sabine reste pudique, Louis, ému aux larmes, n’en revient toujours pas. Ce retraité débonnaire lâche prise, seul dans sa chambre : « On revit une seconde fois. Je vais désormais vivre pour deux. C’est un don du ciel. J’aimerais tant remercier la famille du donneur. C’est magnifique ce qui vient de m’arriver, je suis si heureux . » Chaque semaine, dans l’unité de transplantation d’organes de Rangueil, des vies qui se terminent en prolongent d’autres, telle une douce continuité de l’existence. Louis a quitté l’hôpital une semaine après son arrivée imprévue. En pleine forme, il espère désormais retrouver les terrains de rugby. Hervé, lui, est sorti trois jours après son opération. L’homme, serein et tout en retenue jusque-là, n’a pas caché son émotion avant de laisser sa femme. « Bien sûr, c’est plus fort que tout ce qu’on a vécu ensemble », lâche-t-il, les larmes aux yeux. Sabine a passé dix jours à l’hôpital. En rentrant, ils ont pu fêter ensemble l’anniversaire de leur fille. Quelques semaines après, ils ont repris une vie normale, retrouvé leur équilibre, moins bancal et toujours heureux. Ce 1er juin, ils fêteront avec toute leur famille leur vingt ans de mariage, lovés dans les collines escarpées du Lot. Hervé, bien remis de l’opération, sortira trois jours après. Sabine attendra dix jours. Ils s’apprêtent à fêter leurs vingt ans de mariage
- Glou-glou : Vin au féminin
D’aucuns diront que c’est pour compenser la dose de testostérone générée par les foules de mâles enfiévrés par l’Euro 2016. D’autres prétendront qu’il s’agit d’établir un distinguo vinicole entre les sexes. Toujours est-il qu’à Boudu, on a choisi de s’intéresser aux vins élaborés par des femmes, partant de l’hypothèse, discutable et donc contestable, qu’il y a lieu d’établir une différence. Une évidence pour François-Xavier : « Les vigneronnes avec lesquelles je travaille, je sens vraiment une différence. Le toucher est plus fin, il y a un peu moins de structure, des arômes plus floraux, un peu moins de concentration. Bref plus de finesse ! » Fort de cette entrée en matière détaillée, la dégustation pouvait commencer avec une bouteille sélectionnée par Philippe. Un sauvignon blanc toutefois assez éloigné de la description laudative de François, comme Thomas ne manque pas de lui faire remarquer : « Je sens une expression solaire riche. C’est opulent mais un peu too much. Généralement, dans les vins de vigneronnes, il y a un degré plus aérien, plus fin. Je n’aime pas celles qui veulent faire du bodybuildé. Je les préfère en jupe qu’en jogging. Là, c’est trop concentré, démonstratif, pas assez digeste. 13° ? C’est un mensonge ! Sans compter que c’est très oxydatif ». Comme c’est souvent le cas, la perception de Philippe diverge quelque peu : « Il y a un élevage en barrique, assez long, d’où le travail sur l’oxydation. Mais je trouve qu’elle est loin d’être rédhibitoire. Vu que c’est très mûr et en même temps acide en fin de bouche, il se boit bien. Ce qui est intéressant, c’est cette puissance en bouche. Je voulais vous prouver que les femmes savent brouiller les cartes. Car les vins de femmes avec qui je travaille sont plutôt puissants . » Les femmes savent brouiller les cartes. Philippe Ce n’est pas le flacon apporté par Thomas, un fronton blanc de La Colombière, qui va permettre de faire avancer la réflexion. Fermé, comme cela peut, hélas, parfois arriver sans être pour autant un jour-racine, ce 100% Bouysselet, un cépage que Diane Cauvin a sauvé en réussissant à le faire recenser dans le codex des cépages français, ne suscite aucun émoi particulier. Place donc au rouge de François dont s’échappent, dès l’ouverture, des effluves d’agrumes très marqués. Premier à se prononcer, Thomas devine très vite sa provenance, un Bourgogne, de la Côte de Nuits : « Il a du corps. C’est sanguin, ferreux. C’est très identitaire d’un terroir mais la patte de la personne, on ne la sent pas trop. J’ai plus l’impression de boire un Côte de Nuits qu’une femme . » Un avis pas forcément partagé par François : « C’est vrai qu’on sent bien le terroir. Mais il est vraiment sur le fruit, c’est très épuré. Sa première cuvée, c’est du jus de griotte. C’est très délicat . » Il en faudra davantage pour convaincre Philippe décidément très circonspect sur la question du genre : « J’aime bien mais ce n’est pas forcément très délicat. Il est difficile de déterminer quelles sont les caractéristiques d’un vin élaboré par une femme. » Et de citer, en guise de conclusion, Coco Chanel : « Vouloir être l’égal de l’homme, c’est vraiment un manque d’ambition . Les femmes, de toute façon, c’est compliqué… » Vivement le mois prochain ! 1 Sauvignon, Noëlla Morantin, 2012 2 Fronton, La Colombière, Diane Cauvin, 2014 3 Côte de Nuits Villages, Claire Naudin, 2012
- Aurélien Bory : Un ticket pour l’espace
Aurélien Bory, vous souvenez-vous de la première fois que l’idée de mettre en scène vous a traversé l’esprit ? C’était à l’école primaire. J’avais un instituteur formidable, M. Müller, qui animait un atelier de théâtre d’ombres. Le cours d’initiation m’avait passionné, mais à ma grande déception, on ne m’avait pas retenu dans le groupe final. Alors, de retour à la maison, avec mon frère, on avait fabriqué notre propre théâtre d’ombres. Pour moi, c’était une sorte de must , une merveille. Le top, indiscutablement. J’ai cet épisode en tête parce que récemment je me suis rendu compte qu’il y avait du théâtre d’ombres dans la plupart de mes spectacles. L’enfant que vous étiez habite donc plus ou moins consciemment vos créations ? Le rapport au jeu, qui est évident chez les enfants, est essentiel dans toute création. Pour créer, il faut être curieux et avoir le désir d’apprendre. Ce désir, cette curiosité, sont une part d’enfance qu’on n’a pas su éteindre. Mais enfant ou adulte, quelle que soit la quantité de connaissances qu’on accumule, on n’est jamais déterminé que par l’étendue de ce qu’on ignore. C’est une chance, parce que ce ne sont pas nos connaissances qui produisent du sens, mais le lien qu’on établit, le chemin qu’on trace entre elles. Ce qui est intéressant ce n’est pas l’accumulation, c’est le mouvement. Quel genre d’enfant étiez-vous ? Un enfant très heureux. Je suis né à Colmar. J’ai baigné dans les arts et dans la culture scientifique. Mon père, après les beaux-arts, a enseigné dans le technique. Il m’a initié aux arts visuels. Ma mère, qui tenait à ce que ses enfants fassent de la musique, m’a encouragé à pratiquer l’alto. D’une certaine manière, mon père a immergé mes yeux dans l’art, et ma mère m’y a plongé les oreilles. Quelle discipline vous procurait le plus de plaisir ? La discipline importait peu. J’étais surtout attiré par l’idée d’inventer. Quand on commence à pratiquer les arts très jeune, on est confronté immédiatement au problème de la technique. On est à la fois grisé par la possibilité de créer, et déstabilisé par la confrontation à l’inaccessible. J’ai pris assez tôt l’habitude de chercher des moyens d’alléger ce qui était fastidieux. Je prenais systématiquement l’oblique pour m’échapper des obstacles techniques. Mon père a immergé mes yeux dans l’art, et ma mère m’y a plongé les oreilles. Aurélien Bory C’était le cas à l’école ? Je n’étais pas un élève laborieux. Je trouvais les journées interminables même si, parfois, une matière que j’aimais m’offrait une respiration. C’était le cas de la géométrie. J’aimais sa puissance, sa simplicité. Découvrir, à 13 ans, qu’on peut calculer la distance de la terre au soleil en mesurant une ombre portée sur la terre, c’est fascinant. C’est la première rencontre avec la puissance du raisonnement. Pythagore, Thalès, ces lignes, ces triangles. C’est formidable. C’est beau. En famille comme à l’école, vous balanciez donc