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Entre dans La Cercleuse

  • Photo du rédacteur: Orane Benoit
    Orane Benoit
  • 5 avr. 2024
  • 9 min de lecture

Figures montantes du rap féminin underground toulousain, Babsi, Kyara et Ozna (La Cercleuse) écument les squats, les bars, les scènes et bientôt les festivals, pour déverser leur trop-plein d’amour et de rage. Boudu s’est glissé un moment parmi elles, histoire de prendre le pouls de ces trois cœurs battants.



De haut en bas, Ozna, Babsi et Kyara  Photo : Orane BENOIT
De haut en bas, Ozna, Babsi et Kyara Photo : Orane BENOIT

Babsi : J’ai 25 ans et je suis arrivée en France il y a un an et demi. Je viens d’Allemagne où j’étais journaliste culturelle. Je compte reprendre un master dans le domaine de la culture. J’ai toujours rappé, mais sans me prendre au sérieux. J’ai vraiment commencé la musique à Toulouse en rencontrant des gens incroyables.

Kyara : J’ai 21 ans et je ne suis pas très à l’aise avec les interviews. C’est un peu le dévoilement de l’âme. J’ai peur d’être trop sincère. Là, j’ai le cœur qui bat vite.

Ozna : C’est ce qui te définit Kyara ! Tu dis des choses qu’on n’aurait jamais su dire, et pourtant on est d’accord avec toi.

Kyara : En ce moment, je suis aide à domicile chez des personnes âgées. Je débute dans la danse, le piano, la guitare, mais je m’éclate. J’ai aussi fait du théâtre. J’ai commencé le rap dans ma chambre avec ma meilleure amie. Dès que je rencontrais des gens qui rappaient, je rappais aussi. J’aime profondément la vie. Elle est compliquée, c’est la galère, mais au fond de toi, quand tu captes à quel point elle est géniale, tous les jours, tu vis des trucs supers.

Ozna : J’ai 23 ans. Je suis arrivée à Toulouse il y a 8 ans pour faire du théâtre. J’aimerais être actrice. Je suis en quatrième année à l’École de l’acteur (LÉDA) de Toulouse. Le théâtre m’a permis de me lancer dans le rap. J’adore faire plein de choses ! J’anime par exemple l’émission Bendo Report sur Radio booster où je fais une chronique qui s’appelle les Rapporteuses. J’y invite des femmes qui font bouger la culture musicale à Toulouse.

Kyara : Rapper, ça nous libère vraiment. Sans le rap, je ne serais pas pleinement moi, il me manquerait quelque chose.

Babsi : C’est comme la dernière pièce d’un puzzle pour nous !


« Je suis tellement inspirée par ces femmes trop fortes et qui ont la rage ! », Ozna

Comment avez-vousdécouvert le rap ?

Kyara : À la base, je n’aimais pas du tout ça. Mes parents en écoutaient et moi, j’étais plus Violetta. Ado, je bougeais beaucoup en voiture avec ma meilleure amie qui écoutait les albums de Jul en boucle. À force, je me suis mis à les apprécier et même à les connaître par cœur. Ça m’a ouvert la porte à SCH, PNL et à tous les autres rappeurs qui étaient là quand j’avais 13 ans. Maintenant, je n’écoute plus du tout ça ! Aujourd’hui, je suis, par exemple, très sensible à la Chanson Française, Brassens, Brel ou Dick Annegarn.

Babsi : Moi c’est vraiment par la danse, que j’ai commencée à 12 ans. Le hip-hop, c’était une évidence. J’ai toujours été passionnée par tout ce qui touche à cette culture. Je faisais du skate, je me suis toujours habillée avec des baggies, j’aime aussi le graff. La musique est venue avec.

Ozna : Ma culture musicale, je la dois à mon cousin. Il a été comme un frère pour moi. C’était mon idole, j’écoutais tout ce qu’il écoutait. Mac Miller, Casseurs Flowters, Nekfeu, Guizmo, la nouvelle génération du rap. J’ai toujours écouté du rap ancien, vénère, engagé. J’essaye de plus en plus d’écouter des femmes, car j’en ai marre qu’on parle seulement de Diam’s ou de Keny Arkana alors qu’il y en a d’autres comme Princesse Aniès, La Gale, Soumeya, KT Gorique, Santa Salut, Little Simz… Je suis tellement inspirée par ces femmes trop fortes et qui ont la rage. Je ne m’étais jamais imaginée écrire du rap. Ça fait seulement un an et demi que j’ai commencé.


Comment est née La Cercleuse ?

Kyara : Un cercle de rap underground s’est créé sous les ponts à la Daurade où on se regroupait pour faire de petits exercices. C’est là que l’on s’est rencontrées il y a un an.

Ozna : J’étais à la Daurade avec des potes, bourrée, et Azuli, la quatrième membre du groupe qui a créé ce cercle, est passée par là et m’a proposé de venir.

