Toulouse : Âme rap
- Orane Benoit

- 6 avr. 2024
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 avr. 2024
Depuis octobre, Toulouse est labellisée Ville créative par l’Unesco, dans la catégorie musique. Distinction obtenue grâce au prestige de ses institutions classiques, à ses salles de concert, ses festivals et ses artistes de renom. Quelle place le rap, genre musical le plus écouté en France, occupe-t-il dans cette mélomanie toulousaine ? Des prémices hip-hop avec KDD jusqu’au phénomène Bigflo et Oli, en passant par l’hyperactive scène underground, Boudu s’essaie à une réponse cadencée avant d’explorer, le mois prochain,
le milieu électro toulousain.

En 1990, le groupe marseillais IAM sort son premier album Concept. En 91, c’est au tour des Parisiens NTM avec Authentik. Toulouse n’occupe alors aucune place sur la carte de France du rap. À cette époque, Bruno Mallet vient d’être embauché par Sony Music après une carrière d’animateur sur les locales de NRJ et Fun Radio. Il comprend vite que sa maison de disque va lui demander de signer des rappeurs. En 1992, il se rend sous le chapiteau du festival Ça bouge au nord, organisé par Zebda. Il prend « une claque monumentale » devant l’énergie des sept jeunes de KDD (pour Kartel Double Détente), dont Dadoo était le leader. « C’était la version 1990 de Bigflo et Oli ! Frais, léger, dansant et il y avait des textes intelligents. » Danseur et déjà passionné par le verbe quand il vivait à Marseille, Dadoo s’intéresse au rap en s’installant à Toulouse avec sa famille. « À 14 ans, je rencontre un rappeur de Bellefontaine, Skipper Fresh, qui me donne une cassette IAMconcept, un des premiers enregistrements du groupe IAM. Skipper, c’était un jedi du genre, qui a irrigué toute la culture toulousaine.»
Le hip-hop émerge à Toulouse à la fin des années 1980, d’abord avec le graff (Truskool : 2Pon, Tilt, Der, Miss Van, Fafi, Kat, Soune), ensuite avec la danse (Olympic Starz, le groupe du chorégraphe Abdul Djouri). Avec la médiatisation grandissante du mouvement hip-hop, le rap gagne Bellefontaine où les jeunes commencent à se rassembler pour rapper, la place Esquirol où baskets et casquettes à la mode s’affichent en même temps que le flow : « C’était notre mur Facebook à nous. Notre lieu de connexion », se souvient Dadoo. « Quand tu te baladais avec une casquette, on te prenait pour un américain. » L’autre spot incontournable était l’avenue Frédéric-Estebe, aux Minimes, dans les studios de Radio FMR, où Dadoo s’est pour la première fois emparé d’un micro.
Mallet, Oli, Dadoo
Après avoir vu KDD en première partie d’IAM au Bikini, Bruno Mallet envoie une cassette au siège de Sony, à Paris. La réponse ne se fait pas attendre. « J’ai rarement vu une signature aussi rapide ! Ils m’ont dit : “ C’est quoi ce groupe de malades ? On veut les rencontrer ! ”. KDD signe chez Columbia, un label de Sony. Le groupe sort trois albums, Opte pour le K (1996), Résurrection (1998) et Une couleur de plus au drapeau (2000).
"C'est quoi ce groupe de malades ? On veut les rencontrer !"
« Le troisième a marqué un tournant. C’est un album fondateur du rap toulousain et du rap français. J’étais hyper fier de voir qu’il était classé parmi les 100 ou 150 meilleurs albums de rap français sortis dans les années 1990. » Pour Bruno Mallet, le succès de KDD « inscrit, enfin, Toulouse sur la carte du rap français. Au début des années 2000, il y a eu Sarrazin Crew mais c’était trop hardcore… KDD était revendicatif mais avec humour. » Des figures toulousaines comme Claude Sicre, des Fabulous Troubadour, s’intéressent au phénomène : « Il voulait absolument qu’ils viennent à Arnaud-Bernard pour un moment alliant humour et intelligence. Il ne faut pas oublier que Claude Sicre avec son spoken word, son rap occitan, avait ouvert une brèche à l’époque. »
Toujours dénicheur de talents, mais cette fois pour son émission très suivie 100% musique, diffusée sur la chaîne locale TLT dans les années 2000, Bruno Mallet devient jury de tremplins musicaux. Pour la finale de Décroche le son, il est appelé pour donner son avis sur deux frères qui rappent. « Je reprends la même claque que j’avais pris avec KDD. » Florian et Olivio remportent le tremplin. C’est la naissance de Bigflo et Oli. Le « Monsieur de la télé » ajoute alors dans la corbeille des prix, l’enregistrement d’une émission 100% musique, leur première télé. « Je sentais que Bigflo et Oli, ça allait devenir très très gros, mais je n’imaginais pas à ce point. » Ils sortent un premier album Dans la cour des grands en 2015, qui sera disque de platine. Ils y rendent hommage à leurs grands frères de KDD et particulièrement à Dadoo avec qui ils tournent le clip de L’héritage. « Bigflo et Oli se revendiquent à 1 000% de KDD. Dans leurs albums, il y a toujours un clin d’œil. Oli fait partie des cinq meilleurs rappeurs français comme Dadoo l’était à son époque. » s’anime Bruno Mallet.
Dadoo est très attaché à cette culture de transmission : « À Paris, je leur avais dit : “ Je vais rentrer dans ma ferme, je vais élever quelques vignes. Puis je vais vous envoyer deux gamins qui vont polariser le game.” Ça c’est le succès toulousain ! On a envoyé nos petits sur la lune. »
Aujourd’hui, le rap est le genre musical le plus écouté en France.