entre arts et sciences… Constamment. Après le bac, j’ai commencé des études scientifiques parce que je n’avais pas de plan de rechange. J’ai opté pour un IUT de physique. En même temps, il y avait la vie étudiante, la pratique du jonglage, les chansons que je composais à la guitare, les courts métrages que je réalisais, la cinéphilie (j’ai fait en parallèle une licence de cinéma) et toutes les expériences qu’on veut multiplier à cet âge-là. J’ai fini par une spécialisation dans l’acoustique, au Conservatoire national des arts et métiers. Pourquoi l’acoustique ? Parce que c’est une science à la frontière de l’art. J’ai travaillé un an et demi auprès d’un excellent acousticien de Strasbourg. J’ai fait par exemple l’acoustique de la Scène nationale de Mulhouse, où j’ai d’ailleurs présenté des spectacles quelques années après. Vous avez trouvé que le lieu sonnait bien ? Pas mal ! Et puis, si ça n’avait pas été le cas, je me serais bien gardé de le dire ! Justement, comment l’acousticien que vous étiez alors s’est-il mué en artiste et metteur en scène ? L’acousticien qui m’employait m’a proposé un CDI. Il avait tout un plan de carrière pour moi. Je l’aimais beaucoup, c’était un puits de science, mais j’ai refusé. J’avais 23 ans, je voulais mettre l’art au cœur de ma vie. J’ai quitté Strasbourg pour Toulouse, et j’ai tout recommencé à zéro. Pourquoi Toulouse ? Je suivais une amie très chère, Nathalie Hauwelle, qui est comédienne aujourd’hui. Elle voulait poursuivre ses études à Toulouse parce qu’elle était attirée par l’atelier de flamenco andalou que dirigeait Isabelle Soler. Et moi, ça me permettait de m’échapper. J’étais dans un état d’esprit d’aventure et de liberté. Je voulais tout tenter, je ne voulais rien regretter. Je suis arrivé en septembre. Un mois plus tard j’assistais au festival Circa, à Auch. En voyant les numéros, je me suis dit : l’an prochain, je serai sur la piste. C’était de la folie de penser ça. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé. Jusqu’alors, j’avais vécu dans la religion de l’art. Mais là, c’était une véritable entrée en matière. Comment y êtes-vous parvenu ? Par une série de hasards. J’ai rencontré le directeur du Lido, Henri Guichard, qui m’a proposé de postuler au studio de création. Comme j’avais appris à jongler seul, j’avais développé un style qui m’était propre et qui l’intéressait. J’ai postulé et intégré le Lido. Au contact des autres élèves, j’ai constaté que je n’avais pas de corps, pas de physique. Alors j’ai redoublé d’efforts. Je me levais tôt pour profiter de la salle. J’ai laissé la tête de côté et j’ai appris à penser avec le corps. Un autre hasard a voulu que je montre mes premiers travaux de jonglage au metteur en scène Mladem Materic, qui avait fui la Yougoslavie en guerre, et se trouvait en résidence au théâtre Garonne. J’étais allé voir son spectacle Le ciel est loin, la terre aussi , parce que l’affiche m’attirait, et parce que ce titre me parlait beaucoup. Il correspondait à ma situation. Je me sentais bien loin de la réalité, et bien loin, aussi, de l’accomplissement de mes rêves. En voyant ce spectacle, j’ai compris ce que c’était qu’un auteur . J’ai compris que le théâtre n’était pas donné, et qu’inventer son théâtre était un devoir. Deux ans plus tard, j’intégrais sa compagnie, le Tattoo Théâtre, pour la création de L’Odyssée , en 1999. Et c’est en sortant de cette expérience très riche que j’ai pris la décision de me lancer dans ma propre aventure : une trilogie qui poserait la question de l’espace. Tous vos projets, d’ailleurs, soulèvent cette question. Pourquoi ? Quand j’ai décidé de me lancer dans la création de la trilogie, j’étais encore dans le jonglage de bâtons imaginé au studio de création du Lido. C’est dans ce contexte que Nathalie Hauwelle m’a offert une carte postale qui représentait la danse des bâtons d’Oscar Schlemmer, peintre et chorégraphe du Bahaus. Ça m’a conduit à m’intéresser au Bahaus. Découverte extraordinaire pour moi. Puis à Oscar Schlemmer. Dans un de ses écrits ( L’homme et la figure d’art) , je suis tombé sur ces deux phrases devenues fondamentales dans mon travail : « Le théâtre est un art de l’espace. » et « Qu’est-ce-que l’espace ? Il y a l’espace à trois dimensions, l’espace à deux dimensions et l’espace à une dimension ». Je me suis dit : « C’est ça ! Je vais faire un spectacle à trois dimensions, un deuxième à deux dimensions et un troisième à une dimension ! » Le volume, le plan et la ligne. 15 ans après la création du premier volet, quel regard portez-vous sur cette trilogie ? J’ai toujours un grand plaisir à jouer IJK , le premier spectacle, mais je reste insatisfait. On pense toujours qu’on peut revenir sur une écriture après coup, mais ce n’est pas le cas. C’est dans le processusd’écriture que les choses se mettent en place. On défend les faiblesses d’un spectacle en le jouant, mais on ne peut pas les effacer. IJK a tout de même été un succès. Il m’a donné une visibilité internationale. J’étais très heureux de cela. J’ai gardé la petite affichette Complet , qui était collée à la vitre du théâtre de la Digue le jour de la première… Plan B , le deuxième, est un modèle pour moi. Le concept était plus fort. J’y ai corrigé les défauts de IJK . Et puis c’était une rencontre d’artiste avec Phil Soltanoff. Même si je garde les autres spectacles au répertoire, je pense que Plan B est celui des trois qui a trouvé sa forme idéale. Ça ne met pas pour autant un terme à ma réflexion sur l’espace. C’est le trajet que j’ai choisi et je ne vais pas déroger à la règle. Où ce trajet vous mène-t-il désormais ? Depuis deux ans, je me penche sur d’autres formes d’art, comme les installations, l’urbanisme (j’ai répondu à une commande de la ville de Nantes pour la restructuration d’un boulevard), où l’architecture, avec le projet du théâtre de la Digue. Pour moi l’architecture, l’urbanisme, ce n’est pas neutre. L’espace dicte nos actions. S’il y a une porte, on passera par elle, pas à côté. Quant à notre regard, il ne peut passer que par les fenêtres. L’espace dicte nos comportements. C’est important de l’intégrer. C’est pour cela que je fais en sorte d’être sans cesse dans mon sujet, de soulever la question de l’espace. Espæce , mon onzième spectacle dont les avant-premières auront lieu au TNT en juin avant la création cet été à Avignon, ne traite que de ça. Qu’est-ce donc qu’ Espæce ? Espæce est inspiré d’Espèces d’espaces , de Georges Perec. Le titre du livre est une juxtaposition. Celui du spectacle, une superposition. Je fonctionne par strate pour explorer quatre éléments communs à Perec et au théâtre : l’espace, le trompe-l’œil, la disparition et la trace. J’essaie de dessiner une forme de portrait de Perec. Il était orphelin. Sa mère a été déportée à Auschwitz alors qu’il avait cinq ans. Cette disparition est déterminante dans son devenir d’écrivain. Elle est à la fois très cryptée et omniprésente dans son œuvre. La Nouvelle Digue doit être traversée par la vie, et donc par les associations et les entreprises. Cryptée ? Un exemple : sa mère a été déportée le 11 février 1943. Cette date revient sans cesse dans son œuvre. Le 11 est présent partout. Dans le recueil de poèmes Alphabets , par exemple, composé de onzains comprenant chacun les dix lettres de l’alphabet les plus courantes de la langue française + une des 16 autres. Il y a aussi La disparition , roman écrit sans la lettre E, c’est-à-dire sans “eux”, sans les parents. Ou encore La vie mode d’emploi , dans lequel on parcourt les pièces d’un immeuble comme le cavalier parcourt l’échiquier, c’est-à-dire en formant des L (elle). Et ces L, liés les uns aux autres, tracent des double S, des SS, partout. C’est là que résident le génie, la souffrance de Perec, et