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Ceux qui restent

Avec ses confinements, sa ségrégation et ses déplacements limités, le Covid a fait office d’accélérateur de tendances. Deux ans durant, les circuits courts alimentaires, physiques comme sur le web, ont vécu une période faste. Si pour certains le soufflé est retombé, d’autres tirent encore leur épingle du jeu. 



Depuis le Réseau mixte technologique Alimentation locale de l’Inrae Montpellier, Grégori Akermann est aux premières loges. Il scrute avec ses collègues chercheurs, enseignants, formateurs et acteurs du développement agricole, l’évolution des circuits courts au gré des crises récentes. D’abord l’explosion en 2020 avec le Covid, puis la baisse post crise sanitaire, et enfin la nouvelle donne induite par l’inflation : « La crise sanitaire a fait naître de grands espoirs chez les acteurs des circuits courts. Elle a amené une clientèle nombreuse, jusqu’alors habituée des supermarchés. Pour répondre à cette demande, certains ont investi, embauché, acheté des terres. Une fois la crise passée et les clients revenus à leurs habitudes, certains se sont retrouvés coincés », grimace le sociologue. 


Coordonnateur du projet ObSAT (Observatoire des Systèmes Alimentaires Territorialisés), Grégori Akermann dispose de chiffres parlants relatifs aux 1800 boutiques de circuits courts en France. S’il ne déplore que 16 fermetures entre 2015 et 2019, et aucune pendant le Covid (du fait de la demande et du quoi-qu’il-en-coûte), il en compte 75 en 2022 et en prévoit autant si ce n’est davantage en 2023. Et le Montpelliérain de citer en parallèle le cas du réseau cagette.net, le plus gros acteur du secteur dans le numérique (voir p.25) qui constate une baisse des commandes : « Certains de leurs producteurs sont en difficulté sur les volumes. Ils vendent encore, mais moins. »


Même tendance baissière chez l’autre géant du secteur sur le web, La Ruche qui dit oui, réseau de communautés d’achat direct aux producteurs locaux, organisé en ruches (points de collecte) distantes de moins de 60 km des fermes : « Ils sont montés à près de 800 ruches en France en 2018-2019. Le volume a augmenté pendant le Covid, avant de baisser tout aussi rapidement. Il ne reste aujourd’hui que 450 ruches. 300 ont ainsi disparu en quelques années. Même les drive fermiers des chambres d’agriculture subissent une baisse, passant de 120 à 90. »

Tout cuit

Il fallait donc avoir les reins solides pour traverser ces quatre dernières années. C’est le cas de la place de marché pourdebon.com créée en 2016 par Nicolas Machard, avec une philosophie favorable aux paysans : « Vendre au prix juste, c’est-à-dire au prix fixé par le producteur. » Fort de son positionnement haut de gamme, le site met en relation près de 700 producteurs avec une clientèle nationale livrée par transport frigorifique express. Avant le Covid, le portail disposait déjà d’un solide matelas de clients inscrits dans une logique de consommation responsable, ou à la recherche de produits de grande qualité. « Ces clients ont été nos premiers ambassadeurs lors des confinements, analyse Nicolas Machard. Ils ont parlé de notre plateforme à leurs proches. C’était l’une des rares qui permettait d’accéder à de bons produits tout en soutenant les producteurs. » Résultat : une croissance de 500 % en 2020-2021, et une baisse post-covid quasiment indolore : « On a réussi à fidéliser ceux qui cherchaient une solution comme la nôtre et qui l’ont découverte à la faveur du Covid. » 


Avec deux tiers des clients covid devenus acheteurs réguliers, pourdebon.com garde le cap malgré l’inflation, même si cela commence à tanguer : « On subit quand même cette crise, on ne va pas se mentir. On a une petite baisse de la conversion : pendant le confinement, nous avions trois achats pour 100 visiteurs. Nous sommes aujourd’hui à 2 %. » Il n’en reste pas moins que l’inflation répercutée par les producteurs (10 % d’augmentation en moyenne ces 18 derniers mois) et le spectre d’une nouvelle flambée des prix du pétrole, devraient saler la note des clients de Pour de Bon au même titre que celle des clients des magasins traditionnels. 