« Furax, c’est du rap point à la ligne, Bigflo et Oli, c’est du rap aussi » , Dadoo, ex KDD

Bigflo et Oli ont contribué à le rendre « mainstream tout en conservant de la crédibilité » analyse Bruno Mallet. « Le rap est devenu la Chanson française. Il est partout. Je dis ça avec un bonheur sans nom, n’en déplaise aux rageux. Un jour, une journaliste de France 3 m’a demandé ce que ferait Nougaro s’il était encore en vie ? J’ai répondu que Nougaro ferait sûrement du rap ! »
Moteur Furax
Meilleur duo francophone de l’année au NRJ Music Awards en 2017, 2018 2019, et 2023, dans le top 100 des artistes préférés des français, création du Rose Festival, lancement de leur marque de vêtement Visionnaire, jury de l’émission The Voice sur TF1…l’ascension de Bigflo et Oli n’a pas de limite. « Ce sont de grands MC, commente Dadoo, de grands artistes, de très bons musiciens, des génies de la communication. C’est Toulouse dans toute son excellence. Donc forcément, ça finit sur TF1. »
Le succès médiatique ne fait pas tout. « La médiatisation n’a jamais été un facteur de reconnaissance. Ce qui fait la reconnaissance d’un rappeur, c’est ce qu’il apporte dans la dimension musicale et “lyricale”. » pose l’ancien de KDD. « Furax, c’est vraiment ce que Toulouse fait de mieux. C’est de l’indépendant, du rap point à la ligne. Et puis, c’est un mec extraordinaire. Toute son équipe est vraiment trempée dans cette école, cet héritage. » Si Furax c’est du rap point à la ligne, Bigflo et Oli qu’est-ce que c’est ? « Furax, c’est du rap point à la ligne, Bigflo et Oli, c’est du rap aussi. » Depuis 20 ans, Furax souffle ses textes tranchants dans le milieu underground : « Le grand public ne le connaît pas. Il est populaire dans notre milieu underground. C’est niché comme Mélan, etc… » analyse TPZ, l’influenceur rap toulousain au 74000 abonnés. Bruno Mallet confirme : « Furax c’est intéressant, pointu, pas grand public, underground. » C’est, de plus, le moteur du milieu rap local.
Europe, rappeuse toulousaine qui a écumé tous les open-mics et concerts de rap ces dernières années, l’a bien remarqué : « Quand Furax et sa bande sont partis en tournée, il n’y avait plus la même énergie, il ne se passait plus grand chose à Toulouse. »
TPZ, lui, est d’une génération qui cherchait « absolument à devenir le prochain Bigflo et Oli. Il y avait énormément d’hypocrisie et de fausses amitiés. Et ça ne fonctionnait pas. La preuve, il n’y a pas eu les nouveaux Bigflo et Oli. » Depuis deux ans pourtant, de jeunes talents toulousains se réveillent. Des collectifs comme Ciel Ether, Toulouse est en feu, La Cercleuse font bouger la ville. Des concepts de live comme Sphère de la Mind Family, des open-mics avec K7, Grab the Mic, Big Boca et même des festivals avec Flash ou encore des mouvements plus secrets naissent dans les rues de Toulouse. « Il y a beaucoup d’entraide. Ils sont partout, ils maîtrisent un peu tout, ils ne se prennent pas la tête et ne se prennent pas pour je-ne-sais-qui. Toulouse est en feu, ok, mais Toulouse arrive en force aussi. » Les rappeuses Ozna, Babsi et Kyara de La Cercleuse (Voir p 40) le confirment : « C’est exceptionnel le nombre de rappeurs à Toulouse ! Et c’est un milieu très bienveillant. » Malgré la côte de popularité des deux frères, l’héritage de KDD, la puissance underground et le bouillonnement des jeunes, Toulouse ne parvient pas à s’imposer face à Paris et Marseille comme ville hip-hop. TPZ, y croit : « On est des petits en voie de grandir. On devrait s’unir à des villes comme Lyon pour casser la diagonale Paris-Marseille ! »
TPZ, itinéraire d’un influenceur rap