l’articulation entre la lettre et son histoire. Vous semblez ému à l’évocation de cette dimension de l’œuvre de Perec… Je suis touché par ce jeu de cache-cache dans lequel on ne sait plus si ce qui domine est la peur d’être découvert ou la peur de ne pas l’être. Perec a réussi à produire une œuvre autobiographique qui échappe à tout narcissisme et qui porte une problématique particulière : l’impossibilité de dire la chose telle qu’elle est, et la nécessité de laisser une trace. Je suis d’autant plus touché que c’est à un Toulousain, Bernard Magné, un homme génial disparu en 2012, qu’on doit le décryptage de la plupart de ces énigmes. Le titre Espæce est d’ailleurs un hommage à ce grand spécialiste de Perec, inventeur à son sujet du concept d’ æncrage , qui évoque l’ancrage dans le réel et l’encrage de la page. Pourquoi, bien que vous manifestiez un goût prononcé pour les Lettres, faites-vous aussi peu appel au langage dans vos créations ? Parce que mon travail, c’est de faire parler l’espace dans la langue qui lui est propre. Et là, les mots ne viennent pas facilement ! Mieux vaut s’en remettre aux lois de la physique. Cela dit, dans Espæce , en plus des artistes du mouvement (danseurs et artistes de cirque), j’ai fait appel au comédien Olivier Martin-Salvan, un acrobate des mots, et à la chanteuse Claire Lefilliâtre. Il y aura donc des mots… et du chant. La trace, comme l’espace, semble être un leitmotiv chez vous… C’est une question qui m’intéresse. Quelle trace les gens laissent-ils quand ils se déplacent dans une ville ? Que reste-t-il de la trace d’un corps dans un fauteuil ? Que reste-t-il du passé industriel d’une machine quand elle est sortie de son contexte ? Quelle trace laisse un spectacle dans l’œil du spectateur ? C’est une chose importante que l’idée de la trace. Une idée qui nous dépasse. Dansmon travail, je place toujours l’être humain face à quelque chose qui le dépasse. C’est comme ça que je ressens mon rapport au monde. Quelle trace cherchez-vous à laisser dans l’œil de votre spectateur ? Ce qui se révèle sur scène concerne avant tout celui qui regarde. C’est la magie du théâtre. Votre compagnie s’est installée pour 18 mois au théâtre de la Digue, fermé depuis 2005, pour imaginer un avenir à ce lieu emblématique de Toulouse. Qu’envisagez-vous exactement ? La nouvelle Digue sera organisée autour de trois axes. D’abord un lieu de création, de résidence. Ensuite un lieu fonctionnant en économie mixte (c’est-à-dire ouvert aux événements d’entreprises). Enfin, un lieu ouvert sur la ville, sur le quartier, sur des collaborations de tous types. Chacun de ces trois axes participe au déplacement, au décloisonnement. On souhaite provoquer du frottement entre les différents milieux qui animent la ville. Il y a à la fois de l’ancrage local, de l’international et de l’interculturel dans les pratiques. Ici on viendra faire des choses, on se rencontrera dans le travail. On se connaîtra en faisant, parce qu’il n’y a qu’en faisant qu’on produit du sens. Je place toujours l’être humain face à quelque chose qui le dépasse. Les artistes rechignent généralement à côtoyer le milieu entrepreneurial. Ça ne semble pas être votre cas… Quand je vois des équipes de prototypers dans les entreprises, je me dis que les metteurs en scène ne sont pas si éloignés que ça de leur univers. J’aime la scénographie, l’ingéniosité, les systèmes à inventer. Vu que c’est présent dans mon travail, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire des choses ensemble, boire des coups, travailler. Pourquoi avoir de la défiance pour l’entreprise ? Il vaut mieux avoir de la défiance pour son propre milieu ! La Digue, c’est un petit lieu. C’est modeste, et en même temps il faut avoir une grande ambition, rebattre les cartes, s’inspirer de ce qui existe ailleurs. Ça soulève tout un tas de questions comme le rapport à la jeunesse ou les relations avec les entreprises. Les entreprises ont parfois du mal à venir vers les artistes parce qu’elles ont l’impression de ne servir qu’à pallier le manque de financements publics. Ici, j’ai envie de leur trouver un intérêt, un intérêt qui nous projette ensemble vers l’avenir. La nouvelle Digue doit être traversée par la vie, et donc par les associations et les entreprises. Pourquoi avoir accepté la proposition de la mairie de Toulouse ? Pour être précis, c’est moi qui ai sollicité la mairie de Toulouse. Il n’existait pas de projet viable pour la Digue. J’en avais un. On s’est mis d’accord pour phaser nos discussions. En commençant par une phase de préfiguration de 18 mois, dans le cadre d’une convention d’occupation entre la mairie et la Compagnie 111. L’idée consiste à habiter le lieu pour le penser. On avait une idée de départ, mais une fois qu’on est sur place, on pense autrement. Pour l’instant, on a un engagement sur la préfiguration. Il va falloir ensuite trouver l’argent. Même si notre état d’esprit est d’entrer dans une démarche d’économies, la volonté politique est indispensable. J’espère convaincre avec un lieu novateur jusque dans son architecture. Un lieu ancré dans son quartier et décloisonné, qui rayonnera nationalement et internationalement. Quel est le calendrier ? Nous soumettrons une préfiguration en juillet, qui donnera lieu à des échanges et des discussions à l’automne. En cas d’issue positive, on peut considérer que nous sommes aujourd’hui à trois ans de l’ouverture. Diriger et animer le théâtre où vous avez créé votre premier spectacle, voilà qui aurait de l’allure… Un artiste est toujours le produit d’un contexte. Ce contexte est fait de gens, de courants, d’institutions, d’aventures diverses. Il se trouve que je suis issu du contexte toulousain. Et ce que je fais a à voir avec le contexte toulousain. La présence du cirque dans mon travail. La construction (je pense à l’aventure du Royal de Luxe qui a laissé beaucoup de traces ici), et un contexte théâtral spécifique : la Digue, où j’ai créé mon premier spectacle, le théâtre Garonne qui a eu une influence majeure dans ma construction, et le TNT qui m’a suivi, coproduit et encouragé. Je suis issu de ce contexte. C’est à Toulouse que je me suis épanoui et construit. Inventer un lieu, je pourrais le faire ailleurs, mais c’est ici que j’ai envie de le faire.
- Aurélien Bory : Un ticket pour l'espace
Aurélien Bory, vous souvenez-vous de la première fois que l’idée de mettre en scène vous a traversé l’esprit ? C’était à l’école primaire. J’avais un instituteur formidable, M. Müller, qui animait un atelier de théâtre d’ombres. Le cours d’initiation m’avait passionné, mais à ma grande déception, on ne m’avait pas retenu dans le groupe final. Alors, de retour à la maison, avec mon frère, on avait fabriqué notre propre théâtre d’ombres. Pour moi, c’était une sorte de must , une merveille. Le top, indiscutablement. J’ai cet épisode en tête parce que récemment je me suis rendu compte qu’il y avait du théâtre d’ombres dans la plupart de mes spectacles. L’enfant que vous étiez habite donc plus ou moins consciemment vos créations ? Le rapport au jeu, qui est évident chez les enfants, est essentiel dans toute création. Pour créer, il faut être curieux et avoir le désir d’apprendre. Ce désir, cette curiosité, sont une part d’enfance qu’on n’a pas su éteindre. Mais enfant ou adulte, quelle que soit la quantité de connaissances qu’on accumule, on n’est jamais déterminé que par l’étendue de ce qu’on ignore. C’est une chance, parce que ce ne sont pas nos connaissances qui produisent du sens, mais le lien qu’on établit, le chemin qu’on trace entre elles. Ce qui est intéressant ce n’est pas l’accumulation, c’est le mouvement. Quel genre d’enfant étiez-vous ? Un enfant très heureux. Je suis né à Colmar. J’ai baigné dans les arts et dans