Babsi : C’est Azuli qui nous a fait nous rencontrer. Elle est partie vivre en Colombie où elle continue de rapper.

Ozna : Avec Azuli, quand on a vu Babsi pour la première fois dans ce cercle, on savait que ça serait notre quatrième meuf. Elle avait un putain de flow, elle était trop stylée. Et en plus elle rappait en allemand.

Babsi : Je me souviens, t’as pris mon numéro et je ne savais pas si c’était parce que je rappais bien ou si tu me draguais !

Kyara :  On a fait un premier concert à l’Euforie, un squat toulousain. A la fin, on s’est serrées dans les bras et c’était parti.


D’où vient ce nom ?

Kyara : C’est une amie qui l’a trouvé. Un jour, on s’est réunies pour écrire un son. On s’est donné plein de mots pour l’écrire et puis à la fin, on rigolait, on disait n’importe quoi dont notre : « Rappeuse, rappeuse rentre dans la cercleuse ».

Ozna : On aimait bien aussi la référence au cercle et au cercle de rap, avec aussi l’idée d’un cycle qui se répète et se bonifie… Je deviens Kyara…

Babsi : Moi j’ai seulement capté la signification lors de la dernière interview. Comme le français n’est pas ma langue maternelle, je pensais que c’était la forme féminine du cercle. Mais finalement chacune y voit ce qu’elle veut.


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Photo Orane BENOIT

Qu’est-ce qui vous rassemble et vous différencie ?

Babsi  Ce sont justement nos différences qui sont frappantes.

Kyara : On est très différentes, mais on a quand même des idées en commun. Il y a une phrase que j’aime beaucoup : « C’est des amies qui font du rap, mais là c’est le rap qui a fait des amies. » Avec nos textes on se dévoile. C’est pour ça qu’on a mis un peu plus de temps à connaître Babsi, parce qu’elle rappait en allemand.

Babsi : Je me souviens de la première fois que j’ai traduit un de mes textes. C’était magique. Elles ont pleuré.

Ozna : On apprend énormément les unes des autres. Parfois, je me prenais des claques par les deux et par Azuli qui est plus jeune que nous, mais qui m’apprenait la vie.

Kyara : On n’a pas la même façon de voir le monde, de défendre et de combattre et pourtant on a un peu la même façon de vivre et de s’amuser. On se rejoint aussi autour de la révolution et l’envie de changer les choses.

Babsi : Oui c’est vrai, le militantisme, la politique, l’amour !

Ozna : S’investir dans des mouvements qui nous tiennent à cœur, c’est très important pour nous. On a fait énormément de concerts en soutien, comme par exemple, récemment, pour Utopia 56.


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Photo : Orane BENOIT

Rapper, c’est s’engager ?

Babsi : Bien sûr, sinon on rapperait juste sur des Lamborghini, bitches and money. Tous nos textes parlent de quelque chose. Il y a toujours un engagement derrière. Ça devrait être le cas pour n’importe quel art. En tant qu’artistes, on a la possibilité de faire entendre notre voix et ce serait dommage de ne pas le faire.

Ozna : Le rap permet de s’exprimer. C’est important pour nous de le faire sans langue de bois.

Kyara : Moi je n’utiliserais pas le mot engagé pour parler de mes textes. Avec tout ce qui est envoyé et diffusé aujourd’hui dans les médias et dans la société, c’est important de se lancer parce que je pense qu’on ne fera pas plus de dégâts. On peut avoir confiance en nous et nos paroles, je pense, peuvent faire du bien.


De quoi parlent vos textes ?

Babsi : Déjà, on n’aime pas trop la police !

Kyara : Ce n’est pas qu’on ne les aime pas. C’est juste qu’on ne comprend pas pourquoi ils tapent un peu trop fort parfois…

Ozna : On parle surtout de tout ce qui nous met en rage. J’ai vraiment besoin d’exprimer toute ma rage, parce que je suis une grosse rageuse. Et une fois que j’ai déversé tout ça, je suis un peu plus cool !

Babsi : Il n’y a pas que la rage, il y a aussi l’amour.

Ozna : Oui, c’est vrai qu’on peut aussi être douces.

Kyara : Je dirais que l’amour c’est particulier, ça se diffuse dans tous mes textes. Je ne vais jamais faire de texte sur l’amour en particulier.

Ozna : Ce qui est important pour moi, c’est aussi la condition de la femme en général. C’est ce qui me met en rage.

Kyara : Moi j’ai une façon de lutter particulière que j’enrichis tous les jours. Elle réside dans le comportement et dans l’appropriation de phrases grivoises. Quand tu le dis avec une intention et une manière, et bien ce n’est pas sexualisé.

Ozna : C’est vrai qu’on a déjà eu ce débat entre nous. Ça m’arrive de finir un morceau en disant  « Fuck les hommes et moi je veux que les femmes soient là en puissance. » Kyara ne se reconnaissait pas dedans.