Les agriculteurs d’Occitanie ne sont pas les derniers à profiter de la bonne santé de pourdebon.com. Avec la Nouvelle-Aquitaine, la région représente près du tiers de l’offre totale. Parmi eux, Thomas Becoye, paysans gersois qui élève à Saint-Médard moutons, bœufs angus à l’herbe, canards, poulets et porcs noirs en liberté. Il expédie via Pour de Bon une cinquantaine de commandes chaque semaine, qui complètent, en plus des marchés de plein vent, celles d’un réseau de vente directe animé par des salariés de la ferme : une boucherie à Auch, et un étal sur le marché des Capucins à Bordeaux. Un modèle de diversification agricole et commerciale. La famille Becoye élève, cultive, transforme et vend : « J’ai repris l’exploitation de mes parents qui produisaient du canard et du poulet depuis plus de 30 ans. Je me suis installé en 2017 en pleine grippe aviaire. Cette année-là, j’ai pris la décision de me diversifier au maximum pour ne plus revivre ce genre de moments. C’est la base de l’agriculture d’aujourd’hui. Miser sur un seul élevage, une seule culture, c’est s’exposer à un sacré bazar en cas d’aléa. Et les aléas, dans l’agriculture, c’est fréquent. » 


Pour un producteur comme Thomas Becoye, l’intérêt d’une place de marché en ligne réside principalement dans le fait que tout ce qui dépasse la compétence d’un agriculteur y est assuré par l’intermédiaire : « C’est beaucoup plus efficace que de vendre soi-même sur internet. Je ne vois pas cela comme un surcroît de travail. C’est de la vente facile pour nous, du tout cuit ! Se vendre sur les marchés tous les jours, c’est un tout autre boulot ! »



Éthiquette

Ce contact permanent avec la clientèle, c’est le quotidien de Cyril Picot, Anton Dmitriev et David Pagès, créateurs en 2018 d’un magasin-marché-restaurant columérin habilement baptisé Minjat! (Mangé!, en occitan). Achat direct auprès de paysans locaux, mutualisation du transport, acquisition de carcasses entières, rationalisation des stocks (toute marchandise qui ne trouve pas preneur à la boutique est passée au restaurant), 400 paysans partenaires dont 20 au capital, marketing poussé, communications pléthoriques… les trois associés, dont deux sont issus du monde rural, n’ont rien laissé au hasard. Leur objectif : offrir des débouchés aux paysans tout en affichant des tarifs accessibles aux ménages modestes sur la plupart des produits : « Bien sûr, si l’on se penche uniquement sur les étiquettes du porc Noir de Bigorre ou du gâteau à la broche des Pyrénées, ça parait cher, concède Cyril Picot, mais sur le poulet, le jambon, les fruits, les légumes, les prix sont très intéressants. » 


Stratégie radicale qui donne des résultats (15 millions d’achats effectués auprès des paysans locaux depuis l’ouverture) et confère à l’entreprise une résistance à toute épreuve. En cinq ans Minjat! a survécu au Covid, à la crise, à l’inflation et à un incendie qui a ravagé la boutique et l’espace de vente.


« Cette période difficile nous permet de revendiquer plus que jamais ce que nous sommes, se réjouit Cyril Picot. Avec la crise, le coût de l’alimentation est devenu une préoccupation. Les gens ne se fient plus à leur perception mais au prix au kilo, et la comparaison tourne souvent à notre avantage. Hier, on était fiers de notre travail et de nos produits. Désormais on est aussi fiers de nos prix. » 


Si les murs de Minjat! flambent plus facilement que ses prix, l’inflation tape tout de même à la porte. Cyril Picot confie que le prix du transport des yaourts achetés à un producteur de Lourdes est passé en quelques semaines de 15€ la palette à 30€. Il mentionne également les 8 % d’augmentation de la truite fumée, dont l’élevage est ralenti par les températures élevées. La solution : « Augmenter les volumes et attirer de nouveaux clients. » Ces derniers, bobos airbusiens ou familles des quartiers populaires de Colomiers, s’adaptent aussi au contexte : « Ils remplissent moins leur panier, mais viennent plus souvent », constate Cyril Picot. Pour les ménages comme pour les entreprises, la prime va toujours à ceux qui s’adaptent.

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