la culture scientifique. Mon père, après les beaux-arts, a enseigné dans le technique. Il m’a initié aux arts visuels. Ma mère, qui tenait à ce que ses enfants fassent de la musique, m’a encouragé à pratiquer l’alto. D’une certaine manière, mon père a immergé mes yeux dans l’art, et ma mère m’y a plongé les oreilles. Quelle discipline vous procurait le plus de plaisir ? La discipline importait peu. J’étais surtout attiré par l’idée d’inventer. Quand on commence à pratiquer les arts très jeune, on est confronté immédiatement au problème de la technique. On est à la fois grisé par la possibilité de créer, et déstabilisé par la confrontation à l’inaccessible. J’ai pris assez tôt l’habitude de chercher des moyens d’alléger ce qui était fastidieux. Je prenais systématiquement l’oblique pour m’échapper des obstacles techniques. Mon père a immergé mes yeux dans l’art, et ma mère m’y a plongé les oreilles. Aurélien Bory C’était le cas à l’école ? Je n’étais pas un élève laborieux. Je trouvais les journées interminables même si, parfois, une matière que j’aimais m’offrait une respiration. C’était le cas de la géométrie. J’aimais sa puissance, sa simplicité. Découvrir, à 13 ans, qu’on peut calculer la distance de la terre au soleil en mesurant une ombre portée sur la terre, c’est fascinant. C’est la première rencontre avec la puissance du raisonnement. Pythagore, Thalès, ces lignes, ces triangles. C’est formidable. C’est beau. En famille comme à l’école, vous balanciez donc entre arts et sciences… Constamment. Après le bac, j’ai commencé des études scientifiques parce que je n’avais pas de plan de rechange. J’ai opté pour un IUT de physique. En même temps, il y avait la vie étudiante, la pratique du jonglage, les chansons que je composais à la guitare, les courts métrages que je réalisais, la cinéphilie (j’ai fait en parallèle une licence de cinéma) et toutes les expériences qu’on veut multiplier à cet âge-là. J’ai fini par une spécialisation dans l’acoustique, au Conservatoire national des arts et métiers. Pourquoi l’acoustique ? Parce que c’est une science à la frontière de l’art. J’ai travaillé un an et demi auprès d’un excellent acousticien de Strasbourg. J’ai fait par exemple l’acoustique de la Scène nationale de Mulhouse, où j’ai d’ailleurs présenté des spectacles quelques années après. Vous avez trouvé que le lieu sonnait bien ? Pas mal ! Et puis, si ça n’avait pas été le cas, je me serais bien gardé de le dire ! Justement, comment l’acousticien que vous étiez alors s’est-il mué en artiste et metteur en scène ? L’acousticien qui m’employait m’a proposé un CDI. Il avait tout un plan de carrière pour moi. Je l’aimais beaucoup, c’était un puits de science, mais j’ai refusé. J’avais 23 ans, je voulais mettre l’art au cœur de ma vie. J’ai quitté Strasbourg pour Toulouse, et j’ai tout recommencé à zéro. Pourquoi Toulouse ? Je suivais une amie très chère, Nathalie Hauwelle, qui est comédienne aujourd’hui. Elle voulait poursuivre ses études à Toulouse parce qu’elle était attirée par l’atelier de flamenco andalou que dirigeait Isabelle Soler. Et moi, ça me permettait de m’échapper. J’étais dans un état d’esprit d’aventure et de liberté. Je voulais tout tenter, je ne voulais rien regretter. Je suis arrivé en septembre. Un mois plus tard j’assistais au festival Circa, à Auch. En voyant les numéros, je me suis dit : l’an prochain, je serai sur la piste. C’était de la folie de penser ça. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé. Jusqu’alors, j’avais vécu dans la religion de l’art. Mais là, c’était une véritable entrée en matière. Comment y êtes-vous parvenu ? Par une série de hasards. J’ai rencontré le directeur du Lido, Henri Guichard, qui m’a proposé de postuler au studio de création. Comme j’avais appris à jongler seul, j’avais développé un style qui m’était propre et qui l’intéressait. J’ai postulé et intégré le Lido. Au contact des autres élèves, j’ai constaté que je n’avais pas de corps, pas de physique. Alors j’ai redoublé d’efforts. Je me levais tôt pour profiter de la salle. J’ai laissé la tête de côté et j’ai appris à penser avec le corps. Un autre hasard a voulu que je montre mes premiers travaux de jonglage au metteur en scène Mladem Materic, qui avait fui la Yougoslavie en guerre, et se trouvait en résidence au théâtre Garonne. J’étais allé voir son spectacle Le ciel est loin, la terre aussi , parce que l’affiche m’attirait, et parce que ce titre me parlait beaucoup. Il correspondait à ma situation. Je me sentais bien loin de la réalité, et bien loin, aussi, de l’accomplissement de mes rêves. En voyant ce spectacle, j’ai compris ce que c’était qu’un auteur . J’ai compris que le théâtre n’était pas donné, et qu’inventer son théâtre était un devoir. Deux ans plus tard, j’intégrais sa compagnie, le Tattoo Théâtre, pour la création de L’Odyssée , en 1999. Et c’est en sortant de cette expérience très riche que j’ai pris la décision de me lancer dans ma propre aventure : une trilogie qui poserait la question de l’espace. Tous vos projets, d’ailleurs, soulèvent cette question. Pourquoi ? Quand j’ai décidé de me lancer dans la création de la trilogie, j’étais encore dans le jonglage de bâtons imaginé au studio de création du Lido. C’est dans ce contexte que Nathalie Hauwelle m’a offert une carte postale qui représentait la danse des bâtons d’Oscar Schlemmer, peintre et chorégraphe du Bahaus. Ça m’a conduit à m’intéresser au Bahaus. Découverte extraordinaire pour moi. Puis à Oscar Schlemmer. Dans un de ses écrits ( L’homme et la figure d’art) , je suis tombé sur ces deux phrases devenues fondamentales dans mon travail : « Le théâtre est un art de l’espace. » et « Qu’est-ce-que l’espace ? Il y a l’espace à trois dimensions, l’espace à deux dimensions et l’espace à une dimension ». Je me suis dit : « C’est ça ! Je vais faire un spectacle à trois dimensions, un deuxième à deux dimensions et un troisième à une dimension ! » Le volume, le plan et la ligne. 15 ans après la création du premier volet, quel regard portez-vous sur cette trilogie ? J’ai toujours un grand plaisir à jouer IJK , le premier spectacle, mais je reste insatisfait. On pense toujours qu’on peut revenir sur une écriture après coup, mais ce n’est pas le cas. C’est dans le processusd’écriture que les choses se mettent en place. On défend les faiblesses d’un spectacle en le jouant, mais on ne peut pas les effacer. IJK a tout de même été un succès. Il m’a donné une visibilité internationale. J’étais très heureux de cela. J’ai gardé la petite affichette Complet , qui était collée à la vitre du théâtre de la Digue le jour de la première… Plan B , le deuxième, est un modèle pour moi. Le concept était plus fort. J’y ai corrigé les défauts de IJK . Et puis c’était une rencontre d’artiste avec Phil Soltanoff. Même si je garde les autres spectacles au répertoire, je pense que Plan B est celui des trois qui a trouvé sa forme idéale. Ça ne met pas pour autant un terme à ma réflexion sur l’espace. C’est le trajet que j’ai choisi et je ne vais pas déroger à la règle. Où ce trajet vous mène-t-il désormais ? Depuis deux ans, je me penche sur d’autres formes d’art, comme les installations, l’urbanisme (j’ai répondu à une commande de la ville de Nantes pour la restructuration d’un boulevard), où l’architecture, avec le projet du théâtre de la Digue. Pour moi l’architecture, l’urbanisme, ce n’est pas neutre. L’espace dicte nos actions. S’il y a une porte, on passera par elle, pas à côté. Quant à notre regard, il ne peut passer que par les fenêtres. L’espace dicte nos comportements. C’est important de l’intégrer. C’est pour cela que je fais en sorte d’être sans cesse dans mon sujet, de soulever la question de l’espace. Espæce , mon onzième spectacle dont les