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Photo : Orane BENOIT

« C’est sous la douche que j’ailes meilleures idées » Babsi

Kyara : C’est vrai. Au début, je me suis beaucoup questionnée sur ce que j’avais envie de dire en concert. Mais maintenant je crie carrément ces phrases !

Ozna : Ce sont des questions qui font débat. Je trouve ça bien parce que ça me fait réfléchir et me détendre un peu sur certains sujets. Je pense que Kyara ça te fait pas de mal non plus d’entendre ce qu’on a à dire !

Babsi : Moi je suis entre vous deux. J’ai l’impression qu’Ozna veut se battre pour les femmes alors que Kyara ne veut pas être considérée comme une femme qui rappe mais juste comme quelqu’un qui rappe.

Kyara : Il y en a qui vont agir pour la cause féminine, moi j’ai choisi d’agir avec les hommes. Je pense qu’en prenant les bons hommes avec nous, on sera plus fortes. Mais c’est évident que je suis avec les femmes !


Quel est votre processus d’écriture ?

Kyara : Je mange des oranges et j’écris dans l’eau !

Babsi : C’est vrai que c’est sous la douche que j’ai les meilleures idées.

Kyara : Non mais je blaguais…

Babsi : Pas moi ! Ça me rappelle que je dois écrire ce que j’ai entendu dans ma tête sous la douche aujourd’hui ! Je dirais que c’est très spontané. Comme un train qui passe dans ma tête. J’ai même du mal à revenir sur mes textes une fois qu’ils sont écrits.

Ozna : En ce moment, je galère. J’essaie d’avoir une autre écriture car je la trouve encore trop simple. J’apprends. C’est le début pour moi et j’ai envie d’être plus fière de moi. C’est hyper dur.

Kyara : J’ai toujours mon tel. sur moi et j’écris un peu tout le temps. Ça vient comme ça vient. J’aime aussi écrire sur le papier je n’écris pas les mêmes textes du tout. C’est beaucoup plus long parce qu’il y a des dessins et des réflexions qui viennent s’ajouter.


Où est-ce qu’on rappe à Toulouse ?

Babsi : Partout ! Dans la rue.

Ozna : On rappe beaucoup dans la rue oui. On aime ça et on aime s’approprier des lieux qui ne sont pas forcément ouverts.

Kyara : On voulait aussi faire du légal ! Donc on a lancé la Big Boca. C’est un open mic (scène ouverte) rap qu’on organise dans le bar ÔBohem.

Babsi : On essaye d’avoir une programmation originale. La patronne, c’est celle qui est derrière les soirées BO$$BITCH (soirées musicales qui mettent en avant les femmes et les queers, Ndlr)

Ozna : Big Boca, c’était le moyen de créer notre truc à nous et de ramener des potes. On a de la chance d’avoir un gros réseau et du coup, on essaye de se réinventer à chaque fois.

Babsi : C’est exceptionnel le nombre de rappeurs à Toulouse !

Ozna : En plus, c’est un milieu hyper bienveillant. À Toulouse, c’est facile. Même en tant que meuf, car les gars nous encouragent et nous poussent à en faire plus.

Kyara : L’idée c’est de faire vivre le mouvement rap. On est les acteurs du présent !


Est-ce qu’il y a beaucoup de rappeuses à Toulouse ?

Babsi : Il y en a, mais bien sûr pas autant que les mecs !

Ozna : J’ai l’impression qu’elles se cachent un peu. Je pense que le problème vient aussi de la programmation. Pour la journée des droits des femmes, on va inviter seulement des femmes… mais ça ne suffit pas. Et puis, on en rencontre beaucoup qui nous disent : « Je rappe depuis un moment, mais je n’ose pas… » Je crois que c’est à cause de ce que la société te renvoie en tant que femme : « C’est pas fait pour moi » ou « Je ne suis pas légitime de dire ce que je pense. »

Babsi : C’est aussi parce que c’est une scène dominée par les hommes. Les programmateurs aimeraient inviter plus de femmes, mais il n’y en pas assez.

Kyara : On est une minorité car le rap, à l’origine, était un milieu masculin. C’était la souffrance, la misère et il y avait un besoin de parler, d’extérioriser une colère, c’était un milieu assez dur. Comme tous les mouvements, ça a évolué, et avec le temps, les femmes sont entrées dans le rap. Il y a 30 ans, les femmes ont dû faire leur place dans le patriarcat de l’époque, c’était difficile. Aujourd’hui, je pense que ça l’est moins. Je me sens bien dans le rap, et on est là, quoi !

Babsi : J’aimerais qu’on arrive à un point où l’on se fout du genre.

Ozna : Au début j’ai quand même eu des remarques comme : « Oh vous rappez quand même vénère » et très souvent était sous-entendu le « pour des meufs  »… Mais vous n’êtes pas prêts !



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Photo : Orane BENOIT


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