« Je viens de la campagne. Le genre d’endroits où tu ne captes pas bien Internet. Au collège, je suis entouré de rugbymen, d’agriculteurs, d’artisans. Je m’engage vraiment dans le hip-hop à la majorité, en arrivant à Toulouse. Je m’y déconstruis politiquement, culturellement, socialement. Le concept d’anciens et de grands frères, c’est exactement ce qui m’est arrivé. Je m’en réfère à des gens qui ont 30 ans d’expérience, des producteurs qui ont fait péter Bigflo et Oli, ou encore l’équipe du studio CDXX, Arthur et Green… Au départ, je faisais des vidéos gaming, puis je me suis mis à faire des vidéos sur le rap. Des analyses basiques sur des clips de Fianso, de C-boy, de Josman, de La Fouine… Puis, j’ai évolué. D’abord en parlant de faits de société liés au rap, puis des vidéos plus engagées, comme le documentaire sur la Lean. Avec ma petite notoriété, j’ai voulu partager des artistes talentueuses mais peu exposées. Dès 2019, je passe de vidéos où je suis tout seul, à des plateaux. Je tourne notamment la session freestyle pilote, qui réunit 7 rappeurs toulousains émergents : BKL, Specy Men, Diego, Fxll, Yelo, Hipo, Jeune Lewis (anciennement Wisley). Peu à peu, je suis tombé profondément amoureuxde cette culture. »
Toulouse est en feu
Plusieurs mois déjà que nombre de rappeurs toulousains répètent à l’envi cette expression singulière: « Toulouse est vraiment en feu ! » Une forme de consécration pour le jeune mouvement hip-hop toulousain Toulouse est en feu créé en 2023 après la sortie du morceau éponyme du rappeur Lu’K, composé pour unir les acteurs de la scène rap locale. Soutenu notamment par le vidéaste et journaliste rap TPZ, les collectifs Sphère et LVL UP, ou Oli, qui se balade parfois dans leurs événements, le mouvement s’est fait rapidement un nom. En août 2003, il a réuni un millier de personnes au Ô Patio Mio. Le 9 décembre dernier, il a rempli le Connexion Live sur son seul nom, sans annoncer d’artiste. Le tout en réunissant presque tous les rappeurs et rappeuses de Toulouse. Maël, l’un de ses membres, a le triomphe modeste : « On est personne. Notre but, c’est de connecter tous ces gens trop forts pour créer quelque chose de grand. » Jusqu’à caresser le rêve de voir émerger un label 100% toulousain ? Rien n’est impossible quand on se fixe pour objectif de faire de Toulouse une ville phare du hip-hop français.