avant-premières auront lieu au TNT en juin avant la création cet été à Avignon, ne traite que de ça. Qu’est-ce donc qu’ Espæce ? Espæce est inspiré d’Espèces d’espaces , de Georges Perec. Le titre du livre est une juxtaposition. Celui du spectacle, une superposition. Je fonctionne par strate pour explorer quatre éléments communs à Perec et au théâtre : l’espace, le trompe-l’œil, la disparition et la trace. J’essaie de dessiner une forme de portrait de Perec. Il était orphelin. Sa mère a été déportée à Auschwitz alors qu’il avait cinq ans. Cette disparition est déterminante dans son devenir d’écrivain. Elle est à la fois très cryptée et omniprésente dans son œuvre. La Nouvelle Digue doit être traversée par la vie, et donc par les associations et les entreprises. Cryptée ? Un exemple : sa mère a été déportée le 11 février 1943. Cette date revient sans cesse dans son œuvre. Le 11 est présent partout. Dans le recueil de poèmes Alphabets , par exemple, composé de onzains comprenant chacun les dix lettres de l’alphabet les plus courantes de la langue française + une des 16 autres. Il y a aussi La disparition , roman écrit sans la lettre E, c’est-à-dire sans “eux”, sans les parents. Ou encore La vie mode d’emploi , dans lequel on parcourt les pièces d’un immeuble comme le cavalier parcourt l’échiquier, c’est-à-dire en formant des L (elle). Et ces L, liés les uns aux autres, tracent des double S, des SS, partout. C’est là que résident le génie, la souffrance de Perec, et l’articulation entre la lettre et son histoire. Vous semblez ému à l’évocation de cette dimension de l’œuvre de Perec… Je suis touché par ce jeu de cache-cache dans lequel on ne sait plus si ce qui domine est la peur d’être découvert ou la peur de ne pas l’être. Perec a réussi à produire une œuvre autobiographique qui échappe à tout narcissisme et qui porte une problématique particulière : l’impossibilité de dire la chose telle qu’elle est, et la nécessité de laisser une trace. Je suis d’autant plus touché que c’est à un Toulousain, Bernard Magné, un homme génial disparu en 2012, qu’on doit le décryptage de la plupart de ces énigmes. Le titre Espæce est d’ailleurs un hommage à ce grand spécialiste de Perec, inventeur à son sujet du concept d’ æncrage , qui évoque l’ancrage dans le réel et l’encrage de la page. Pourquoi, bien que vous manifestiez un goût prononcé pour les Lettres, faites-vous aussi peu appel au langage dans vos créations ? Parce que mon travail, c’est de faire parler l’espace dans la langue qui lui est propre. Et là, les mots ne viennent pas facilement ! Mieux vaut s’en remettre aux lois de la physique. Cela dit, dans Espæce , en plus des artistes du mouvement (danseurs et artistes de cirque), j’ai fait appel au comédien Olivier Martin-Salvan, un acrobate des mots, et à la chanteuse Claire Lefilliâtre. Il y aura donc des mots… et du chant. La trace, comme l’espace, semble être un leitmotiv chez vous… C’est une question qui m’intéresse. Quelle trace les gens laissent-ils quand ils se déplacent dans une ville ? Que reste-t-il de la trace d’un corps dans un fauteuil ? Que reste-t-il du passé industriel d’une machine quand elle est sortie de son contexte ? Quelle trace laisse un spectacle dans l’œil du spectateur ? C’est une chose importante que l’idée de la trace. Une idée qui nous dépasse. Dansmon travail, je place toujours l’être humain face à quelque chose qui le dépasse. C’est comme ça que je ressens mon rapport au monde. Quelle trace cherchez-vous à laisser dans l’œil de votre spectateur ? Ce qui se révèle sur scène concerne avant tout celui qui regarde. C’est la magie du théâtre. Votre compagnie s’est installée pour 18 mois au théâtre de la Digue, fermé depuis 2005, pour imaginer un avenir à ce lieu emblématique de Toulouse. Qu’envisagez-vous exactement ? La nouvelle Digue sera organisée autour de trois axes. D’abord un lieu de création, de résidence. Ensuite un lieu fonctionnant en économie mixte (c’est-à-dire ouvert aux événements d’entreprises). Enfin, un lieu ouvert sur la ville, sur le quartier, sur des collaborations de tous types. Chacun de ces trois axes participe au déplacement, au décloisonnement. On souhaite provoquer du frottement entre les différents milieux qui animent la ville. Il y a à la fois de l’ancrage local, de l’international et de l’interculturel dans les pratiques. Ici on viendra faire des choses, on se rencontrera dans le travail. On se connaîtra en faisant, parce qu’il n’y a qu’en faisant qu’on produit du sens. Je place toujours l'être humain face à quelque chose qui le dépasse. Les artistes rechignent généralement à côtoyer le milieu entrepreneurial. Ça ne semble pas être votre cas… Quand je vois des équipes de prototypers dans les entreprises, je me dis que les metteurs en scène ne sont pas si éloignés que ça de leur univers. J’aime la scénographie, l’ingéniosité, les systèmes à inventer. Vu que c’est présent dans mon travail, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire des choses ensemble, boire des coups, travailler. Pourquoi avoir de la défiance pour l’entreprise ? Il vaut mieux avoir de la défiance pour son propre milieu ! La Digue, c’est un petit lieu. C’est modeste, et en même temps il faut avoir une grande ambition, rebattre les cartes, s’inspirer de ce qui existe ailleurs. Ça soulève tout un tas de questions comme le rapport à la jeunesse ou les relations avec les entreprises. Les entreprises ont parfois du mal à venir vers les artistes parce qu’elles ont l’impression de ne servir qu’à pallier le manque de financements publics. Ici, j’ai envie de leur trouver un intérêt, un intérêt qui nous projette ensemble vers l’avenir. La nouvelle Digue doit être traversée par la vie, et donc par les associations et les entreprises. Pourquoi avoir accepté la proposition de la mairie de Toulouse ? Pour être précis, c’est moi qui ai sollicité la mairie de Toulouse. Il n’existait pas de projet viable pour la Digue. J’en avais un. On s’est mis d’accord pour phaser nos discussions. En commençant par une phase de préfiguration de 18 mois, dans le cadre d’une convention d’occupation entre la mairie et la Compagnie 111. L’idée consiste à habiter le lieu pour le penser. On avait une idée de départ, mais une fois qu’on est sur place, on pense autrement. Pour l’instant, on a un engagement sur la préfiguration. Il va falloir ensuite trouver l’argent. Même si notre état d’esprit est d’entrer dans une démarche d’économies, la volonté politique est indispensable. J’espère convaincre avec un lieu novateur jusque dans son architecture. Un lieu ancré dans son quartier et décloisonné, qui rayonnera nationalement et internationalement. Quel est le calendrier ? Nous soumettrons une préfiguration en juillet, qui donnera lieu à des échanges et des discussions à l’automne. En cas d’issue positive, on peut considérer que nous sommes aujourd’hui à trois ans de l’ouverture. Diriger et animer le théâtre où vous avez créé votre premier spectacle, voilà qui aurait de l’allure… Un artiste est toujours le produit d’un contexte. Ce contexte est fait de gens, de courants, d’institutions, d’aventures diverses. Il se trouve que je suis issu du contexte toulousain. Et ce que je fais a à voir avec le contexte toulousain. La présence du cirque dans mon travail. La construction (je pense à l’aventure du Royal de Luxe qui a laissé beaucoup de traces ici), et un contexte théâtral spécifique : la Digue, où j’ai créé mon premier spectacle, le théâtre Garonne qui a eu une influence majeure dans ma construction, et le TNT qui m’a suivi, coproduit et encouragé. Je suis issu de ce contexte. C’est à Toulouse que je me suis épanoui et construit. Inventer un lieu, je pourrais le faire ailleurs, mais c’est ici que j’ai envie de le faire.
- Pouvoir d’agir VS pouvoir d’achat
Stéphanie Calas « Les gens ne savent pas que neuf élus sur dix ne gagnent rien ». Stéphanie Calas ne touche aucune indemnité. Conseillère municipale de Gragnague et conseillère départementale suppléante, elle en a aussi été de sa poche pour se faire élire : « une campagne, c’est d’abord un emprunt ». Afin de se rapprocher de son village, cette mère célibataire de deux jeunes enfants a troqué son poste de responsable marketing dans la grande distribution pour la fonction publique, laissant s’envoler un tiers de ses revenus. « Mes enfants me disent : “tu t’occupes tout le temps des autres et nous, on n’a pas d’argent !” ». Elle n’est pas la seule dans ce cas : le maire de cette commune haut-garonnaise de moins de 2000 habitants est contraint de travailler, ses 790 euros d’indemnités mensuelles ne lui permettant pas de se consacrer entièrement à sa commune : « En zone rurale, les élus devraient être à plein temps. C’est pour cela qu’il y autant de retraités parmi eux. Et ce n’est pas vraiment l’idéal ! ». PAS DE BLÉ Jean-Marc Dumoulin Les indemnités de fonction – ne parlez surtout pas de salaire ou de rémunération, même si dans les faits, cela y ressemble comme deux gouttes d’eau – dépendent du nombre d’habitants. À Villemur- sur-Tarn, il y en a 5763. En débarquant à la mairie il y a deux ans, Jean-Marc Dumoulin a fait réduire le montant de ses indemnités et celles de ses adjoints pour compenser la baisse des dotations : « Compte tenu de ce qu’on demande aux gens, il faut être solidaire ». À 57 ans, il touche 1300 euros nets par mois, auxquels il ajoute 1100 euros en tant que Président de la communauté de com- mune de Val’Aïgo. C’est largement suffisant : « Je ne fais pas ça pour le blé. Ma maison est payée, je n’ai pas un grand train de vie. Je suis quelqu’un de simple ! » . Un autre disposé à sacrifier à la politique une bonne partie de ses revenus, c’est Jean-Luc Lagleize. L’adjoint municipal toulousain au développement urbanistique, président de la commission aménagements et politiques foncières à la métropole et président du Modem 31, est par ailleurs à la tête d’une boîte de gestion de patrimoine. Il a cédé ses parts début mai « tant qu’elles valaient quelque chose ». Elles lui rapportaient trois fois plus que ses indemnités mensuelles de 2400 euros : « J’ai la chance de vivre avec une personne très tolérante. Je lui ai demandé si elle acceptait un tel risque financier. Que mes revenus baissent jusqu’en 2020. Quitte à vendre la voiture (une BMW Z4). On anticipe la chute de niveau de vie, il y a des choix à faire… On ira moins souvent chez Sarran ou à l’Amphitryon ! ». PAS DE SOMMEIL Jean-Luc Lagleize S’il abandonne pour un temps sa carrière de conseiller fiscal, c’est qu’il croule sous les responsabilités. Les grands projets du Toulouse de demain, le développement des cœurs de quartier, la vice-présidence d’ Oppidéa , le premier secrétariat de l’Établissement Public Foncier Local, l’administration de Tisséo et d’ Habitat Toulouse , etc. Sans pouvoir répondre à toutes les demandes, il travaille entre 70 et 90 heures par semaine : « Je n’imaginais pas que ce serait aussi chronophage. Je rentre chez moi le soir, tout le monde dort. Je pars le matin, tout le monde dort. Depuis avril 2014, moi je ne dors plus. Notez, tant qu’il n’y a personne à ma place dans le lit ! ». Pour tenir le coup, il a repris le sport, deux à trois fois par semaine avec un coach : « ça fait un bien fou, c’est vital ». Il estime qu’il faudrait au moins deux fois plus d’élus majoritaires dans la quatrième ville de France. SI VOUS VOUS APPELEZ MOUDENC OU COHEN, ON VOUS RECASERA TOUJOURS COMME CONSEILLER TECHNIQUE… MAIS LES PETITS MECS COMME NOUS, ILS N’ONT PAS DE COUVERTURE. Jean-Marc Dumoulin, maire de Villemur-sur-Tarn Michèle Bleuze Conseillère en charge des espaces verts et de la biodiversité dans la précédente mandature, Michèle Bleuze a elle aussi frôlé le surmenage. Salariée en parallèle dans une banque, elle n’avait pas pu demander la suspension de son contrat de travail, réservée aux maires et aux adjoints. Elle a exercé ses mandats à la mairie et à la métropole – indemnisés 1800 euros par mois, dont elle reversait 15% à son parti – sur son temps de repos, ses vacances et ses RTT. Le Capitole, la Métropole, la permanence, le parti, l’agence, les conseils, les commissions, les inaugurations… « Heureusement que mes enfants étaient adolescents ! Ça a été six années très lourdes en terme d’emploi du temps. À ce rythme, je n’aurais pas pu continuer plus longtemps. C’est difficile de prendre un tel engagement quand on est salarié. Et c’est pour cela qu’on est sous-représenté parmi les élus ». Soumis aux cadences infernales, sur le pont du lundi matin au dimanche soir, Jean-Marc Dumoulin, le maire de Villemur-sur-Tarn, craint, pour sa part, la réforme territoriale en cours. L’an prochain, les communautés de communes devront dépasser 15 000 habitants, et certaines se verront contraintes de fusionner : « l’État joue aux apprentis sorciers. Avec cette loi, il y aura toujours plus de travail pour moins d’élus. Ce sera intenable ». PAS DE PLAN B Jean-Marc Dumoulin fait partie de ces élus qui n’ont pas de plan B. Sa PME tourne au ralenti depuis la fermeture de l’usine Molex de Villemur-sur-Tarn dont elle était sous-traitante. Il n’en est aujourd’hui que le gérant bénévole : « Si je perdais mes mandats, je me retrouverais sans revenu et sans chômage. À 57 ans, c’est compliqué. Si vous vous appelez Moudenc ou Cohen, on vous recasera toujours comme conseiller technique… mais les petits mecs comme nous, ils n’ont pas de couverture ». Stéphane Carassou Ancien responsable du logement dans l’équipe Cohen et président d’ Habitat Toulouse , Stéphane Carassou n’était pourtant pas davantage protégé contre une défaite électorale. Celle de 2014 l’a obligé à repartir de zéro : « Ça a été complexe, j’ai dû me recentrer sur moi-même. Le retour à la vie civile n’est pas aussi simple qu’on le croit, il y a beaucoup de fantasmes. Je n’ai pas du tout croulé sous les offres d’emploi ! ». Comme adjoint et vice-président de communauté de communes, il a pu bénéficier d’une allocation différentielle de fin de mandat : 80% de ses indemnités lui ont été versés pendant 6 mois. À peine le temps de se retourner et de monter une boîte de conseil en stratégie et communication, qui n’a fait que vivoter. Réseau, expérience, compétences… être un ancien élu ne l’a pas toujours servi : « Certains employeurs rejettent votre candidature à cause de vos opinions politiques ou parce qu’ils sont mal à l’aise avec votre notoriété. Ça, on ne le dit pas ». Un an plus tard, Stéphane Carassou a saisi une opportunité d’embauche dans le secteur du logement social, qu’il connaît bien. PAS DE RENTE Liem Hoang-Ngoc Député européen jusqu’en 2014, frondeur du PS avant d’en claquer la porte, Liem Hoang-Ngoc a pu de son côté retrouver son poste de maître de conférence à La Sorbonne, ses revenus chutant de 6000 à 3000 euros. Élu conseiller d’opposition de la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées – « mes indemnités couvrent à peine les frais de déplacement » -, il habite une partie de la semaine avec sa compagne dans le Gers. L’homme distingue deux types d’élus : « les parlementaires bien protégés, et les autres ». Il peste contre ceux qui font allégeance à leur parti pour se faire recaser en toute occasion : « Ils connaissent les bonnes personnes, dans le bon courant. L’important pour eux, c’est d’être remarqué par l’appareil du parti. Le reste, idées ou convictions, ils s’en foutent ». Ceux qui professionnalisent la politique : « la licence d’histoire de Manuel Valls ne lui a servi qu’à entrer à l’UNEF. Ces gens-là ne savent rien faire de plus ». C’est la raison pour laquelle Jean-Luc Lagleize et d’autres militent contre le cumul des mandats dans la durée : « Il faut mettre fin aux rentes de situation qui rendent la politique et son personnel détestables. On doit offrir à chaque citoyen la possibilité de consacrer un temps de sa vie à la communauté ». Et cela passe par la réinsertion professionnelle de tous les élus après leur mandat : « Si on n’est pas retraité ou fonctionnaire, il n’y a pas de retour possible à la vie civile. Une fois qu’on est élu, il faut tout faire pour le rester parce que sinon, on se casse la gueule et on est rétamé ».
- Pierre Cohen : L’amour vache
Pierre Cohen, pourquoi dîtes-vous être devenu maire de Toulouse grâce à Lionel Jospin ? Parce que j’étais presque sûr qu’on allait gagner la présidentielle en 2002. Dans mon esprit, j’allais m’investir au sein d’une commission comme le fait aujourd’hui Catherine Lemorton. Entre 1997 et 2002, j’avais pris beaucoup de plaisir dans mon mandat de député. C’était très satisfaisant intellectuellement. Vu que, d’autre part, je commençais à avoir un peu fait le tour de la question à Ramonville, j’avais décidé d’annoncer que j’allais quitter mon mandat de maire. Ramonville ne vous suffisait plus ? Quand vous travaillez à l’Assemblée Nationale sur les enjeux de l’aéronautique, la recherche ou le monde universitaire, vous êtes sur des problématiques nationales. Toulouse me donnait la possibilité de faire , à plus grande échelle. Donc en 2002, je suis allé voir Mirassou en lui proposant de travailler avec lui pour conquérir Toulouse. Vous veniez pourtant d’être réélu en tant que député, contre celui qui allait devenir votre meilleur adversaire, Jean-Luc Moudenc… En effet, dans une élection où tout le monde me donnait perdant. Chirac venait d’être élu avec 82% des suffrages. Je me rappelle que toute la presse suivait Moudenc le dernier dimanche. Ma victoire m’a procuré un plaisir aussi intense que lors de mon succès aux législatives en 1997. C’était un plaisir personnel, surtout par rapport à Moudenc avec qui je n’étais déjà pas très copain. Mais député dans l’opposition, c’est moins intense que dans la majorité. Pourquoi décidez-vous de faire alliance avec Mirassou ? Nous étions copains et appartenions aux mêmes courants de pensée au PS. En revanche, nous divergions sur la manière de conquérir Toulouse : il avait une perception traditionnaliste de la ville, proche du mythe du Toulousain-cassoulet, qui l’amenait à considérer que c’était par le centre qu’il fallait la conquérir. Alors que moi, je pensais qu’il valait mieux venir de la gauche pour fédérer l’ensemble de la gauche. Il n’avait pas de Toulouse la vision d’une ville rebelle. Qu’est ce qui vous conduisait à considérer Toulouse comme une ville rebelle ? D’abord parce qu’il y a 10 à 15% de l’électorat qui ne se retrouve pas dans l’électorat traditionnel. Je pense aux Motivés, à Joël Lécussan ou aux gens issus du milieu culturel que je qualifierais de rebelles permanents. Sans oublier la gauche traditionnelle capable, comme Jean-Christophe Sellin lors de l’élection municipale de 2014, de rentrer dans la logique du Tout sauf le PS . Ensuite parce que Toulouse n’est pas un gros village avec une bourgeoisie qui s’enkyste. C’est une ville constituée de gens qui ont les mêmes envies que les Parisiens ou tout autre habitant d’une grande ville. On présente pourtant souvent Toulouse comme un ville de réseaux… Certes mais elle n’a pas de lobby hégémonique comme les propriétaires viticoles à Bordeaux ou les industriels à Lyon. Ici, il y a des réseaux mais pas de castes. Du reste, la génération des ingénieurs, des chercheurs, des scientifiques avait commencé à gagner les villes périphériques, avec moi à Ramonville, Fillola à Balma, Raynal à Tournefeuille ou Keller à Blagnac. Il n’y avait pas de raison que Toulouse, à un moment ou à un autre, ne soit pas portée par cette vague. Bain de foule pour la victoire aux municipales. Finalement vous ne faites pas équipe avec Mirassou. Pourquoi ? En 2004, alors qu’il vient juste d’être élu conseiller général, il annonce qu’il va être candidat à la Mairie de Toulouse, sans m’en parler. J’ai été surpris parce que je pensais que c’était quelque chose que nous étions en train de construire ensemble. Du coup, j’ai décidé de l’être aussi. Mais sur le moment, personne ne s’est ému de ma décision ! Pourquoi ? Entre la bande de Simon qui n’avait pas baissé les bras, Pierre Yzard qui voulait avoir son propre candidat et ceux, plus nombreux encore, qui poussaient derrière Malvy, je n’avais aucun soutien. Cela m’a amené à penser une stratégie seul contre tous. Mais j’étais convaincu que j’étais la bonne personne parce que j’étais celui qui connaissait le mieux Toulouse. C’est paradoxal parce que Moudenc m’avait attaqué sur le fait que je n’étais « qu’un petit maire de ville de banlieue ». Mais par mes responsabilités de député, je connaissais bien les quartiers et je fréquentais, même si je n’en faisais pas trois tonnes, tous les hauts responsables de l’aéronautique et du spatial. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Alors oui, gagner en 2008, c’était une sorte de petite consécration : je rentrais dans l’histoire de Toulouse. Vous n’avez donc jamais douté de devenir le candidat de la gauche en 2008 ? Le plus difficile était de faire comprendre au plus grand nombre que j’étais la bonne personne. L’indifférence que je suscitais au sein de la gauche traditionnelle du PS a fait que j’ai eu la paix pour construire ma liste, consolider ma notoriété et construire ma crédibilité de futur maire de Toulouse. Par ailleurs, je ne voyais pas comment Malvy allait sauter le pas : avec son image extraordinaire de Président de Région qui avait réussi, je le voyais mal se lancer à l’assaut de Toulouse. Aussi, le soir où il m’a appelé pour me dire qu’il ne serait pas candidat, je savais que c’était bon. Le lendemain, pour l’inauguration du Bikini, certains avaient les lunettes noires alors que moi j’avais la banane. Ils ne m’avaient pas vu venir. Le fait que les autres n’aient pas cru en vous vous a finalement stimulé… Évidemment. C’était un défi. Quand vous pensez être là un peu par défaut, parce que Malvy n’y est pas, ça décuple l’envie de gagner. Surtout face à Moudenc qui était tellement sûr de lui et méprisant à mon égard. J’ai par exemple appris qu’ils ont ouvert le champagne au Capitole quand ils ont su que j’étais le candidat de la gauche. Ils pensaient avoir gagné. À quel moment avez-vous senti que la victoire était envisageable ? Dès le début. Je ne me lance pas dans une élection pour perdre. On entendait partout que Toulouse s’était endormie, que c’était une ville figée notamment en terme de gestion. Ce qui nous a un peu aidé c’est que les Toulousains s’en rendaient compte. Et puis les militants ont fortement joué le jeu, tout comme les associations, les parents d’élèves, ceux qui travaillaient autour du logement, de la culture. J’ai vraiment commencé à y croire une dizaine de jours avant le premier tour lorsqu’un sondage nous mettait au coude à coude. Il y avait un réel désir de changement. Mais pas un désir de moi. J’ai toujours du mal à imaginer qu’on puisse me désirer. D’ailleurs j’aime bien cette phrase de Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole mais quand je me compare, je me console ». Comment avez-vous vécu la victoire ? Intensément. Dans les derniers jours, tout s’accélère jusqu’au jour où il y a 15 000 personnes, place du Capitole, qui vous remettent les clefs de la Ville. Et là vous réalisez que vous êtes celui qui a mis fin à 37 ans de droite à Toulouse. Il y a quand même une fierté personnelle. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Alors oui, c’était une sorte de petite consécration : je rentrais dans l’histoire de Toulouse. Et le jour d’après ? On flotte. Et puis tout de suite, on est dans l’excitation de faire . Et cela a été le cas pendant tout le mandat. On est dans un défi permanent. Tout est passionnant, même les petits projets. Plus on ouvre les dossiers, plus on donne du sens. Et tout passe très vite. Il n’y a pas un instant de répit. On vit passionnément les choses. On se lève à 6h15, on travaille jusqu’à 22h30. Bain d’huiles pour le début du chantier d’Aéroscopia. Avec le recul, que retenez-vous de votre ac- tion au Capitole ? Avant tout d’avoir donné un coup de fouet à la ville, d’avoir su la sortir de ce statut de gros village où il faisait bon vivre mais où on loupait les trains. L’action la plus marquante est d’avoir créé une Communauté urbaine. Mais aussi d’avoir montré, au travers de la Cité de la connaissance, qu’il y avait une adéquation entre l’identité de cette ville et le savoir. Enfin, d’avoir relevé le défi du transport, en réglant le problème financier, et d’avoir lancé le projet urbain avec Busquets. Administre-t-on Toulouse comme Ramonville ? À Ramonville, j’avais déjà réfléchi à l’évolution de la ville. Mais à Toulouse, on est obligé de réfléchir sur l’ensemble de l’agglomération. Je n’ai pas fait, et c’est peut être mon défaut, énormément de distinctions entre Toulouse et la Métropole. J’ai pensé que l’agglomération était unique alors que les gens aiment leur proximité. Travailler pour le centre-ville, c’est travailler pour l’agglo. Mais Moudenc a eu l’intelligence d’aller chercher, sur le terrain, les frustrations. C’est ce qui explique votre défaite ? En partie. On ne peut pas nier que le contexte national nous a pénalisé. Mais on a peut-être lancé trop de sujets majeurs en même temps alors que je savais qu’ils étaient complexes à comprendre. Sauf à être convaincu qu’on avait plutôt 12 ans que 6 ans. Et c’est peut-être l’erreur que nous avons commise. D’autant que, contrai- rement à ce que je croyais lors de ma victoire en 2008, nous n’étions pas à la fin d’un cycle. Vous conceviez tellement cette élection comme un point d’étape que vous avez donné l’impression de ne pas avoir envie d’y aller. Vous vous en êtes aperçu ? Oui, je regrette aujourd’hui de ne pas avoir fait une campagne comme si on avait à gagner contre quelqu’un. Comme il n’y avait pas grand chose dans ce que Moudenc proposait, et que je sous-estimais la somme des choses qu’il avait su cristalliser, je ne me suis pas méfié. Dans le porte à porte, une bonne partie des retours était positif. Dans les réunions publiques, il y avait peu de contestation. On était assez confiant. Peut-être trop, notamment dans notre électorat. On prenait déjà des rendez-vous pour l’après : on agissait comme s’il était sûr qu’on allait se retrouver pour continuer le projet. Vous disiez que Moudenc vous méprisait, mais vous ne l’épargnez pas non plus… On n’a jamais eu de complicité. Je le combats pour ce qu’il est, quelqu’un de tout sauf consensuel et rassembleur, et pour ce qu’il incarne, c’est-à- dire une façon de faire la politique archaïque et conservatrice. Il ne supporte pas le débat, d’être contesté. Je suis tout le contraire. Je trouve que dans la période que l’on traverse on a besoin d’être dans la controverse pour aller chercher plus loin que le conformisme et le consensuel. EN 2008 AU CAPITOLE, ILS ONT OUVERT LE CHAMPAGNE QUAND ILS ONT APPRIS QUE J’ÉTAIS LE CANDIDAT DE LA GAUCHE. ILS PENSAIENT AVOIR GAGNÉ. Reconnaissez-vous un défaut de communication, en particulier sur le débat d’entre deux-tours où l’on avait eu l’impression que d’un côté une phrase suffisait à résumer une pensée tandis que de l’autre il fallait du temps pour développer une pensée ? Oui, en effet, ça donnait l’impression du sécuritaire contre le laxiste. Chez Moudenc, il y avait un message rapide, audible et lisible, attendu par un plus grand nombre, avec je crois un fond de démagogie. Mais c’est quelque chose qui comporte des risques. Prenons l’exemple de la déchéance de nationalité : cette mesure permet de donner l’impression que l’on est ferme, dans une période d’urgence, alors que tout le monde sait que cela ne sert à rien. Même le premier ministre. C’est un débat qui pourrait nous conduire à revenir sur la peine de mort ! N’est-on pas tenté dans l’exercice du pouvoir de prendre ce genre de mesure symbolique pour se laisser le temps de travailler ? Quand j’ai pris la décision d’interdire la consommation d’alcool dans la rue, je n’étais pas convaincu que c’était la bonne méthode. Je pensais qu’il valait mieux travailler avec les patrons de café. Mais j’entendais aussi les policiers me dire que les jeunes les narguaient avec des bouteilles d’alcool à la main. Comme les dérives liées à l’alcool au centre-ville me faisaient craindre le pire, j’ai décidé de faire preuve de fermeté. Faut-il comprendre qu’il y a des décisions qu’on prend quand on est élu qu’on n’aurait pas pensé prendre quand on était candidat ? Oh oui ! Sur la culture, je pensais réduire tout ce qui tournait autour de l’orchestre du Capitole pour donner plus de moyens à d’autres cultures émergentes. Mais quand je suis arrivé et que j’ai vu que Sokhiev était à deux doigts de se faire virer et que pour le garder il fallait embaucher 17 musiciens supplémentaires, eh bien on l’a fait. J’imaginais aussi qu’il suffisait d’enlever un opéra par an pour économiser 1 million d’euros. Sauf que les opéras se programment 4 ans à l’avance ! La démocratie participative ne s’est-elle pas retournée contre vous, notamment dans le monde de la culture où les acteurs ont plus eu le sentiment d’être ignorés qu’écoutés ? Dans la culture, ce qui est malheureux c’est que pour un grand nombre, s’ils ne sont pas sous l’arrosoir, ils sont mécontents. On a pourtant construit une politique publique de la culture en veillant à préserver les fondamentaux existants. Le problème de la culture, ce n’est pas seulement d’aider les acteurs. C’est de donner du sens. Après ça crée des frustrations parce que tout le monde n’a peut-être pas eu ce qu’il voulait. Mais globalement, elles se sont atténuées avec le temps. Une vision qui s’appuyait beaucoup sur la culture scientifique symbolisée par l’inauguration récente du Quai des Savoirs. Pourquoi est-ce si important à vos yeux ? La culture scientifique ce n’est pas seulement redonner le goût des filières scientifiques. Nous vivons dans un monde de folie où les gens doutent de la science. On ferait mieux de douter de ce qu’on fait de la science. Il faut donc avoir une culture scientifique pour que dans les débats, les obscurantistes qui utilisent la peur du progrès n’obtiennent pas gain de cause. À TOULOUSE, IL Y A DES RÉSEAUX MAIS PAS DE CASTES. Comment avez-vous vécu la défaite, et notamment les mises en cause personnelles ? C’est dans ma responsabilité d’assumer. J’ai souhaité analyser les raisons de la défaite en lançant une réflexion et un débat, d’abord en interne, puis avec nos sympathisants. À titre personnel, j’ai un caractère à ne pas me lais-ser abattre. Mais les attaques de Moudenc m’ont blessé car il a essayé de faire croire que l’on avait ruiné la ville. Heureusement que je n’avais pas l’image d’un mec qui s’en mettait plein les fouilles. J’ai mis un an à digérer ces attaques. Mais vu qu’il est exactement comme je le pensais, c’est-à-dire sans ambition ni vision, les gens sont en train de se rendre compte que moi, j’en avais une. Cette reconnaissance, même tardive, est satisfaisante pour l’esprit. L’un de vos anciens adjoints considère néanmoins que vous avez été un bon maire de Toulouse mais un mauvais maire pour les Toulousains. Comprenez-vous cette critique ? C’est tellement facile de jouer sur mon caractère. C’est vrai qu’ a priori , je ne tape pas dans le dos, je ne fais pas de compliments le premier jour. Mais quand on me connaît, on sait que j’ai une véritable capacité à discuter et entendre. La différence, c’est qu’à un moment, j’ai un avis et des convictions. Et quand c’est le cas, je les défends. On m’a reproché de ne pas avoir été médiatique, emblématique et incontournable. Mais Delanoë, Juppé, Colomb, ou Aubry, ne l’ont pas été au début. Dans un premier mandat, il n’y a pas d’amour avec les habitants. Ce n’est qu’au second, quand ils voient les réalisations, qu’ils deviennent fiers de leur maire. Le résultat du scrutin vous a-t-il changé ? Ce qui me change, c’est que j’ai du temps. Du coup, plein de gens me disent : « Ah maintenant tu es bien, tu prends le temps de parler . » Mais je ne l’avais pas avant ! Certains auraient préféré que je sois davantage sur les marchés et dans les bistrots qu’en réunion. Mais il faut du temps pour faire le tour des sujets. Si je devais être candidat en 2020 je prendrais certainement plus de temps pour rencontrer les gens. Cela rejoint d’ailleurs Jean-Luc Moudenc qui, dans le numéro de BOUDU de novembre dernier, estimait que vous n’aviez pas su créer une histoire d’amour avec les Toulousains… Mais j’ai l’impression de vous parler d’amour quand je vous dis que j’avais la certitude que j’étais celui qui connaissait le mieux Toulouse ! Je pense être quelqu’un de très passionné. Mais avec de l’argumentation, de l’intellect. Parce que réfléchir sur la ville, c’est passionnant. Et je ne le vis pas qu’intellectuellement. Mais peut-être que je ne sais pas le montrer. Si je me représente, je travaillerai sur l’image de ma passion… FINALEMENT, TRAÎNER UN PEU LE MATIN, CE N’EST PAS SI DÉPRIMANT. N’êtes-vous pas tenté de faire comme Jean-Luc Moudenc qui, lorsque vous étiez maire tenait un blog dans lequel il faisait entendre sa voix ? C’est ce que je commence à faire. Mais personnellement, contrairement à plein de copains qui s’agitent parce qu’ils ont un retard de notoriété, moi, j’ai une notoriété, il suffit de se balader avec moi dans la ville. Beaucoup de gens me reconnaissent, me parlent, qu’ils m’aiment ou pas. Donc je n’ai pas énormément besoin de me faire connaître. Cela vous donne envie d’y retourner ? Je ne me l’interdis pas. Il y a un an, j’avais l’impression d’être mis sur la touche par tout le monde, mes amis y compris. Depuis il y a des choses que j’ai faites qui retrouvent du sens. Pour l’instant je vais rester dans ma position d’opposant. Même si je ne me représente pas, je resterai très attentif au devenir des territoires des grandes villes parce que je l’ai chevillé au corps. D’ailleurs si la loi sur l’élection au suffrage universel passe au niveau de la Métropole, j’y réfléchirai sérieusement. Comment se passe votre vie sans écharpe ? Au début, j’ai vécu la période difficilement : après 25 ans d’exécutif, il y a une sorte d’addiction au travail, à l’action publique et aux responsabilités. Donc il faut trouver un autre rythme puisque vous n’êtes plus obligé de vous lever à 6 heures. Mais on se reconstitue assez vite. Finalement, traîner un peu le matin, ce n’est pas si déprimant. La première partie de cette conversation avec pierre Cohen est consultable ici : http://www.boudulemag.com/?p=2942








